Quand on est poète, que dire d’un voy­age qu’on a fait au Japon ? « Je n’ai rien à racon­ter », nous dit Jean-Claude Caër, retour du Pays du soleil lev­ant. « Pas d’histoires, pas d’anecdotes/Seulement des sen­sa­tions dif­fus­es, des malaises,/Une soli­tude appuyée ». Car son nou­veau livre, en effet, est un réc­it frag­men­té (on se gardera bien de par­ler de car­net de voy­age) à la manière des grands maîtres de la poésie japon­aise. Jean-Claude Caër se met dans leurs pas, vis­ite à leur manière les cam­pagnes comme les villes et n’hésite pas à se ren­dre sur la tombe des plus illus­tres d’entre eux (Saigyô, Sôseki…). 

Jean-Claude Caër, Devant la mer d’Okhotsk,
Le Bruit du temps, 96 pages, 18 euros.

 

Et, au bout du compte, appréhende le monde comme ils le fai­saient. Avec dis­tance. Dans la con­tem­pla­tion des êtres et des choses. 

En allant à« l’étang du bas », au « jardin des mouss­es », au« mont Koya », « dans une bar­que », « à la petite cabane »… Mais, tou­jours, sans trop se faire d’illusion sur un monde qui est aus­si, nous dit Jean-Claude Caër, « un enfer ». Et nous revi­en­nent en mémoire ces vers de Kobayashi Issa : « Nous mar­chons en ce monde/sur le toit de l’enfer/en regar­dant les fleurs ».

Dans la lignée de cette « imper­ma­nence » soulignée par le boud­dhisme,  Jean-Claude Caër nous dit encore que « tout nous échappe/Et file entre nos mains ». Et quand « la mon­tagne fume après la pluie de la nuit », on a le sen­ti­ment d’entrevoir une estampe japon­aise. L’esprit du haïku est là, aus­si, quand il écrit : « 27°/Au bord de la riv­ière Kamo/On joue de l’éventail » ou encore ceci : « Une croix/sur un bâti­ment gris/perdue dans Tokyo »

Mais au-delà de cette pro­fonde imprég­na­tion de la cul­ture japon­aise par l’auteur, il y a, ponctuelle­ment, dans ce livre, un sub­til va et vient entre deux mon­des. Celui de l’Extrême-Orient où Jean-Claude Caër péré­grine et celui de cet Extrême-Occi­dent où il est né (sur la côte sauvage du Nord-Fin­istère). Devant cette mer d’Okhotsk, au nord du Japon entre Sakha­line et Kamtchat­ka, à quoi pense-t-il ? A« la plage de Keremma/Couverte d’algues brunes en sep­tem­bre ». Et quand il se rend aux « jardins de sable » du Daitoku-ji à Kyô­to, « dans ce désert minia­ture à taille humaine »,  il pense à nou­veau à cette plage de Kerem­ma « quand la mer se retire à l’infini du sable ». A Kerem­ma, comme devant la mer d’Okhotsk, une même sen­sa­tion d’infini, de puis­sance brute de la nature et des éléments.

Ailleurs, voici l’auteur dans un tem­ple où « dès l’aube qua­tre moines réci­tent  les sûtras » et « où les tam­bours réson­nent dans le monastère » ? A quoi pense-t-il ? « A ces années de col­lège, où nous allions à la messe avant le petit-déje­uner ». Ici, dans ce monastère, la langue lui est « incon­nue » comme l’était « le latin d’Eglise ».

Ce retour par la pen­sée à la « terre natale » le rat­tache à sa mère dont il évoque la fig­ure à plusieurs repris­es et qu’il croit décou­vrir un jour sous les traits  d’une paysanne japon­aise au tra­vail. « Je t’ai peut-être vue, penchée vers la terre,/Travailler ce matin dans les champs/Près d’Abashiri ou de Obihiro/Sous ton grand chelgenn/Dans la cam­pagne pais­i­ble sous le soleil de mai » (ndlr : Chel­genndésigne une coiffe du Haut-Léon). Uni­ver­sal­ité du labeur paysan que l’on soit d’Abashiri ou de Plounévez-Lochrist, com­mune de nais­sance de Jean-Claude Caër.

« Mère, j’ai tra­ver­sé des cer­cles de douleur/L’écriture et la vue de la mer me cal­ment ». Devant la plage de Kerem­ma comme devant la Mer d’Okhotsk

 

François de Cornière : Ça tient à quoi ? 

