> Gilles Baudry et Philippe Kohn, Roland Halbert, Xavier Grall

Gilles Baudry et Philippe Kohn, Roland Halbert, Xavier Grall

Par |2018-12-05T09:51:35+00:00 3 décembre 2018|Catégories : Critiques|

Gilles Baudry et Philippe Kohn : « Haute lumière »

 

Etre moine béné­dic­tin en Bretagne. Et le dire en poèmes à l’occasion des 1200 ans de  l’adoption de la règle de saint Benoît par les moines de l’abbaye de Landévennec. Gilles Baudry, moine-poète, décline en une tren­taine de textes cette « vie humble à fleur de terre », accom­pa­gné par les pho­to­gra­phies en noir et blanc de Philippe Kohn.

 

« Communier sous les espèces de la vie simple ». Etre moine béné­dic­tin, nous dit Gilles Baudry, c’est conju­guer louange, pau­vre­té, silence, sobrié­té. C’est accep­ter le « terne quo­ti­dien » et savoir entendre « l’appel des lisières ». C’est vivre à l’écart mais dans une « soli­tude ouverte » en trou­vant la « juste dis­tance ».C’est « oser la confiance/​malgré nos indi­cibles contre-jours ».

Gilles Baudry nous avait déjà fait sai­sir du doigt les « gran­deurs et ser­vi­tudes » de la vie monas­tique dans son Demeure le veilleur (éd.Ad Solem, 2016). Il nous en parle plus direc­te­ment ici, nous disant com­ment il faut savoir « faire vœu d’effacement » et demeu­rer ce « veilleur de l’invisible » qui se tient « à l’ombre lumi­neuse du silence ». Mais sans jamais renier le concret, la rou­tine, le quo­ti­dien.  Pour les moines de Landévennec, il y a le ver­ger de pom­miers dont la récolte don­ne­ra une pro­duc­tion de pâtes de fruit. Mais il y encore plus le « Jardin des Ecritures » arpen­té quo­ti­dien­ne­ment dans le chant et la prière « à ciel ouvert ». Frère Jean-Michel, abbé de Landévennec,  le dit à sa manière dans la pré­face du livre quand il parle de « l’intuition de Benoît invi­tant le moine à trou­ver Dieu en toute chose : à l’oratoire comme aux champs, dans la lec­tio divi­na aus­si bien que dans le tra­vail des mains ».

 

Haute lumière,Gilles Baudry et Philippe
Hohn, Locus Solus, 80 pages, 18 euros.

Landévennec (à la pointe du Finistère), où saint Guénolé, un jour, jeta l’ancre, est cette terre d’élection où la louange monte « dans le miroir/​sans tain des brumes basses »comme « der­rière la sil­houette pro­fi­lée du vent ». Gilles Baudry entend le « bruis­se­ment de  l’Ecriture », s’adresse à son « Seigneur »,ce « pre­mier-né d’entre les morts ». Pour accom­pa­gner ces mots sur cette vie humble, il fal­lait les pho­tos épu­rées de Philippe Kohn. Pas de  moine der­rière le viseur de l’artiste, mais tout ce qui témoigne de leur vie simple : les épingles d’un séchoir à linge, un ali­gne­ment de chaises en paille, une salle de réfec­toire vide, un bou­quet de fleurs sur une table en bois, un cloître gagné par la lumière… Tout en noir et blanc, comme ces com­pa­gnons du quo­ti­dien appe­lés arbres, racines, râteaux, feuilles… Oui, une prière en images « à ciel ouvert ».

 

Gilles Baudry accom­pagne par ailleurs 11 pas­tels de Nathalie Fréour dans un petit livre d’art inti­tule L’orée (18 euros + 3,50 euros de frais de port à l’ordre de Jean Lavoué, édi­tions L’enfance des arbres, 3, place vieille ville, 56 700 Hennebont.

