> Quintan Ana Wikswo et Margo Berdeshevsky

Quintan Ana Wikswo et Margo Berdeshevsky

Par |2018-05-09T13:40:05+00:00 5 mai 2018|Catégories : Chroniques, Margo Berdeshevsky|

Quintan Ana Wikswo et  Margo Berdeshevsky

Le 26 jan­vier 2018

 

 

 Margo Berdeshevsky. Nous avons une pas­sion com­mune pour l’image, lin­guis­tique autant que pho­to­gra­phique. Vous, ce sont les sil­houettes sur fond de ciels aléa­toires, les formes qui désta­bi­lisent l’esprit du lec­teur, qui reviennent, lan­ci­nantes. Nous par­ta­geons un lyrisme qui n’est pas tou­jours, et sou­vent même pas du tout, beau. Nous sommes enclines à abor­der la vio­lence faite, ancrée en mémoire. Nous avons en com­mun l’envie de péné­trer des domaines où esprit(s) et récit se sentent égaux en puis­sance et où corps et sexua­li­té über-réelle imposent leur pré­sence autant que peau, sang mens­truel et bile. Peut-être bien, aus­si, que nous par­ta­geons un besoin de sanc­tuaire. Si tant est que cela existe.

Dans A Long Curving Scar Where the Heart Should Be 1. on fini­ra par trou­ver un refuge. Les images, sou­vent macabres, s’enténèbrent, se chargent, se sous-tendent de bleus funèbres, de la peau mi claire/​mi brune des per­son­nages, à la fois dans les cou­leurs et la tona­li­té des mots. À lire ce livre semi-sur­réel, je me suis, à un moment, retrou­vée dans l’Ode à un ros­si­gnol de Keats, prise du besoin pres­sant de lire une fois encore Havre lan­ci­nant des mouches aux soirs d’été. Du besoin de me remé­mo­rer des vers du poème : Maintes fois, à l’écoute quand la nuit descend,/je me suis pris d’amour pour l’apaisant tré­pas…. Votre livre semble se situer à mi-che­min entre cette sorte de som­no­lence léthar­gique et l’envoûtement venu d’un pas­sage à l’écrit brut de décof­frage et effrayant. Avant de pou­voir conti­nuer ma lec­ture de ce roman âpre à l’âme, il m’a fal­lu reve­nir à la pre­mière strophe de Keats :

 

Mon cœur a mal et une pénible tor­peur

M’engourdit comme si j’avais pris la ciguë,

Ou, venant de vider la lan­guide liqueur

 Du pavot, mon corps, au Léthé, s’était per­du…

 

J’ai dû m’interroger et me deman­der encore, tout comme Keats à l’écoute du chant caché, sous-jacent : Suis-je éveillé ou en som­meil ?

Une longue balafre en crois­sant à la place du cœur me fai­sait l’impression d’être un livre où s’abîmer aus­si. Où mou­rir afin d’y revivre, éprise à demi de la mort et à demi de la vie au fil de son cours, entre les pho­to­gra­phies bleues et cyan fon­cé et l’existence sans fard de quelques membres de ta famille et ancêtres : ceux que tu qua­li­fies de « mar­gi­naux et de per­sé­cu­tés de Virginie, de Caroline du Sud et du Tennessee… » ; tous morts aujourd’hui, mais éva­dés de leur sépul­ture. Tissu de cau­che­mar certes, c’est aus­si une prose qui trans­cende le genre, une his­toire qui ne sau­rait occul­ter son amour de l’image et qui, en consé­quence, l’accueille à bras ouverts, atti­rant le lec­teur dans de téné­breuses embrouilles et dans une Amérique auda­cieu­se­ment évo­quée. Une Amérique au sein de laquelle les ancêtres de l’auteur « inté­grés ou contes­ta­taires –  – ont tous étés ren­voyés chez eux char­gés d’opprobre afin de ne pas faire de vagues dans la presse ou l’opinion publique. »

Dans les pre­mières pages du roman, des phrases telles que celles qui suivent donnent à pen­ser que cela ne va pas être une par­tie de plai­sir : « Elles man­geaient même leurs propres ongles, au sel, tout comme elles man­geaient ceux qu’elles cou­paient à leurs jeunes enfants. Ces ongles étaient très tendres. La terre, sous ceux des enfants, était cou­leur cho­co­lat au lait. Leurs dents étaient tou­jours impec­cables à cause des cailloux, des bouts de bois et des clous, mais pas ques­tion de fumer quoi que ce soit. » Très vite, on se rend compte que ça ne fait pas dans la den­telle : « Les filles entas­saient les corps d’hommes à l’arrière sous la gale­rie, le temps qu’ils se vident, avant de les enve­lop­per dans les feuilles géantes des tiges de tabac pour les accro­cher aux fers du fumoir. La moule des filles avait goût de sas­sa­fras. Belles et dodues, elles dan­saient nues et bai­saient ensemble sans payer… »

Viendra bien­tôt la ren­contre avec Maw, gar­dienne, geô­lière, sage-femme et cro­que­mort. Femme un jour aban­don­née, mais à qui on ne la ferait jamais plus. « Divinité des épan­che­ments, des larmes et des expul­sions. » De qui l’on mur­mu­rait que c’était une fausse blanche. Maw, aban­don­née « à peine fini d’accoucher, che­mise encore macu­lée d’encre uté­rine rouge — ». Maw, qui chante des airs sombres à ses petites filles… per­son­nage inci­sé au scal­pel. « Maw, divi­ni­té de la teigne et des poux. »

Nous y trou­ve­rons, comme elle, un homme avec qui elle a fait ses bébés : « Lafayette vit que c’étaient des anges d’horreur –  – même le sang qui affluait sous leur épi­derme nou­veau-né ne pou­vait occul­ter leurs ori­gines en d’autres termes que ceux-ci –  – ils rou­geoyaient. » Sauf que l’homme Lafayette se fait ado­ra­teur de la fente de chair, fer­mée autant qu’ouverte, qu’une femme a entre les jambes. » Il est l’homme qui « peut faire comme s’il était tout entier dans son pénis et qui, dans leur bouche, danse lui-même le tan­go au fond de leur gorge rosée jusqu’à tou­cher du bout des doigts la dra­pe­rie de leurs pou­mons. En totale pure­té. »

