> James Emanuel : poèmes traduits et présentés par Jean Migrenne

James Emanuel : poèmes traduits et présentés par Jean Migrenne

Par |2018-08-19T17:49:54+00:00 26 juin 2017|Catégories : Essais & Chroniques|

 

Lorsque j’ai tra­duit et contri­bué à publier James Emanuel dans POÈTES DE NEW YORK puis dans DE LA RAGE AU CŒUR, chez Amiot.Lenganey en 1991 et1992, il n’était déjà plus de New York. Je l’avais ren­con­tré en 1986, il était pari­sien depuis deux ans. Cet exil volon­taire et défi­ni­tif, prit fin avec son décès en 2013. Pour en savoir davan­tage, il faut consul­ter Black American Writers in France, de Michel Fabre, University of Illinois Press, 1991, ain­si que ce que James a bien vou­lu révé­ler de lui-même dans The Force and the Reckoning, Lotus Press, 2001.

Le par­cours de James est à la fois arché­ty­pal et sin­gu­lier. Il tient tout autant du contre-rêve amé­ri­cain (via un Go East Young Man de petits bou­lots et de ser­vice sous l’uniforme qui abou­tirent à la consé­cra­tion uni­ver­si­taire) que de son néga­tif qu’est le cau­che­mar racial tel qu’il se vit encore aujourd’hui.

Pour James, New York fut à la fois fin de rêve et début de cau­che­mar, pas­sage de la rage au cœur.

 

J’avais défi­ni James comme « poète de l’instant ». Aujourd’hui je le dirai poète du moi. Toute l’œuvre de James est ain­si cen­trée. La lire c’est le com­prendre et en apprendre plus sur lui-même que l’homme, fort réser­vé, n’a jamais vou­lu en lais­ser paraître et, sur­tout, dire. Disons aus­si que James a tou­jours été conscient de son rôle d’artiste en équi­libre entre rêve et cau­che­mar.

 

James a tou­jours daté ses poèmes (com­po­si­tion et publi­ca­tion) qu’il vou­lait voir clas­sés par thèmes dans les antho­lo­gies ou recueils d’œuvres com­plètes. Suivons-le :

 

Être ou ne pas être : Le Nègre (The Negro), 1961-1965.

 

Mirage.
Rien à voir.
Existe-t-il ?
Fantôme noir :

Yeux qui roulent,
Merci pat’on, y’a bon.
Dès qui roulent,
Rasoir sans mer­ci.

Image
De pitre.
Homme
Sans titre.

 

 

 

Écrire : L’Auteur noir (A Negro Author), 1968.

 

 

J’ai écrit en noir aujourd’hui
Et j’aimerais bien savoir
Ce qu’en diront les Noirs.
Demain je vais écrire en blanc
Si ma plume sait com­ment
Relever ce défi.

Je veux être moi, je rêve
D’être un arbre pour voir ma sève
S’écrire en feuilles si belles
Que tous les ver­raient comme telles.

Mais Noirs et Blancs auront à l’œil
Celui qui n’écrit que des feuilles
Et… de quelle cou­leur je vous prie ?
C’est le piège où l’arbre m’a pris.

 

 

 

Écrire en noir (couleur) : Emmett Till, 1963.

 

 

Ce sif­flet, là-bas,
Qui vient de la rivière,
C’est Emmett, le petit gars
Qu’on a cru tuer hier.
Dans les eaux noires
Où flotte sa mémoire,
Dans le silence gla­cé,
Voyez-le dan­ser.
Oh ! contez-moi
Comme aux enfants sages
La légende du petit gars
De la rivière qui nage
Au milieu des tré­sors
Longtemps après sa mort
Et qui porte au cou
Le corail d’une roue.

 

 

 

Écrire en noir (pour l’art) : JAZZ from the Haiku King, Broadside Press, 1999.

 

 

 

Four-Letter Word

 

JAZZ est un gros mot
qui te prend du sexe au cer­veau :
tu l’as dans la peau.

 

John Coltrane

 

« Love Supreme » : ça file
et JA-A-Z éclair, mais
sans brû­ler d’arrêt.

 

Miles Davis

 

Miles, vrai lynx, dans l’œil
de celles qu’il chasse, grand deuil,
plié en deux, tchatche.

 

Bojangles and Jo

 

Danse et grand sou­rire
sur l’escalier : c’est du JAZZ,
c’est Bill Robinson.

Champagne en haut, pagne
en bananes : tout Paris, oui,
à tes genoux, Jo.

Taille de réglisse,
houle de bananes, rythmes
de JAZZ et délices.

Ton strass et ta danse
te cou­ronnent Joséphine,
enflamment la France.

 

 

 

Écrire, en noir, (l’exorcisme) : après la tragédie personnelle, résultant du suicide (appris à New York) de son fils,
lui aussi prénommé James :

 

Deadly James, 1985-1987
 

 

 

(À toutes les vic­times des bru­ta­li­tés poli­cières)

 

Ce trio de flics raton­neurs, à San Diego,
Pourquoi t’a-t-il cru por­teur de mort, James ?