 

                            

 Roland Halbert : « L’été en morceaux »

 

Le poète nan­tais Roland Halbert entre avec brio dans le cercle res­treint des auteurs qui ont racon­té, par le tru­che­ment du haï­ku, un séjour à l’hôpital. On peut donc, désor­mais, l’associer aux pres­ti­gieux Masaoka Shiki et Sumitaku Kenshin, haï­jins japo­nais ayant écrit sur leur mala­die. Skiki, qui meurt à 35 ans, en 1902, d’une tuber­cu­lose osseuse, est l’auteur de Un lit de malade, six pieds de long. Kenshin, qui meurt à 26 ans, en 1987, d’une leu­cé­mie est, pour sa part, l’auteur de Ebauche et de Inachevé, haï­kus pré­ci­sé­ment consa­crés à son hos­pi­ta­li­sa­tion.

Roland Halbert, qui fait d’ailleurs allu­sion à eux dans son livre, publie Un été en mor­ceaux, jour­nal en 103 haï­kus de l’été 2015. Il sous-titre son livre chambre 575 par allu­sion au « pouls métrique »du haï­ku clas­sique en 5, 7, 5 syl­labes.

L’été en mor­ceaux, Roland Halbert, édi­tions
Fraction, 105 pages, 25 euros.

 

 

 

« Ce court poème à l’oreille ultra-fine,écrit l’auteur dans une intro­duc­tion à son livre, est une méde­cine douce ». Poursuivant la com­pa­rai­son, il sug­gère « de ne pas dépas­ser la dose pres­crite ». Puis il cite Julien Gracq pour qui « le haï­ku agit à dose homéo­pa­thique » (lettre à l’auteur de 2001).

Comme dans tout haï­ku digne de ce nom, dominent ici l’humour, l’ellipse et l’autodérision. Faut-il rap­pe­ler que Roland Halbert (auteur d’autres excel­lents livres de haï­kus) maî­trise à mer­veille le genre ?  « Ma belle d’été/s’appelle Morphine/​ -cœur en qua­ran­taine ». Ou encore ceci : « Prendre son mal en patience…/je fais de la sonde/​ma corde à sau­ter ». Dans cette approche du plus fra­gile et du plus pré­caire – qui carac­té­rise aus­si fon­ciè­re­ment le haï­ku – il peut aus­si signer ce mer­veilleux haï­ku : « Pies, moi­neaux, mésanges/​qui veut pour perchoir/​ma potence grise ? ».   Issa n’est pas loin (« Viens jouer avec moi/​moineau/​qui n’a pas de mère »).La lune (figure toté­mique du haï­ku)  est là, aus­si, conso­la­trice : « A l’étage un enfant hurle/​couleur doli­prane, la lune/​le sou­lage ».

De bout en bout, le dehors dit le dedans. La nature est là pour expri­mer les dou­leurs ou les désar­rois du patient. Pas éton­nant, donc, qu’une« figue saigne »,qu’un « merle s’alarme »ou que « pris dans les boues rouges/​un sca­ra­bée estropié/​baratte le jour ». Confiné dans  sa chambre d’hôpital, Roland Halbert fait vibrer le monde exté­rieur. Ses sen­sa­tions de malade sont celles d’un homme de plein vent dont le corps est aujourd’hui « empli de fre­lons ». Et, quand conva­les­cent, il fait ses pre­miers pas, tout natu­rel­le­ment il peut écrire : « Marche à pas pénibles/​le rouge-queue chante/​les pro­grès de la méde­cine ».

Pour ajou­ter au bon­heur de lire ce journal/​album si incar­né, au ton si juste, Roland Halbert a fait dan­ser les haï­kus dans la page. Une manière de nous rap­pe­ler que le fond c’est aus­si la forme.

 

« Solo » : poèmes et dessins de Xavier Grall

 

Solo réédi­té. Oui, mais avec des des­sins de Xavier Grall lui-même. « Dessins colo­rés, naïfs »,dont le poète a « enla­cé, enlu­mi­né, illu­mi­né ce long poème »,note en intro­duc­tion  Marc Pennec.