Côté reje­tons, nous avons une fille, infir­mière parce qu’elle le peut et le doit, une autre « trop blanche pour être nègre, trop nègre pour être blanche. Trop seule pour se sen­tir inté­grée, tel­le­ment dans le bain des secrets du Sud qu’elle passe inaper­çue, même si elle saute aux yeux. »

Et donc, de cha­pitre en cha­pitre, nous pro­gres­sons dans un roman en images qui inclut des chants à-demi connus tenant du sacra­men­tel (sinon du sacré) et du pro­fane. Dans un roman qui par­ti­cipe autant de la poé­sie que de la prose. Un roman d’immémoriale dou­leur : « plus grande, plus durable, plus per­sis­tante que les femmes, qui remonte à la déchi­rure des conti­nents, s’enfonce jusqu’au ventre de la terre, repue d’un mag­ma de deuil dont la seule trace d’injustice dans le vide reste cou­lée de lave… ».

Et donc, de cha­pitre en cha­pitre, nous pro­gres­sons dans un roman en images qui inclut des chants à-demi connus tenant du sacra­men­tel (sinon du sacré) et du pro­fane. Dans un roman qui par­ti­cipe autant de la poé­sie que de la prose. Un roman d’immémoriale dou­leur : « plus grande, plus durable, plus per­sis­tante que les femmes, qui remonte à la déchi­rure des conti­nents, s’enfonce jusqu’au ventre de la terre, repue d’un mag­ma de deuil dont la seule trace d’injustice dans le vide reste cou­lée de lave… ».

Il y a aus­si les images dont le livre est jalon­né : des pho­to­gra­phies de bleus fon­cés, en sil­houettes, qui abou­tissent à des magen­tas pour se ter­mi­ner en vertes sug­ges­tions d’un ave­nir en crois­sance, avant le retour à la case départ dans le cyan et les bleus d’une nuit lourde de spectres. Tout cela sous forme de sil­houettes, mais aus­si d’ardente hémor­ra­gie, vers un ave­nir où bleus et rouges se super­posent en tranches napo­li­taines. Chacun des récits que vous dépei­gnez res­semble à un orgasme qui monte, petit à petit, tou­jours en manque (si je peux ris­quer ici une inter­pré­ta­tion…) en manque de quelque terre sainte où abou­tir.

 

 

 

« Il existe du secret à détruire quand vient le moment. Des choses de prix et fra­giles, à bri­ser en mille mor­ceaux. » Ou alors n’existe-t-il, de fait, aucun cadavre à mettre dans la tombe qui reste à creu­ser, lors du départ des esprits ?

Les der­nières séries de pho­tos spec­trales se maculent en levers de soleil. Ou des cou­chers peut-être ? Le doute sub­siste. « Le pire pour­rait ne pas durer et le meilleur se faire jour. »

« Il était une fois une grande demeure blanche sur la hau­teur, mai­son mau­dite selon cer­tains, même si per­sonne ne sait avec cer­ti­tude où elle s’en est allée, sauf à dire que ceux qui l’habitaient ou qui vivaient dans le coin n’en sont pas tous, ni tou­jours, sor­tis vivants : esclaves afri­cains, nôtres, malades du temps où elle ser­vait d’hôpital… »

« Il était une fois nos parents. Qui ont fui une mai­son où il y eut jadis un incen­die, de la fumée, des cendres, et qu’ils qua­li­fiaient de sanc­tuaire. Qui avaient cru en finir, une bonne fois pour toutes, mais à tort. »

Sacré livre !

 

Une longue balafre incur­vée à la place du cœur, ça remue. Venons-en aux ques­tions : Qu’est-ce qui détermine/​a déter­mi­né l’écriture de ce livre à ce moment don­né de votre vie/​de l’histoire de l’Amérique ?

Quintan Ana Wiskwo. J’ai com­men­cé à tra­vailler sur ce livre il y a vingt ans et, depuis ce temps-là, il est res­té en ges­ta­tion inin­ter­rom­pue, tou­jours pré­sent dans mon exis­tence. Je n’ai jamais ces­sé d’écrire ce livre, même avant qu’il ne prenne forme sur le papier. C’est, et ce sera tou­jours, le moment de labou­rer son propre champ et le champ du vécu amé­ri­cain pour voir quels osse­ments et quelles semences vont en res­sor­tir. Mais il faut dire qu’écrire et publier, ce n’est pas la même chose. Bien des livres du genre du mien se mor­fondent dans les tiroirs d’auteurs de talent d’un bout à l’autre du pays… tout, à mon avis, consiste à expli­quer pour­quoi le moment est venu de publier aujourd’hui.

J’ai tou­jours bien dis­cer­né ce que le livre devrait être : au mieux l’écriture amé­ri­ca­nienne est fer­tile et enthou­sias­mante mais, depuis l’enfance, je me suis rare­ment trou­vée (pas plus que qui­conque d’autre de ma connais­sance) à l’aise dans les espaces fer­més qu’elle offrait. Les « Grands Romans Américains », com­mer­cia­le­ment cor­rects, sont des cages qui res­semblent à des livres mais qui châtrent tout ce qui n’entre pas dans la géo­mé­trie de leurs tranches de vie amé­ri­caines, d’histoires amé­ri­caines, d’identités amé­ri­caines. Il y a long­temps de cela, l’édition amé­ri­caine a déci­dé que la façon la plus simple de sor­tir du laby­rinthe de la vie amé­ri­caine consis­tait à fer­mer les yeux et à s’en tenir fer­me­ment à deux ou trois lignes direc­trices, typi­que­ment : la blanche, la mas­cu­line et l’hétérosexuelle. De nos jours, cepen­dant, de plus en plus d’Américains se lancent sur une immense toile d’araignée non car­to­gra­phiée. Une longue balafre incur­vée à la place du cœur plonge au tré­fonds d’un monde d’écrivains en marge qui s’emploient à agran­dir la toile plu­tôt qu’à la faire dis­pa­raître dans l’aspirateur.

