> Japon : « Poèmes et pensées en archipel »

Japon : « Poèmes et pensées en archipel »

Par |2018-04-06T14:39:04+00:00 6 avril 2018|Catégories : Japon, Revue des revues|

Le Japon, matière poé­tique. Le numé­ro 17 de la revue « Etats pro­vi­soires du poème » est consa­cré au Pays du soleil levant. La revue pour­suit ain­si son voyage par les textes. Après les Caraïbes et la Grèce, voi­ci donc le Japon.
On trouve, dans ce numé­ro, dif­fé­rents angles d’attaque sur le sujet. Qu’il s’agisse de l’art des masques du Nô ou encore de la pra­tique de l’arc. Mais la plus large place est accor­dée à la poé­sie avec, notam­ment, des textes inédits d’Alain Jouffroy, Tanikawa Shuntarô et Ooka Makoto (tra­duit par Dominique Palmé)

C’est Zeno Bianu, fami­lier des poé­tiques orien­tales et auteur de deux antho­lo­gies de haï­kus avec Corinne Atlan qui ouvre la revue par des « varia­tions sur quelques haï­kus japo­nais contem­po­rains ». Il cite ain­si ce poème d’hôpital de Sumitaku Kenshin : « Quand je me lève/​il titube- /​ le ciel étoi­lé ». Et en fait le com­men­taire sui­vant : « Qui titube/​le ciel tourneboulé/​ou le poète/​sens dessus/​dessous/​les étoiles dansent/​comme des der­viches ». Au haï­ku de Usami Gyamoku (« Midi d’automne – /​dans la ruche/​le bruit du pas des abeilles »), il ajoute son regard per­son­nel : « Imaginez un peu/​le pas d’une abeille/​au bord du silence/​sa résonance/​dans l’infinitésimal/un monde/d’absolue per­cep­tion ». Mais, posons-nous la ques­tion : les haï­kus ont-ils vrai­ment besoin d’être com­men­tés de cette manière ? Autrement dit, fabri­quer un poème à par­tir d’un haï­ku n’est-ce pas une bien drôle d’idée ?

La revue a oppor­tu­né­ment fait appel au Brestois Alain Kervern, essayiste, poète, tra­duc­teur du Grand Almanach poé­tique japo­nais (édi­tions Folle Avoine), pour évo­quer les pro­blèmes liés à la tra­duc­tion des haï­kus japo­nais. Le Brestois en connaît un rayon sur le sujet étant lui-même japo­ni­sant.

Japon, poèmes et pen­sées en archi­pel, numé­ro 17 de la revue « Etats pro­vi­soires du poème », édi­tion Théâtre National Populaire et Cheyne édi­teur, 143 pages, 22 euros.

Beaucoup de ce qui fait le charme d’un poème japo­nais, écrit-il, dis­pa­raît dans une autre langue à cause notam­ment du chan­ge­ment de sys­tème d’écriture. L’on passe en effet d’une écri­ture où se com­binent deux sys­tèmes pho­né­tiques (hira­ga­na et kata­ka­na) et un ensemble d’idéogrammes (kan­ji) venus de Chine, à une écri­ture fonc­tion­nelle mais déchar­née, puisqu’il s’agit d’un simple sys­tème de trans­crip­tion pho­né­tique, l’alphabet latin ». Il ajoute, plus loin : « Traduire des haï­kus japo­nais, c’est aus­si trans­mettre dans une autre langue les allu­sions lit­té­raires qui y sont cachées. Connues de tous au Japon, elles appar­tiennent à l’immense cor­pus cultu­rel qui depuis plu­sieurs siècles consti­tue le réfé­ren­tiel obli­gé où puisent tous les poètes.

Prenant appui sur des tra­duc­tions de haï­kus de Bashô, Chôgo ou Saïgyô, Alain Kervern démontre bien la com­plexi­té de l’approche et conclut son ana­lyse par ces mots :

Si le tra­vail de tra­duc­tion est peut-être ce que Valéry Larbaud appe­lait une « école de ver­tu », celui d’Armand Robin, en quête de véri­té de langue en langue, n’était-il pas plu­tôt la recherche d’une déli­vrance ? 

Parmi les autres notables contri­bu­tions de la revue, on retien­dra l’analyse que fait le pro­fes­seur Michel Lioure du regard de Paul Claudel sur la culture japo­naise. Claudel fut ambas­sa­deur à Tokyo et 1921 à 1927. Très sen­sible à l’expression poé­tique japo­naise (et notam­ment au haï­ku), il est l’auteur de Cent phrases pour un éven­tail. Le grand écri­vain fran­çais avait, en par­ti­cu­lier, vu juste à pro­pos du « sur­na­tu­rel » au Japon qui n’était, à ses yeux, nul­le­ment autre chose que la nature. « Il est lit­té­ra­le­ment la sur­na­ture », esti­mait-il. Michel Lioure note que, pour Claudel, « gestes et rites expriment un res­pect envers la nature, arbre ou ani­mal, et mani­festent un sens du sacré pres­sen­ti jusque dans le pro­fane et le fami­lier ». Voilà des affir­ma­tions qui, en ces temps (éco­lo­gi­que­ment) dif­fi­ciles, méritent d’être prises en consi­dé­ra­tion.

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Pierre Tanguy

Pierre Tanguy est ori­gi­naire de Lesneven dans le Nord-Finistère. Ecrivain et jour­na­liste, il par­tage sa vie entre Quimper et Rennes. En 2012, il a obte­nu, pour l’ensemble de son œuvre, le prix de poé­sie attri­bué par l’Académie lit­té­raire de Bretagne et des Pays de la Loire. Ses recueils ont, pour la plu­part, été publiés aux édi­tions ren­naises La Part com­mune. Citons notam­ment “Haïku du che­min en Bretagne inté­rieure” (2002, réédi­tion 2008), “Lettre à une moniale” (2005), “Que la terre te soit légère” (2008), “Fou de Marie” (2009). Dernière paru­tion : “Les heures lentes” (2012), Silence hôpi­tal, Editions La Part com­mune (2017).

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