Gilles Baudry et Philippe Kohn : « Haute lumière »

 

Etre moine béné­dictin en Bre­tagne. Et le dire en poèmes à l’occasion des 1200 ans de  l’adoption de la règle de saint Benoît par les moines de l’abbaye de Landéven­nec. Gilles Baudry, moine-poète, décline en une trentaine de textes cette « vie hum­ble à fleur de terre », accom­pa­g­né par les pho­togra­phies en noir et blanc de Philippe Kohn.

 

« Com­mu­nier sous les espèces de la vie sim­ple ». Etre moine béné­dictin, nous dit Gilles Baudry, c’est con­juguer louange, pau­vreté, silence, sobriété. C’est accepter le « terne quo­ti­di­en » et savoir enten­dre « l’appel des lisières ». C’est vivre à l’écart mais dans une « soli­tude ouverte » en trou­vant la « juste dis­tance ».C’est « oser la confiance/malgré nos indi­ci­bles contre-jours ».

Gilles Baudry nous avait déjà fait saisir du doigt les « grandeurs et servi­tudes » de la vie monas­tique dans son Demeure le veilleur (éd.Ad Solem, 2016). Il nous en par­le plus directe­ment ici, nous dis­ant com­ment il faut savoir « faire vœu d’effacement » et demeur­er ce « veilleur de l’invisible » qui se tient « à l’ombre lumineuse du silence ». Mais sans jamais renier le con­cret, la rou­tine, le quo­ti­di­en.  Pour les moines de Landéven­nec, il y a le verg­er de pom­miers dont la récolte don­nera une pro­duc­tion de pâtes de fruit. Mais il y encore plus le « Jardin des Ecri­t­ures » arpen­té quo­ti­di­en­nement dans le chant et la prière « à ciel ouvert ». Frère Jean-Michel, abbé de Landéven­nec,  le dit à sa manière dans la pré­face du livre quand il par­le de « l’intuition de Benoît invi­tant le moine à trou­ver Dieu en toute chose : à l’oratoire comme aux champs, dans la lec­tio div­ina aus­si bien que dans le tra­vail des mains ».

 

Haute lumière,Gilles Baudry et Philippe 
Hohn, Locus Solus, 80 pages, 18 euros.

Landéven­nec (à la pointe du Fin­istère), où saint Guénolé, un jour, jeta l’ancre, est cette terre d’élection où la louange monte « dans le miroir/sans tain des brumes bass­es »comme « der­rière la sil­hou­ette pro­filée du vent ». Gilles Baudry entend le « bruisse­ment de  l’Ecriture », s’adresse à son « Seigneur »,ce « pre­mier-né d’entre les morts ». Pour accom­pa­g­n­er ces mots sur cette vie hum­ble, il fal­lait les pho­tos épurées de Philippe Kohn. Pas de  moine der­rière le viseur de l’artiste, mais tout ce qui témoigne de leur vie sim­ple : les épin­gles d’un séchoir à linge, un aligne­ment de chais­es en paille, une salle de réfec­toire vide, un bou­quet de fleurs sur une table en bois, un cloître gag­né par la lumière… Tout en noir et blanc, comme ces com­pagnons du quo­ti­di­en appelés arbres, racines, râteaux, feuilles… Oui, une prière en images « à ciel ouvert ».

 

Gilles Baudry accom­pa­gne par ailleurs 11 pas­tels de Nathalie Fréour dans un petit livre d’art inti­t­ule L’orée (18 euros + 3,50 euros de frais de port à l’ordre de Jean Lavoué, édi­tions L’enfance des arbres, 3, place vieille ville, 56 700 Hennebont.