Aux yeux d’une culture –  – et pour l’industrie lit­té­raire amé­ri­caine –  – socia­le­ment for­ma­tée en vue de per­pé­tuer et de poli­cer la ségré­ga­tion, il n’est plus excu­sable d’escamoter le fait que la plu­part d’entre nous vivons au centre névral­gique d’une mul­ti­pli­ci­té com­plexe d’égos concur­rents dans une socié­té mul­ti­ra­ciale, mul­ti-sexuée, mul­ti­genre, mul­ti-éco­no­mique, et j’en passe. N’autoriser que trois lignes est inex­cu­sable –  – il est grand temps que se ter­mine l’arachnophobie et que les édi­teurs abordent la toile comme étant la plus éla­bo­rée des struc­tures archi­tec­tu­rales dont notre art dis­pose. La lit­té­ra­ture amé­ri­caine, tout comme la lit­té­ra­ture amé­ri­ca­nienne, est à la croi­sée des che­mins. Il revient de choi­sir quel fil de la toile suivre pour atteindre au sublime de l’aventure, sinon c’est l’atrophie dans le néant.

Le moment de publier, c’est aujourd’hui –  – disons-le fran­che­ment, parce que même si le livre fut d’abord accep­té par l’éditrice vision­naire et récep­tive qu’est Anitra Budd de chez Coffee House Press, c’est fina­le­ment James Reich qui l’a sor­ti chez Stalking Horse Press dont les col­lec­tions cha­peautent l’écriture alter­na­tive amé­ri­caine. (Peut-être est-ce parce qu’il est bri­tan­nique et donc moins gêné aux entour­nures ou coin­cé par les pho­bies lit­té­raires spé­ci­fiques de notre conti­nent). Il m’a lais­sée m’exprimer libre­ment suivre le fil d’Ariane de la forme, de l’identité, de la struc­ture, d’une his­toire qui m’appartient. Il ne s’est pra­ti­que­ment jamais mani­fes­té lorsque mon expres­sion viole les fron­tières du ven­dable, du com­mun, ou du confor­table. Je n’ai pas encore trou­vé d’auteur affran­chi des démar­ca­tions qui ne se soit retrou­vé avec des car­tons de cour­rier en pro­ve­nance d’éditeurs éton­nés lui disant qu’ils ne voyaient pas com­ment ils pour­raient mon­nayer autre chose que : a) un texte réduc­teur en matière d’identité, de vécu, de struc­ture et d’expression, fon­dé sur un pré­sup­po­sé consom­mable, et : b) une his­toire que ven­drait sans pro­blème à ses voya­geurs de pas­sage le libraire d’un hall d’aérogare.

Margo Berdeshevsky. Êtes-vous arri­vée au bout, ou bien n’est-ce qu’un com­men­ce­ment ?

Quintan Ana Wiskwo. J’en suis tou­jours à décou­vrir des secrets et des ambi­guï­tés au sein de ma propre famille –  – c’est le fon­de­ment de mon livre – – alors que de plus en plus de don­nées sur le vécu amé­ri­cain, deviennent dis­po­nibles grâce au tra­vail appro­fon­di de tant de gens qui s’évertuent à élar­gir les des­crip­tions de notre monde. Mais les per­son­nages eux-mêmes et ce qui leur arrive, ont atteint dans leur voyage une étape où des voies s’échappent de la carte. Ils la quittent et vont leur propre che­min ; je suis heu­reuse de les voir capables de le suivre sans moi. C’est ce qui leur arrive lorsqu’ils ren­contrent un lec­teur, un témoin, un com­pa­gnon de route –  – j’espère que Sweet Marie et Whitey, que Lafayette et Skinny Jones, la Jazz Girl et Maw m’en feront part de temps en temps !

Ce qui se met en branle, c’est une odys­sée poé­tique plus concep­tuelle, qui cherche à savoir com­ment une mémoire trau­ma­ti­sée se forge un iti­né­raire dans l’espace-temps. Les bles­sures infli­gées par l’histoire, contrai­re­ment aux idées reçues, ne se referment pas avec le temps ou la dis­tance pour fina­le­ment dis­pa­raître. Les séquelles des injus­tices –  – géno­cides, marches à la mort, crimes de haine –  – ne s’enfouissent pas sous le par­king gou­dron­né d’un nou­veau Starbuck. Et donc, ce sur quoi je tra­vaille se pré­sente sous forme de constel­la­tion de nou­velles, de poèmes et d’essais qui donnent tous à com­prendre com­ment, en tant qu’espèce, nous pou­vons mettre fin à cette hor­rible ruban de Möbius, tis­su de haine sadique, ces­ser de bles­ser à mort le sus­pect ordi­naire et apprendre à gué­rir les bles­sures infli­gées à notre corps socio-émo­tion­nel plu­tôt que de les dis­si­mu­ler jusqu’à ce que la gan­grène s’y mette et qu’il faille ampu­ter. L’analogie est macabre mais l’héritage de cruau­té que nous nous léguons s’est retour­né contre tout le monde. J’ai fini de me pen­cher sur le spec­tacle de la vio­lence en Virginie dans les années trente pour main­te­nant jalon­ner le par­cours qui a per­mis à la haine de nous écra­ser des siècles durant sous son talon de fer.

Margo Berdeshevsky. Dans votre ‘À pro­pos de pro­cé­dés’, en fin de livre, vous par­lez de balayer « la répres­sion qui entoure la manière dont le com­plexe socio-éta­tique éta­blit les normes et défi­nit l’humain. » Vous men­tion­nez les ten­ta­tives gou­ver­ne­men­tales pour mettre au pas le corps « pro­blé­ma­tique » et avoir prise sur lui. Tandis que ces mots s’appliquent si cruel­le­ment aux moments que nous vivons, sur quoi porte votre regard, en quête d’une espé­rance capable de com­pen­ser une telle abo­mi­na­tion et une telle main­mise ?

