> Andréï Tarkovski : ce qu’il nous dit de la poésie

Andréï Tarkovski : ce qu’il nous dit de la poésie

Par | 2018-02-22T17:52:17+00:00 14 septembre 2014|Catégories : Chroniques|

     « Je me suis tou­jours res­sen­ti plus poète que cinéaste ». C’est l’aveu d’Andreï Tarkovski dans son livre Le temps scel­lé, qui vient aujourd’hui d’être réédi­té. Un livre où il déve­loppe ses concep­tions de l’art et de la créa­tion. Et où, sur­tout, il donne sa propre vision de la des­ti­née humaine, loin du maté­ria­lisme mais, au contraire, tour­née vers la recherche spi­ri­tuelle.

     Andreï Tarkovski (1932-1986), fils du poète russe Arseni Tarkovski, est un immense cinéaste de l’époque sovié­tique, exi­lé en France à la fin de sa vie, auteur de films qui font date dans l’histoire du ciné­ma : Andrei Roublev, Le Miroir, Stalker, Nostalghia, Le Sacrifice… « Mon but prin­ci­pal, affirme-t-il, a été de poser, dans toute sa nudi­té, les ques­tions fon­da­men­tales à notre vie sur terre ». En cam­pant le per­son­nage de Gortchakov dans son film Nostalghia, il sou­ligne ain­si l’importance de la « res­pon­sa­bi­li­té indi­vi­duelle » et du « libre arbitre ». Dans Stalker, il défend la « fai­blesse » comme « seule vraie valeur » (Les enfants, les hommes en marge, les « fols en Christ  sont les per­son­nages favo­ris de ses films) Dans Le Miroir, il médite sur les valeurs de l’enfance et des racines. Tarkovski le dit tout net : « Il n’y a jamais eu de héros dans mes films, mais des per­son­nages dont la force était la convic­tion spi­ri­tuelle et qui pre­naient sur eux la res­pon­sa­bi­li­té des autres ».

    Tarkovski conçoit donc l’artiste comme un « explo­ra­teur de la vie »  mais aus­si comme un « créa­teur de valeurs spi­ri­tuelles et de cette beau­té que seule la poé­sie peut faire naître ». Au lieu du sty­lo, c’est la camé­ra qui a été, pour lui, l’outil d’une vraie démarche poé­tique.

    Mais qu’est-ce qu’un poète, selon le cinéaste russe : « C’est un homme qui a l’imagination et la psy­cho­lo­gie d’un enfant, écrit-il. Sa per­cep­tion du monde est immé­diate, quelles que soient les idées qu’il peut en avoir. Autrement dit, il ne décrit pas le monde, il le découvre ».

    On com­prend alors l’intérêt que Tarkovski mani­feste pour la forme tra­di­tion­nelle de l’ancienne poé­sie japo­naise (le haï­kaï), plu­sieurs fois évo­quée dans son livre, dont il sou­ligne « la pré­ci­sion, la pure­té, le soin por­té à l’unité dans l’observation ». Au point d’affirmer que « l’exemple de cette poé­sie est proche de l’essence du ciné­ma ». Car, comme les auteurs de haï­kaï, Tarkovski se garde du super­flu, de l’effet appuyé ou de la géné­ra­li­sa­tion. Si ses réfé­rences lit­té­raires sont Bounine et Pouchkine, sa réfé­rence ciné­ma­to­gra­phique est Robert Bresson. « Son prin­cipe de base, dit-il à pro­pos du cinéaste fran­çais,  est l’élimination de tout ce qu’on appelle l’expressivité, en ce sens qu’il efface toute fron­tière entre l’image et la réa­li­té afin de rendre expres­sive la vie elle-même ». Tarkovski écrit encore : « Plus l’observation est pré­cise, plus elle est unique, et plus elle se rap­proche de l’image ».

   Dans ces condi­tions, aucun besoin de recou­rir aux sym­boles ou aux méta­phores, alors que son audi­toire per­sis­tait à l’interroger sur la signi­fi­ca­tion de la pluie, de l’eau, du vent ou du feu à l’intérieur de ses films. « La pluie est une carac­té­ris­tique de la nature au milieu de laquelle j’ai gran­di, et les pluies russes sont par­fois longues, tristes, inter­mi­nables », se contente de répondre le cinéaste/​poète.

    Sa quête spi­ri­tuelle l’amène, à la fin de son livre, à tour­ner son regard vers l’Orient (notam­ment vers le taoïsme) « qui ne souffle mot sur lui-même, tota­le­ment ouvert à Dieu, à la nature, au temps » (par oppo­si­tion à un Occident tour­né vers le moi). On ima­gine donc le mer­veilleux échange que le cinéaste russe aurait pu avoir, sur ce thème, avec l’écrivain François Cheng. Le temps scel­lé de Tarkovski a d’étranges et éton­nantes paren­tés avec l’auteur des Cinq médi­ta­tions sur la beau­té. « La fonc­tion de l’art, écrit Tarkovski, n’est pas, comme le croient même cer­tains artistes, d’imposer des idées ou de ser­vir d’exemple. Elle est de pré­pa­rer l’homme à sa mort, de labou­rer et d’irriguer son âme, et de le rendre capable de se tour­ner vers le bien ». Mission qu’il assigne à la poé­sie. Sur le papier comme sur la pel­li­cule.

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