 « Mon émo­tion est tou­jours là./Je me demande/ça tient à quoi ?/ça tient à quoi ? » François de Cornière écrit comme il vit et vit comme il écrit. Dans la lumière des jours et par­fois leur noirceur. Ses poèmes sont abon­nés à la sim­plic­ité, à l’absence d’éloquence. Le poète dit « je » pour nous faire partager sa vie, mais il dit aus­si « l’homme ».

 

Ce qui donne leur piment à ses textes, c’est cet inat­ten­du et ce mer­veilleux qui se glis­sent dans l’ordinaire des jours et dont sait témoign­er le poète. A par­tir d’un point minus­cule, François de Cornière ouvre tou­jours des per­spec­tives. Voici que, dans une salle de ciné­ma, il imag­ine (non pas la pos­si­bil­ité d’une île) mais la pos­si­bil­ité d’un poème qui serait « d’art et essai ». A un autre moment, c’est un feuil­let qui glisse d’un livre de sa bib­lio­thèque et le voici embar­qué – nous avec – dans la décou­verte de son auteur (le poète Jean Rous­selot). Comme François de Cornière le dit lui-même, il accorde sa bien­veil­lance « à tout ce qui peut échouer dans un poème un jour » : sur une ter­rasse en Crête, lors d’un lever mati­nal, pen­dant une prom­e­nade noc­turne, à l’écoute d’un disque de jazz… « Je pour­su­is ici, con­fie le poète,  le par­cours qui a été tou­jours le mien : celui de la vie, tra­ver­sée par des instants notés au vol parce qu’ils m’ont touché ».

François de Cornière, Ça tient à quoi ?,
pré­face de Jacques Morin, Le Castor 
astral, 198 pages, 13 euros.

 

Mais voilà un poète aux allures de diariste ou de nou­vel­liste. A tel point qu’après une lec­ture de ses poèmes, une femme s’est approchée de lui pour lui dire : « Pen­dant que vous lisiez vos textes/je me suis plusieurs fois demandé/si c’étaient des poèmes/ou de très cour­tes nouvelles/vous voyez ce que je veux dire ? ». François ne sait plus ce qu’il a répon­du mais il se dit sûr que ses poèmes ne sont pas « de vrais beaux/ou mod­ernes comme il faut ». On n’y trou­ve pas, en effet, ces images poé­tiques (métaphores, métonymie, analo­gies… ) que l’on ren­con­tre chez la majorité des auteurs. François de Cornière en apporte la démon­stra­tion à l’écoute ent­hou­si­aste de la bande son d’un film. « C’était formidable/sans les images j’avais tout vu/tout ressenti./Je m’étais dit qu’écrire ain­si de la poésie/sans ce qui fait la poésie/serait un sacré beau défi ». Beau défi qu’il relève depuis des années, nous faisant penser à cette belle remar­que du poète pales­tinien Mah­mud Dar­wich : « La prose est la voi­sine de la poésie et la prom­e­nade du poète. Le poète est per­plexe entre prose et poésie » (Présente absence, Actes Sud)

Sans rechign­er, par­tons donc  dans le sil­lage de ce Nageur du petit matin (La Cas­tor Astral, 2015) qu’est François de Cornière, poète des sens en éveil, à l’écoute des bat­te­ments de son cœur (surtout quand la mer est fraîche). Il témoigne, sans fail­lir, des « min­utes noires comme des min­utes heureuses », fidèle en cela à l’injonction du poète suisse Georges Hal­das qu’il a eu le bon­heur de ren­con­tr­er à Genève et donc il évoque, dans ce livre, la mémoire.

Avec François de Cornière, les ques­tions, les remar­ques, les con­fi­dences ou les excla­ma­tions — celles qui ponctuent son livre et qui sont celles de tous les jours — ont une éton­nante den­sité dans leur sim­plic­ité. C’est pour cela qu’elles nous touchent et peu­vent, mine de rien, nous men­er très loin. « Tu as vu la lune ? », « Il y a com­bi­en d’années déjà ? », « Je t’aime bien sur celle-là », « Tu crois que c’était où ? », « J’ai pas été trop longue ? », « Lui, tu le recon­nais ? », « A ton avis, on a fait com­bi­en de kilo­mètres ? » « Cette nuit tu as par­lé en dor­mant », « ça a passé vite », « Tu veux que je prenne le volant ?», « A quoi Tu pens­es ?… Eh ! Oui, tout cela « ça tient à quoi ? »