Quintan Ana Wikswo. Bien que mon recueil de nou­velles-poèmes s’intitule The Hope of Floating Has Carried Us This Far 2, je ne mise­rais guère sur l’espérance. C’est une carotte en plas­tique pour che­val mort de faim –  – attends que ça vienne, attends que ça vienne –  – qui ne four­nit guère de moyens d’agir. Le concept d’espoir se grève de pas­si­vi­té et cela porte à cri­tique. Tels des che­vaux, nous devons tendre le cou pour attra­per un anti­dote bien plus puis­sant à ce que vous appe­lez la force du Mal. L’Espoir se brise trop faci­le­ment. Je soup­çonne l’Espoir d’être une créa­tion du Mal qui savait très bien que cela ne ferait jamais un adver­saire capable de vic­toire. Nous nous sommes jusqu’ici lais­sés mener en bateau à ce pro­pos car nous avons ten­dance à nous figer sur place ou à nous éva­der dans une foi en l’espoir, super­sti­tieuse et sous l’emprise de la ter­reur, plu­tôt qu’à nous munir d’instruments plus effi­caces pour affron­ter la dou­leur qui nous écrase.

Ces ins­tru­ments se nomment Moyens d’action, Prise de recul et Élévation. Agir vaut mieux qu’aspirer. Prendre du recul m’est aujourd’hui d’un grand secours : nous avons la capa­ci­té de ces­ser de sou­te­nir les forces sadiques et exploi­teuses et de ces­ser tout inves­tis­se­ment leur béné­fi­ciant. C’est de l’action. Avec du recul, nous avons des moyens d’agir et nous pou­vons enta­mer notre élé­va­tion. Michelle Obama l’a dit : « Quand eux sont en bas, c’est nous qui sommes en haut. » La vue est meilleure. Le signal des feux allu­més se voit depuis l’espace. On peut voir venir et anti­ci­per. On peut prendre en enfi­lade. On peut faire obs­tacle. Là-haut, on peut créer des com­mu­nau­tés plus éthiques et plus empa­thiques.

Margo Berdeshevsky. J’aimerais vous entendre réagir à la ques­tion que vous posez dans ces notes de fin de texte : « Comment mon rôle d’artiste, comme celui du public et du lec­teur, peut-il chan­ger un rap­port voyeu­riste de tou­riste-témoin en rela­tion enga­gée entre mili­tant et sym­pa­thi­sant ? »

Quintan Ana Wiskwo. Les Américains –  – lec­teurs, direc­teurs, écri­vains et édi­teurs amé­ri­cains inclus –  – sont conte­nus dans une atti­tude pas­sive, un com­por­te­ment de consom­ma­teurs for­ma­tés pour être le pre­mier, le plus rapide, et le meilleur à ingur­gi­ter n’importe quel bout de gâteau qu’on leur jette du bal­con du châ­teau. Commencez par vous repré­sen­ter les mil­liers de gens qui font la queue à l’ouverture des portes des grandes sur­faces le jour des soldes. Ensuite, pas­sez à la dif­fu­sion en boucle de mèmes sté­riles sur les réseaux sociaux, qui montrent la vio­lence faite mais ne sont que pla­ce­bos bruyants. Troisièmement, voyez ce témoin qui, sur les lieux d’un crime, ne bouge pas le petit doigt. Ce que ces gens ont en com­mun, c’est, au mieux, leur pas­si­vi­té, et, au pire, d’être fas­ci­nés comme ces foules de spec­ta­teurs qui, dans les arènes, regar­daient le der­nier lion n’en plus finir de mou­rir. Dans un contexte de trau­ma, c’est le syn­drome du cloué-sur-place. En termes d’humanitarisme, c’est se faire com­plice de ce que vous avez appe­lé le Mal.

La rela­tion active entre mili­tant et sym­pa­thi­sant néces­site que quelqu’un (artiste inclus) s’implique dans une entre­prise sys­té­ma­tique de recons­truc­tion de nos propres psy­chés démo­lies, qui com­mence au plus pro­fond, sans, en même temps, se dépar­tir de sa ligne de conduite dans la recherche des ins­tru­ments néces­saires afin de gué­rir et non pas de bles­ser, ni de l’inlassable cou­rage de faire face dans l’honneur, la bon­té, la géné­ro­si­té, et l’intégrité, quelque carotte, bâton, pré­da­teur ou agréable diver­sion qui puissent se pré­sen­ter. Et cela ne s’arrête pas là. L’artiste-sympathisant doit s’en remettre à un pro­ces­sus fon­da­men­ta­le­ment impi­toyable de connais­sance de soi ; il doit se faire son­deur et explo­ra­teur éthique de bles­sures faites aus­si bien que reçues ; il doit être prêt à offrir répa­ra­tion concrète aux torts cau­sés, à se déta­cher quo­ti­dien­ne­ment de tout et n’importe quel vec­teur de vio­lence et de haine, à faire pas­ser l’édification avant le confort moral, à choi­sir le lien plu­tôt que le repli sur soi pro­tec­teur. Cela revient, essen­tiel­le­ment, à se sen­tir à l’aise lorsque l’on n’est plus dans sa propre sphère de confort, à prendre en mains sa propre évo­lu­tion.

Margo Berdeshevsky. Vous dites et mon­trez qu’il est dif­fi­cile, sinon impos­sible de s’y retrou­ver dans les enche­vê­tre­ments de la colo­ni­sa­tion et de l’esclavage, ain­si que dans leur séquelle de nais­sances et de lignées. À défaut de nous réin­ven­ter une civi­li­sa­tion com­mune, ce qui exige de la confron­ter à ses péchés de des­truc­tion de l’humain, qu’est-ce qui vous fait aller de l’avant ?