On a tout dit sur Solo, œuvre essen­tielle sinon majeure de Xavier Grall. Le livre est publié au 2etri­mestre 1981 par les édi­tions Calligrammes à Quimper, soit quelques mois avant le décès du poète en décembre de la même année. « Solo est un long chant de de récon­ci­lia­tion, nos­tal­gique, très tendre, plein d’amour et de consi­dé­ra­tion pour les êtres et les choses, d’un lyrisme au style laco­nique, pré­cis », écrit Yves Loisel dans la bio­gra­phie qu’il a consa­cré au poète de Bossulan (édi­tions Jean Picollec, réédi­tion Coop Breiz 2015). « Xavier atteint le som­met de son ins­pi­ra­tion lyrique et musi­cale dans Solo, en par­ti­cu­lier dans cette flui­di­té de la mélo­die de ses nos­tal­gies et du temps qui passe », note pour sa part Mikaëla Kerdraon dans l’importante bio­gra­phie qu’elle consa­cre­ra aus­si à l’auteur (An Here, 2000).

Solo,textes et illus­tra­tions de Xavier Grall,
édi­tions Dialogues, 45 pages, 12 euros.

 

 

Qui n’a pas désor­mais en tête, s’il s’intéresse peu ou prou à la poé­sie bre­tonne, ces vers qui intro­duisent Solo : « Seigneur me voi­ci c’est moi/​Je viens de petite Bretagne/​Mon havre­sac est lourd de rimes/​De cha­grins et de larmes ». Des mots qui revien­dront régu­liè­re­ment dans la bouche du jeune Yvon Le Men dans les réci­tals où il déclame les textes de Xavier.

Xavier Grall, de bout en bout, s’adresse ici à son Créateur. Il lui parle de cette Bretagne qu’il va quit­ter (ou qu’il a déjà quit­tée) et lui adresse sa requête au moment de Le ren­con­trer par delà la mort : « Seigneur Dieu c’est moi/J’ai fait un grand voyage/​Permettez que je retourne en Bretagne/​ Pour vivre encore quelques années/​Je n’ai pas grand âge/​vous le savez ». La Bretagne qu’il a aimée est celle des« orai­sons fer­ventes », celle des « bonnes auberges », celle des « grèves ivres », celle des « hymnes marins »… Dans sa « bre­tonne sup­plique » (à la manière de François Villon, sous d’autres cieux, en d’autres temps), Grall demande à Dieu de lui redon­ner sa « mai­son­née » et sa « femme fran­çaise », mais aus­si ses trois bou­leaux, ses deux cyprès et son « talus buis­son­nant ».

Aujourd’hui les des­sins du poète donnent une cou­leur cha­toyante à cette sup­plique. Avec les pas­tels qu’il s’était pro­cu­ré auprès de Geneviève, une de ses cinq filles, le poète avait appor­té « une contre­point solaire, lumi­neux, presque enfan­tin, au tra­gique de Solo »(Marc Pennec). On y découvre un bateau toutes voiles dehors, un cabou­lot (« Au repos du marin »), un cal­vaire comme entou­ré de buis­sons ardents, un phare…  Un pays« glaz », navi­guant entre le bleu et le vert. Sans oublier un « Christ bleu »,en réfé­rence au Christ jaune de la cha­pelle toute proche de Trémalo. « Mais Seigneur Dieu/​Comme la vie était jolie/​En ma Bretagne bleue ». Amen, Alleluia !

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Pierre Tanguy

Pierre Tanguy est ori­gi­naire de Lesneven dans le Nord-Finistère. Ecrivain et jour­na­liste, il par­tage sa vie entre Quimper et Rennes. En 2012, il a obte­nu, pour l’ensemble de son œuvre, le prix de poé­sie attri­bué par l’Académie lit­té­raire de Bretagne et des Pays de la Loire. Ses recueils ont, pour la plu­part, été publiés aux édi­tions ren­naises La Part com­mune. Citons notam­ment “Haïku du che­min en Bretagne inté­rieure” (2002, réédi­tion 2008), “Lettre à une moniale” (2005), “Que la terre te soit légère” (2008), “Fou de Marie” (2009). Dernière paru­tion : “Les heures lentes” (2012), Silence hôpi­tal, Editions La Part com­mune (2017).

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