   

Jean-Pierre Boulic : Laiss­er entr­er en présence 

 

Faire advenir, accueil­lir, se met­tre à l’écoute : il y a dans la poésie de Jean-Pierre Boulic cette inlass­able « quête de signes au cœur d’un monde qui  ne demande qu’à répon­dre » (Philippe Jac­cot­tet). Le poète bre­ton le man­i­feste dans un nou­veau recueil où « joie » et « souf­france » se répon­dent, dans une tonal­ité par­fois som­bre quand sont évo­qués l’hôpital, la mal­adie, la mort. Chaque fois qu’il voit « une âme livrée à la douleur ».

Mais on retrou­ve aus­si dans ce recueil la toile de fond géo­graphique – dis­ons plutôt « cos­mo­graphique » — de l’œuvre de Jean-Pierre Boulic : ce pays d’Iroise, au bout du bout du Fin­istère, avec « le vaste gron­de­ment de l’océan », « l’haleine du large » et « les goé­lands parés de blanc ». Le poète est un homme du rivage, un homme du seuil, dans la lumière des saisons. Voici « l’automne écorché », « la fraîcheur d’avril », « l’été déchiré ». Et il nous dit : « Entre en présence/De ce silence/Où pal­pite la source/De l’inépuisable printemps ».

C’est sous ces cieux-là qu’il importe, nous dit-il,  de «Con­vers­er avec/les hum­bles choses muettes/Bleuets capucines ». De décel­er « signes » et « traces » d’un autre monde dans le monde qui nous enveloppe.

Jean-Pierre Boulic, Laiss­er entr­er en présence, 
La Part Com­mune, 107 pages, 13 euros

Et de se met­tre à l’écoute de l’oiseau qui « grisolle »  comme de la voix qui « brasille ». Jean-Pierre Boulic aime les mots qui chantent pour mieux enchanter le monde. « Tu lèves les yeux/Vers un pays irrigué » et « Ce grand ciel est d’étoiles/Miettes sans tourments ».

Le mal­heur peut venir écorcher cette félic­ité. « Il tombe des cordes depuis des heures/On enterre la jeune morte/Au bout du chemin d’herbes et de pier­res ». Ailleurs le poète nous par­le d’une mère « qui vacille/De laiss­er par­tir l’enfant » ou de l’hôpital « où s’entend la souf­france ». Ce qui sauve ? « La sal­va­trice parole de l’amitié/ Plus inci­sive que celle d’un bistouri ».

Jean-Pierre Boulic nous laisse alors « entr­er en présence » de fig­ures charis­ma­tiques. Celles qui ont cul­tivé cette ami­tié féconde appelée fra­ter­nité. Voici la « sœur du réconfort/Parmi les chif­fons de la ville immense ». Voici Thérèse, « Inépuis­able auréole/Au cœur du présent ». Voici « Tibhirine/Cet éton­nant visage/D’homme aux regards sans prises/Et le cœur sans entraves ».

Rap­prochant en défini­tive l’écriture poé­tique de l’exercice spir­ituel (ain­si que l’a défi­ni Gérard Bocholi­er), Jean-Pierre Boulic peut affirmer au bout du compte : ton poème « n’est point de toi/Il est ce que dit l’indicible/Du verbe créateur ».

mm

Pierre Tanguy

Pierre Tan­guy est orig­i­naire de Lesn­even dans le Nord-Fin­istère. Ecrivain et jour­nal­iste, il partage sa vie entre Quim­per et Rennes. En 2012, il a obtenu, pour l’ensemble de son œuvre, le prix de poésie attribué par l’Académie lit­téraire de Bre­tagne et des Pays de la Loire. Ses recueils ont, pour la plu­part, été pub­liés aux édi­tions ren­nais­es La Part com­mune. Citons notam­ment “Haïku du chemin en Bre­tagne intérieure” (2002, réédi­tion 2008), “Let­tre à une moni­ale” (2005), “Que la terre te soit légère” (2008), “Fou de Marie” (2009). Dernière paru­tion : “Les heures lentes” (2012), Silence hôpi­tal, Edi­tions La Part com­mune (2017).

Voir la fiche d’auteur