Quintan Ana Wiskwo. Je me détourne de n’importe quel indi­vi­du, ou de tout ce qui régit, cen­sure ou contrôle mon inté­gri­té. Je tourne le dos à toute force qui rogne, menace, ou tente de me pri­ver d’exercer mon droit d’exister ou même de m’empêcher d’être. Je me tourne vers des vic­times de chocs graves, de gens qui sont atteints du mal d’être, qui sont per­sé­cu­tés mais qui, néan­moins, font face, refont sur­face, aimants, dignes de confiance, com­mu­ni­ca­tifs, géné­reux, qui en veulent, des gens qui savent ce qu’éthique veut dire. Je me tourne vers les vivants, autant que les morts, qui s’efforcent ou se sont employés à tou­jours repous­ser les limites des valeurs ou des véri­tés reçues de leur époque ou de leur milieu. Je puise une grande éner­gie dans la com­mu­nion avec qui­conque s’est effor­cé de répondre pré­sent et de conser­ver son hon­neur dans une adver­si­té qui, autre­ment et si l’on n’y pre­nait garde, don­ne­rait lieu à des com­por­te­ments pré­da­teurs pri­maires.

Je regarde aus­si les nuages. Je suis le par­cours des orages. J’implique effec­ti­ve­ment ma sphère spa­tio-tem­po­relle, je lis des ouvrages de phy­sique, je prends mes dis­tances avec le hic et nunc et pars en durée de rêve. Je passe énor­mé­ment de temps au lit avec mes chiens. Je me suis lan­cée dans la recherche de gens, plus avan­cés que moi dans cette voie et capables de me gui­der sur celles de l’existence qui est nôtre. Je ne me suis jamais sen­tie par­ti­cu­liè­re­ment humaine. Je n’ai jamais eu l’impression d’appartenir à la pla­nète, à mon corps, à notre époque, à cette entre­prise soli­taire et pour­tant col­lec­tive qu’est la vie. Je pour­rais éven­tuel­le­ment trou­ver une éner­gie per­verse à me mettre dans la peau de quelqu’un qui défend les droits de l’humanité sans par­ti­cu­liè­re­ment appré­cier d’en faire par­tie.

 

Before the Drought 3 évoque immé­dia­te­ment ce qui se fait de mieux en matière de louange, à la gloire de ce qui fait mal, de la ques­tion sans réponse, du corps en tant que sépulcre, des houles d’images de feu sur chair qui res­pire. Le recueil porte l’âpre cri d’une beau­té noire qui chante les mélo­dies et caco­pho­nies croi­sées de l’existence.

C’est un ouvrage explo­ra­teur qui va au plus pro­fond de l’érotisme cor­po­rel, qui s’enfonce dans des ter­ri­toires du corps que l’on pour­rait qua­li­fier d’abîme sublime. Il est vagi­nal cet abîme que l’écriture tra­verse, entoure, pénètre ; c’est un lieu de ténèbres, de créa­tion, de force élas­tique, de com­pres­sion et d’expansion ; c’est un tun­nel qui l’on atteint à force de ne jamais ces­ser de jouer avec l’hélice d’un ruban d’ADN. Peau, pour­quoi avoir une femme en toi/​Pourquoi pas une mon­tagne d’osssements/Pourquoi pas une meilleure prière que celle-ci/­si tu ne veux répondre, peau de ma peau/​peau qui me fait femme/​Il est des lames qui le pour­raient.

 

Chair et os, dans votre livre, sont sou­mis à la tec­to­nique des plaques. Cela pousse et se sou­lève dans la vio­lence d’un mou­ve­ment fon­da­men­ta­le­ment fric­tion­nel, abra­sif et en érup­tion, le tout dans un sillage lyrique, une atmo­sphère de poé­sie nubile. C’est un vau­tour qui plane sa petite mort quand l’aube se lève sur des ciels inon­dés de sang. C’est un rythme de séduc­tion mené de main d’artiste à la per­fec­tion.

Vous m’avez dit qu’il vous a été dif­fi­cile d’aller loin dans mon livre sans exhu­mer Keats. Le vôtre m’a menée à Hélène Cixous, Audre Lorde, Aimé Césaire et Clarice Lispector, pour la téna­ci­té et la per­sé­vé­rance dont ces poètes de proie ont fait preuve dans leur évis­cé­ra­tion du lan­gage au point d’extirper leur propre cœur uté­rin pour le faire battre entre leurs mains et celles du lec­teur. Ensuite, je suis pas­sée à Maurice Blanchot et à son L’Écriture du désastre, injus­te­ment négli­gé, dans lequel il écrit, à pro­pos de la lec­ture : « Il faut fran­chir un gouffre et si on ne fait pas le saut, on ne com­prend rien.4 C’est ce qui m’a conduit à ce vers de Whose Sky, Between 5 : une las­si­tude de pleu­rer si bien. Votre œuvre par­tage, avec Cixous, Lorde, Césaire, Lispector et Blanchot cette notion de capa­ci­té inlas­sable à faire le grand saut dans une jouis­sance qui nargue la pré­sence du déses­poir et de l’épuisement. Certaines âmes plongent si féro­ce­ment au cœur de l’énigme de l’émotion, de l’érotique, de la vio­lence, de la peine, du désir, des sou­ve­nirs et de la rébel­lion.

J’aurais grande satis­fac­tion à dire de votre livre que c’est un recueil de poé­sie de champ de bataille issue d’une Ligne Maginot fen­due, car il contient des poèmes d’amour et chante le meurtre, dans les­quels, enne­mis et alliés par­tagent sou­vent le même corps. Vous liez et déchi­rez les ins­tants où l’émotion s’incarne dans la fièvre. Des ani­maux, papillons, oies des neiges, étoiles de mer, alba­tros, pan­thères, cri­quets, cor­beaux, laissent leur trace qui vous sert à évo­quer le sang mens­truel des filles en paral­lèle avec une cou­leur dont on ne parle pas en temps de guerre. La guerre y est pré­sente d’un bout à l’autre et insiste lour­de­ment pour qu’on la prenne en compte. Je me demande : l’incarnation en soi est-elle une sorte de vio­lence ? Quel anti­dote vain­crait cette vio­lence ? Est-il besoin d’antidote ?