 

                            

 Roland Halbert : « L’été en morceaux »

 

Le poète nan­tais Roland Hal­bert entre avec brio dans le cer­cle restreint des auteurs qui ont racon­té, par le truche­ment du haïku, un séjour à l’hôpital. On peut donc, désor­mais, l’associer aux pres­tigieux Masao­ka Shi­ki et Sum­i­taku Ken­shin, haïjins japon­ais ayant écrit sur leur mal­adie. Ski­ki, qui meurt à 35 ans, en 1902, d’une tuber­cu­lose osseuse, est l’auteur de Un lit de malade, six pieds de long. Ken­shin, qui meurt à 26 ans, en 1987, d’une leucémie est, pour sa part, l’auteur de Ebauche et de Inachevé, haïkus pré­cisé­ment con­sacrés à son hospitalisation.

Roland Hal­bert, qui fait d’ailleurs allu­sion à eux dans son livre, pub­lie Un été en morceaux, jour­nal en 103 haïkus de l’été 2015. Il sous-titre son livre cham­bre 575 par allu­sion au « pouls métrique »du haïku clas­sique en 5, 7, 5 syllabes.

L’été en morceaux, Roland Hal­bert, éditions 
Frac­tion, 105 pages, 25 euros.

 

 

 

« Ce court poème à l’oreille ultra-fine,écrit l’auteur dans une intro­duc­tion à son livre, est une médecine douce ». Pour­suiv­ant la com­para­i­son, il sug­gère « de ne pas dépass­er la dose pre­scrite ». Puis il cite Julien Gracq pour qui « le haïku agit à dose homéopathique » (let­tre à l’auteur de 2001).

Comme dans tout haïku digne de ce nom, domi­nent ici l’humour, l’ellipse et l’autodérision. Faut-il rap­pel­er que Roland Hal­bert (auteur d’autres excel­lents livres de haïkus) maîtrise à mer­veille le genre?  « Ma belle d’été/s’appelle Morphine/ ‑cœur en quar­an­taine ». Ou encore ceci : « Pren­dre son mal en patience…/je fais de la sonde/ma corde à sauter ». Dans cette approche du plus frag­ile et du plus pré­caire – qui car­ac­térise aus­si fon­cière­ment le haïku – il peut aus­si sign­er ce mer­veilleux haïku : « Pies, moineaux, mésanges/qui veut pour perchoir/ma potence grise ? ».   Issa n’est pas loin (« Viens jouer avec moi/moineau/qui n’a pas de mère »).La lune (fig­ure totémique du haïku)  est là, aus­si, con­so­la­trice : « A l’étage un enfant hurle/couleur doliprane, la lune/le soulage ».

De bout en bout, le dehors dit le dedans. La nature est là pour exprimer les douleurs ou les désar­rois du patient. Pas éton­nant, donc, qu’une« figue saigne »,qu’un « mer­le s’alarme »ou que « pris dans les boues rouges/un scarabée estropié/baratte le jour ». Con­finé dans  sa cham­bre d’hôpital, Roland Hal­bert fait vibr­er le monde extérieur. Ses sen­sa­tions de malade sont celles d’un homme de plein vent dont le corps est aujourd’hui « empli de frelons ». Et, quand con­va­les­cent, il fait ses pre­miers pas, tout naturelle­ment il peut écrire : « Marche à pas pénibles/le rouge-queue chante/les pro­grès de la médecine ».

Pour ajouter au bon­heur de lire ce journal/album si incar­né, au ton si juste, Roland Hal­bert a fait danser les haïkus dans la page. Une manière de nous rap­pel­er que le fond c’est aus­si la forme.

 

« Solo » : poèmes et dessins de Xavier Grall

 

Solo réédité. Oui, mais avec des dessins de Xavier Grall lui-même. « Dessins col­orés, naïfs »,dont le poète a « enlacé, enlu­miné, illu­miné ce long poème »,note en intro­duc­tion  Marc Pennec.