Margo Berdeshevsky. C’est un champ de bataille que, de nais­sance, nous sommes faites pour habi­ter. Oui, cela fait bien long­temps que je m’intéresse à la ques­tion. Cela vient-il de mes pre­miers enthou­siasmes d’enfant-fleur ? Certes, mais pas seule­ment. Vous deman­dez si l’incarnation est une sorte de vio­lence. Lorsque nous disons quelque chose à voix haute, nous y met­tons de l’énergie. Nous lui don­nons vie. C’est l’un des plus sub­tils fon­da­men­taux de la magie. Sauf que, de nos jours, je sens que me manque l’audace de ne pas NE PAS en par­ler pace que, bien évi­dem­ment, si ce n’est pas main­te­nant, ce sera pour quand ? Et si je n’en dis rien, qui d’autre le fera ? Je me sens tenue au moins d’apporter une voix, la mienne, à mon époque. C’est la rai­son pour laquelle j’ose m’en ser­vir. La guerre reste, de façon mons­trueuse, notre réa­li­té glo­bale. Rien n’a chan­gé, des mythes antiques à la course aux fron­tières et au pou­voir d’aujourd’hui.

Dans le poème Yes, the Lights,6 je rap­pelle nos guerres d’hier : Oui, je sais, C’est la guerre. – – On disait ça dans le temps. Et on le dit encore.

Et puis il y a cette strophe publiée naguère dans But a Passage to Wilderness,7 dans un poème inti­tu­lé Best Love and Goodbye8 :

 

Contraire du silence, le frêne.

Contraire de la haine, la paix, cal­me­ment, en temps de guerre.

Combien de guerres dans la mémoire col­lec­tive ? Je ne m’en sou­viens plus.

Quand pour­rai-je écrire le poème sans y inclure « putain ». J’ai dit guerre mais

on m’a cor­ri­gée parce que j’ai recom­men­cé à me plaindre’.

 

J’en suis venue à croire que la bataille se livre autant au dehors que, oui, à l’intérieur. Parce qu’avant de pou­voir iden­ti­fier, affron­ter et défier l’opposition enne­mi et allié à l’intérieur de soi, je me rends bien compte que nous conti­nue­rons notre guerre contre les autres moi qui nous cernent de l’extérieur. On se tue à essayer d’apprendre à se com­por­ter en êtres humains capables de paix, mais pour com­bien de temps encore ? Combien de mil­lé­naires ? Et il nous en reste tant à apprendre. Demain peut-être. Peut-être.

Quintan Ana Wikswo. Vous m’avez inter­ro­gée sur le réseau amé­ri­ca­nien qui irrigue mon livre, mais votre ouvrage adresse à l’ensemble qu’est la lit­té­ra­ture fran­çaise de nom­breux clins d’œil qui semblent pous­ser, de pro­pos déli­bé­ré, l’attraction vers l’érotisme et l’existentialisme jusqu’à un som­met plus féroce, plus rapace même. Une lit­té­ra­ture natio­nale est-elle un ensemble ? Ce livre est-il l’avatar du rap­port sexuel ?

Margo Berdeshevsky. J’estime qu’on peut aller jusqu’à dire que la lit­té­ra­ture en tant qu’art ain­si que ses pro­duits et sous-pro­duits tendent lar­ge­ment à la tenue d’une conver­sa­tion avide, à usage interne ou externe. Je crois que mes propres œuvres par­ti­cipent du flux d’un dia­logue en leur sein. (Cela res­semble beau­coup à ce qui se passe dans une salle de musée où les œuvres expo­sées tiennent de longs conci­lia­bules.) J’irai jusqu’à par­ler de rap­port dans le meilleur des cas, si la conver­sa­tion débouche sur une com­mu­ni­ca­tion concrète et pas sim­ple­ment sur un frot­ti-frot­ta de corps et d’âmes.

J’ai sou­vent faim (à en cre­ver, à l’occasion) de contact. Un contact spi­ri­tuel peut signi­fier sur­vie. Je suis sou­vent pro­fon­dé­ment pes­si­miste quant il s’agit d’être ras­sa­siée. Notre faim à tous nous pousse à sor­tir des nuits de notre époque. C’est, chez moi, ce que vous pou­vez éven­tuel­le­ment qua­li­fier d’existentialisme féroce. Si votre ques­tion est de savoir si la France en tant que nation pos­sède un corps lit­té­raire, je répon­drais que oui. Les auteurs aux­quels vous avez l’amabilité de m’associer (plus haut), sont cer­tai­ne­ment des cel­lules de ce corps. Mais le roman­tisme qui s’incarne dans la Renaissance fran­çaise ne par­tage pas la chair du corps tour­men­té et explo­sé du Sisyphe de Camus ou que celui de l’intellectualisme du fran­çais actuel, plu­tôt des­sé­ché, ou encore de sa poé­sie qui ne fait guère qu’imiter et réin­ven­ter les Language Poets et l’École de New York.

Quant à l’érotisme lit­té­raire à la fran­çaise, je dirais que me plaît par­ti­cu­liè­re­ment celui de Duras dans L’Amant de la Chine du Nord, réécri­ture remar­qua­ble­ment meilleure du point de vue éro­tique, après bien des années, de L’Amant. Mais si mon Avant que ne tarisse auto­rise une forme de rap­port, comme vous le sug­gé­rez, je me satis­fe­rai du « aujourd’hui ». Je n’aurai pas l’audace d’en deman­der plus.

Quintan Ana Wikskwo. Vous écri­vez : et mer­ci à ton œil d’homme qui n’est rien/d’autre que celui de Dieu, me semble-t-il, ou le mien… et moi : parle-moi de la perte. Et ceci aus­si : dans le chœur d’adieu aux victimes/​Et ce n’est pas suf­fi­sant. Qu’est-ce qui, per­du, est récu­pé­rable ?

Margo Berdeshevsky. De nos jours, la rédemp­tion me paraît fort com­pro­mise. Mais l’humain en nous, en sa quête de connais­sance du suf­fi­sant et du trop, reste ce qui m’obsède. Dans les poèmes d’où vous extra­yez ces vers, je m’intéresse au vieillis­se­ment, à la perte et à l’amour qui nous (me) font face. J’essaye aus­si de voir com­ment nous pleu­rons les vic­times. J’ignore si ma (notre) peine est suf­fi­sante ou non. Mais c’est un début dans l’honnêteté dont l’humain a besoin pour enta­mer, pour la cen­tième, la mil­lio­nième fois peut-être, pour com­men­cer son ascen­sion.

Quintan Ann Wiskwo. Vous avez écrit, à pro­pos de mon livre : « chaque épi­sode que vous dépei­gnez res­semble à un orgasme qui monte très, très len­te­ment, en quête (si j’ose ris­quer une inter­pré­ta­tion), d’une sorte de niche consa­crée. » Je m’étonne, compte tenu de nos sen­si­bi­li­tés concou­rantes, que vous vous soyez foca­li­sée sur une inter­pré­ta­tion qui assi­mile mon récit en prose à un orgasme fémi­nin à mul­tiple paliers (en spi­rale) plu­tôt qu’à la courbe nar­ra­tive tra­di­tion­nelle du roman (l’éjaculation mas­cu­line). Votre recueil res­semble à une pro­lon­ga­tion de per­mis­sion en temps de guerre, au cours de laquelle orgasme après orgasme se suc­cèdent sur la piste de quelque issue. Comme quelque chose dans notre exis­tence que l’on essaye de quit­ter alors qu’au contraire on ne cesse d’arriver, d’arriver, d’y arri­ver. Existe-t-il une issue ?

Margo Berdeshevsky. Ah bon. Oui, nous sommes sou­vent dans un piège, celui de la durée de notre vie et celui de notre propre corps. L’orgasme, espé­rons-nous, nous en libère, y com­pris des ins­tants qu’il dure. Les femmes savent qu’une telle issue et une telle libé­ra­tion peuvent se pro­lon­ger, faire spi­rale, comme vous le dites, bien davan­tage qu’une cathar­sis pure­ment phy­sique. Nous allons même jusqu’à ima­gi­ner que cela peut mener très pro­fond, et à aimer. Du moins, nous en nour­ris­sons l’espoir. Mais nous avons besoin de bien plus qu’une explo­sion libé­ra­trice pour nous libé­rer de ce à quoi nos vies semblent nous enchaî­ner.

Pour en par­ler, per­met­tez-moi de citer ces vers tirés d’un autre poème, Whisper,9 inclus dans Avant que ne tarisse.

 

Pourquoi ma peau me veut-elle en elle
Sait-elle qu’elle contient une femme ?

Le mal n’est pas brû­lure lorsque hurlent les feux de brousse
Sait-elle com­bien de sep­tembres il lui reste

Suis-je clouée en elle, cel­lule après cel­lule,
Pâle voile matrice cou­sue sur ciel

– – est-elle mienne ou bien suis-je son
Cobra domes­tique qui bruit comme les pierres

au fond du ruis­seau en manque de plus de cha­leur
de plus de ten­dresse, de fric­tion, de mises à mort – –

 

Ce poème n’est pas une conclu­sion, mais il me per­met de gar­der ouverte une ques­tion. Et peut-être de poser la sui­vante, ou une autre encore.

Quintan Ana Wiskwo. Nos livres par­tagent une sen­si­bi­li­té à fleur de bor­del. Une sexua­li­té réa­liste tra­di­tion­nel­le­ment inter­dite aux femmes écri­vains dans la lit­té­ra­ture indus­trielle amé­ri­caine autant que fran­çaise. Alors que nos objec­tifs dif­fèrent, il me faut citer la célèbre pro­vo­ca­tion qu’est Histoire d’O, ouvrage publié par une femme sous pseu­do­nyme et dont on pen­sa long­temps que l’auteur était un homme parce que ses col­lègues mas­cu­lins esti­maient qu’une intel­lec­tuelle let­trée était inca­pable d’exprimer toute la force éro­tique du rap­port sexuel. En tant qu’auteur qui entre pro­fon­dé­ment et explore tous les recoins de cette zone inter­dite, y a-t-il des prés car­rés trop larges, des bar­be­lés trop hauts, qui vous ont empê­chée de sau­ter par-des­sus ?

Margo Berdeshevsky. Pas à ce jour, mes propres inhi­bi­tions mises à part. Ça, c’est le défi que me je dois de rele­ver. Sans avoir écrit une Histoire d’O d’aujourd’hui, signée de mon nom ou d’un quel­conque pseu­do­nyme, je m’aperçois que ceux qui me lisent sont par­fois tout feu tout flamme devant mes avan­cées dans ce domaine. Un jeune Japonais, bien sous tout rap­port, m’a enten­du réci­ter Pour mes sœurs de par­tout, même à la Saint-Valentin. Ce poème explore l’univers de quatre très jeunes filles qui se déflorent pour res­ter mai­tresses de leur propre vir­gi­ni­té. Il est venu me voir à la fin pour me dire qu’il n’avait jamais rien enten­du d’aussi cho­quant, mais qu’il avait beau­coup appré­cié. J’en ai éprou­vé un plai­sir bien comme il faut.