On a tout dit sur Solo, œuvre essen­tielle sinon majeure de Xavier Grall. Le livre est pub­lié au 2etrimestre 1981 par les édi­tions Cal­ligrammes à Quim­per, soit quelques mois avant le décès du poète en décem­bre de la même année. « Solo est un long chant de de réc­on­cil­i­a­tion, nos­tal­gique, très ten­dre, plein d’amour et de con­sid­éra­tion pour les êtres et les choses, d’un lyrisme au style laconique, pré­cis », écrit Yves Loisel dans la biogra­phie qu’il a con­sacré au poète de Bossu­lan (édi­tions Jean Picol­lec, réédi­tion Coop Breiz 2015). « Xavier atteint le som­met de son inspi­ra­tion lyrique et musi­cale dans Solo, en par­ti­c­uli­er dans cette flu­id­ité de la mélodie de ses nos­tal­gies et du temps qui passe », note pour sa part Mikaëla Ker­draon dans l’importante biogra­phie qu’elle con­sacr­era aus­si à l’auteur (An Here, 2000).

Solo,textes et illus­tra­tions de Xavier Grall, 
édi­tions Dia­logues, 45 pages, 12 euros.

 

 

Qui n’a pas désor­mais en tête, s’il s’intéresse peu ou prou à la poésie bre­tonne, ces vers qui intro­duisent Solo : « Seigneur me voici c’est moi/Je viens de petite Bretagne/Mon havre­sac est lourd de rimes/De cha­grins et de larmes ». Des mots qui revien­dront régulière­ment dans la bouche du jeune Yvon Le Men dans les réc­i­tals où il déclame les textes de Xavier.

Xavier Grall, de bout en bout, s’adresse ici à son Créa­teur. Il lui par­le de cette Bre­tagne qu’il va quit­ter (ou qu’il a déjà quit­tée) et lui adresse sa requête au moment de Le ren­con­tr­er par delà la mort: « Seigneur Dieu c’est moi/J’ai fait un grand voyage/Permettez que je retourne en Bretagne/ Pour vivre encore quelques années/Je n’ai pas grand âge/vous le savez ». La Bre­tagne qu’il a aimée est celle des« oraisons fer­ventes », celle des « bonnes auberges », celle des « grèves ivres », celle des « hymnes marins »… Dans sa « bre­tonne sup­plique » (à la manière de François Vil­lon, sous d’autres cieux, en d’autres temps), Grall demande à Dieu de lui redonner sa « maison­née » et sa « femme française », mais aus­si ses trois bouleaux, ses deux cyprès et son « talus buissonnant ».

Aujourd’hui les dessins du poète don­nent une couleur cha­toy­ante à cette sup­plique. Avec les pas­tels qu’il s’était procuré auprès de Geneviève, une de ses cinq filles, le poète avait apporté « une con­tre­point solaire, lumineux, presque enfan­tin, au trag­ique de Solo »(Marc Pen­nec). On y décou­vre un bateau toutes voiles dehors, un caboulot (« Au repos du marin »), un cal­vaire comme entouré de buis­sons ardents, un phare…  Un pays« glaz », nav­iguant entre le bleu et le vert. Sans oubli­er un « Christ bleu »,en référence au Christ jaune de la chapelle toute proche de Tré­ma­lo. « Mais Seigneur Dieu/Comme la vie était jolie/En ma Bre­tagne bleue ». Amen, Alleluia !

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Pierre Tanguy

Pierre Tan­guy est orig­i­naire de Lesn­even dans le Nord-Fin­istère. Ecrivain et jour­nal­iste, il partage sa vie entre Quim­per et Rennes. En 2012, il a obtenu, pour l’ensemble de son œuvre, le prix de poésie attribué par l’Académie lit­téraire de Bre­tagne et des Pays de la Loire. Ses recueils ont, pour la plu­part, été pub­liés aux édi­tions ren­nais­es La Part com­mune. Citons notam­ment “Haïku du chemin en Bre­tagne intérieure” (2002, réédi­tion 2008), “Let­tre à une moni­ale” (2005), “Que la terre te soit légère” (2008), “Fou de Marie” (2009). Dernière paru­tion : “Les heures lentes” (2012), Silence hôpi­tal, Edi­tions La Part com­mune (2017).

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