Le cri­tique Sven Birkirts a écrit, à pro­pos de mon recueil de nou­velles Beautiful Soon Enough,10 que je com­pre­nais « que l’éros est à la fois force motrice et source de connais­sance » et aus­si « elle pose le hui­tième péché capi­tal, qui est le refus de pous­ser les choses à fond. »

Quintan, per­met­tez-moi cette prière : que nous ayons, l’une comme l’autre, de tels lec­teurs et un tel audi­toire ! Nous venons tout der­niè­re­ment d’entamer un nou­veau dia­logue à l’échelle mon­diale. Certains le pen­se­ront dan­ge­reux. Nous allons, j’en ai l’impression et pour les temps qui viennent, nous trou­ver tiraillées entre un puri­ta­nisme nou­veau, effrayant, mal­gré tout exi­geant, et notre com­por­te­ment sexuel col­lec­tif. Entre ce que nous pré­co­ni­sons car cou­ra­geux et sain, d’une part, et, de l’autre, ce qu’il nous faut reje­ter parce que cela nous a volé notre digni­té d’êtres humains. D’un pôle à l’autre, puis­sions-nous tou­jours sau­ter ou voler, ou bien écrire au gré des appels du beau et du réa­liste ! Je l’espère, pour notre plus grand bien à toutes.

Quintan Ana Wiskwo. Vous écri­vez : Je ne sais/​quelles gazes plier/​ sur quelles bles­sures les poser. Et pour­tant le recueil tout entier est en quelque sorte fait d’emplâtres, de com­presses et, quand on change les pan­se­ments, ce qu’il y a en des­sous est mis à jour. Je me demande si vous en avez bien conscience. Quelles bles­sures fau­drait-il pan­ser, si nous dis­po­sions du pan­se­ment adé­quat ?

Margo Berdeshevsky. Tout ce que je puis dire, c’est que je crois que la plus grave bles­sure que je connaisse (même si j’ignore tota­le­ment com­ment mettre fin à l’infection où éli­mi­ner les poi­sons qui sont notre lot), c’est, à mon avis, le fait d’être entre humains. Notre défi (et sou­vent notre échec) en tant qu’humains, que voix de notre temps, c’est de faire face à ce qui fait de nous ce que nous sommes, et qui reste aujourd’hui aus­si vicieux qu’hier.

Et notre (ma) quête res­te­ra com­ment être humain, homme ou femme, en tant que formes de vie capables d’éprouver du sen­ti­ment à notre propre égard et à l’égard de l’autre, réci­pro­que­ment.

Je ne cite­rai plus qu’une strophe du der­nier poème d’Avant que ne tarisse, récep­tacle de tout l’espoir de gué­ri­son auquel je me rac­croche. Et je veux croire qu’il en est ain­si, que la créa­tion sait se gué­rir, nous gué­rir. J’ai pas­sé une bonne par­tie de ma vie à apprendre à soi­gner. Je ne sais pas. Mais je désire de tout cœur qu’il en soit ain­si :

Chaque poi­son dans une forêt

pousse à côté de son anti­dote, disions-nous.

J’aspire encore, ai-je dit.

 

ver­sion ori­gi­nale ici : http://​www​.full​-stop​.net/​2​0​1​8​/​0​1​/​2​6​/​i​n​t​e​r​v​i​e​w​s​/​d​e​v​i​n​-​k​e​l​l​y​/​q​u​i​n​t​a​n​-​a​n​a​-​w​i​k​s​w​o​-​a​n​d​-​m​a​r​g​o​-​b​e​r​d​e​s​h​e​v​s​ky/

 

 

 

 

Biographie de Margo Berdeshevsky :

À Paris, Margo Berdeshevsky, de new-yor­kaise devient poète. En 2017 elle a publié “Before the Drought”/Avant la sèche­resse chez Glass Lyre Press. (En France, chez Amazon :  http://​tinyurl​.com/​y​9​n​9​w​4vb )  C’est son troi­sième recueil de poé­sie, après “Between Soul & Stone” (2011) et “But a Passage in Wilderness” (2007). Sélectionnés dans de nom­breuses revues des deux côtés de l’Atlantique, ses poèmes tout comme les nou­velles illus­trées de “Beautiful Soon Enough” (2009), ont été recon­nus et récom­pen­sés à maintes reprises. Elle se par­tage actuel­le­ment entre la pho­to­gra­phie, la pré­pa­ra­tion d’un roman qu’elle décrit comme étant mul­ti genre et les réci­tals don­nés en Europe et aux États-Unis. Pour en savoir plus, cf. http://​pion​line​.word​press​.com/​c​a​t​e​g​o​r​y​/​l​e​t​t​e​r​s​-​f​r​o​m​-​p​a​r​is/ et son site web :   http://​mar​go​ber​de​shevs​ky​.com

 


Notes

  1. Une longue balafre en crois­sant à la place du cœur[]
  2. L’espoir d’avoir un jour des ailes nous mène jusqu’ici[]
  3. Avant que ne tarisse[]
  4. etra­duit d’après l’anglais du texte ori­gi­nal.[]
  5. À qui le ciel, entre.[]
  6. Oui, les lumières.[]
  7. Simple échap­pée dans la nuit.[]
  8. Très affec­tueu­se­ment et au revoir.[]
  9. tout bas.[]
  10. La beau­té a son heure.[]

Jean Migrenne

Régulièrement publié dans Siècle 21, Europe, Le Frisson Esthétique, Peut-être et (en ligne) Temporel, Recours au poème, Jean Migrenne a récem­ment publié l’essentiel de l’œuvre poé­tique de Richard Wilbur ; la tra­duc­tion fran­çaise com­men­tée de la Démonologie de Jacques Stuart, Roi d’Écosse et d’Angleterre, accom­pa­gnée des Nouvelles d’Écosse rela­tant une affaire de sor­cel­le­rie (1590) qui ins­pi­ra Shakespeare ; la pre­mière tra­duc­tion fran­çaise de The Discovery of Witchcraft, de Reginald Scot, 1584, édi­tion cri­tique en col­la­bo­ra­tion avec Pierre Kapitaniak. Il pré­pare actuel­le­ment, tou­jours en col­la­bo­ra­tion et dans la lignée des deux pré­cé­dents ouvrages, la tra­duc­tion et l’édition de la tri­lo­gie infer­nale de Daniel Defoe. À paraître : Un Américain à Séville et Alcalá de Guadaίra/​La route de David George : plus de trois cents poèmes de cet auteur sur le fla­men­co et les Gitans anda­lous dans les années 1960.

X