Je prends leurs têtes de cou­pables dans mes bras,
je leur offre un ber­ceau,
mes muscles noués font taire leurs yeux,
leur éclairent un retour vers le pas­sé :
ta petite fenêtre, James, rou­verte,
ton palo­mi­no à bas­cule
et ses yeux de verre per­tur­bés
lorsque ton sang qui sou­dain gicla sur sa cri­nière d’ivoire
t’apprit que le cou­teau de cui­sine que tu suçais
n’était pas ce que tu croyais, pou­vait aus­si cra­cher
sur la moquette fauve des traces à faire suf­fo­quer :
mor­telles, James.

Mon étreinte se res­serre sur leurs têtes,
leurs veines se gonflent pour te com­prendre, James,
toi qui, à peine assez grand pour cou­rir,
dan­sais tout seul, à Brooklyn, sous la pluie
que tes copains plus âgés fuyaient ;
tes bras, tes lèvres, ton rire se ten­daient
à l’envi de ce que déver­sait le ciel
sur les tor­rents qui bon­dis­saient en toi :
tor­rents de mort, James ?

Je serre leurs têtes contre moi
avec les forces que j’avais gar­dées pour toi, James :
les globes de leurs yeux s’assombrissent dans notre
effort com­mun pour retrou­ver ton saxo, les notes que tu lan­çais,
allon­gé, en chaus­settes, au fond d’édredons
sur­gis de ton lit dans le désordre de cet avant-poste
en terres incon­nues qu’était deve­nue ta chambre.
La porte arbo­rait un DÉFENSE D’ENTRER
qui pro­té­geait les élans de ton cœur
quand ton saxo d’or pous­sait avec foi sa note exclu­sive,
ce cri de ta soli­tude douce et sau­vage,
inci­tant les voi­sins à te par­don­ner
avant que tu ne t’essaies aux gammes connues des débu­tants.
Toi tu avais com­men­cé au plus haut, James :
dan­ger mor­tel.

L’étau se res­serre sur leurs têtes,
sous l’emprise du sou­ve­nir que j’ai de toi,
aban­don­né, là où ils t’ont vidé de ton sang,
t’ont réduit à la goutte ultime,
avec leurs révol­vers armés, leurs matraques mus­clées,
ces trois flics éton­nés de décou­vrir le défi
de la beau­té hors de leur atteinte,
dans une petite fleur brun-sombre, sub­stance de toi, James,
dres­sée,
que tes larmes d’homme
revi­vi­fiaient un ins­tant.

Dans mes bras de fer leurs têtes se des­sèchent
et, coques creuses, roulent au sol…
Si ta nou­velle sagesse d’outre-tombe t’y invite,
relève-les.

Mais à chaque fois que te revien­dra un goût de sang,
de pluie ou de musique,
fais que ton inno­cence soit mor­telle, James,
bien
plus mor­telle.

 

James n’en sup­por­tait pas la lec­ture en public.

 

 

Écrire au cœur : À table, ma dame, (My Lady Eats) 1986-1987.

 

 

À table, ma dame
garde la main fer­mée,
on dirait qu’elle froisse
une fleur.

 

Au déjeu­ner, un jour,
mes doigts ont pas­sé la nappe,
dou­ce­ment,
pour ouvrir les siens.
Vernis d’argent, ses ongles
ont dit : « Merci »,
se sont refer­més.

 

C’est ça la poli­tesse ;
une seule rose, sur tige,
une intui­tion, pré­pa­rée
pour res­ter à la porte
quand on ne lui ouvre pas,
des émois, les miens et les siens ce jour-là,
man­quant de vigueur
pour for­cer la porte.

 

Parfois je m’y essaie
à l’appel de mes spé­cu­la­tions :
un matin, un midi, un soir, peut-être,
qu’elle était encore enve­lop­pée
« de sucres, d’épices et de frian­dises »,
des doigts fami­liers ont-ils ôté ce man­teau,
l’ont-ils épous­se­té, char­gés de crainte, de honte, de haine…
ou d’amour même ?

 

à table, ma dame
garde la main fer­mée,
tan­dis que je suis là,
brû­lant
d’offrir l’ouverture,
armé d’une rose,
de syl­labes.

 

 

*

 

 

Message reçu après avoir annon­cé le décès de James à quelqu’un qui l’avait connu à Londres et à Paris :

 

Cela nous attriste vrai­ment beau­coup. C’était quelqu’un de vrai­ment excep­tion­nel. On se sou­vien­dra, bien sûr, de son talent, de son his­toire incroyable, de la dou­leur qu’il por­tait en lui, et de bien d’autres choses, mais aus­si de sa modes­tie, de son sens de l’humour, de sa déli­ca­tesse.  Il avait la classe, comme on dit.  They just don’t make them like that any­more.

 

*

 

Supplément, inédit :

 

Écrire du cœur et en mili­tant : La bal­lade d’Abu-Jamal, 1996 
(Avant que sa peine de mort ne soit com­muée en réclu­sion per­pé­tuelle,
James a constam­ment sou­te­nu Mumia Abu-Jamal, incar­cé­ré à vie, notam­ment en lui écri­vant .
La paren­té avec Deadly James est fla­grante.

 

 

 

La Ballade d’Abu-Jamal

 

Mumia, tumé­fié, gît dans la pous­sière :
on n’en sait rien chez lui,
pour qui, jusqu’à pré­sent, plaque et matraque
n’étaient pas enne­mies.

 

Il se réveille dans la peau d’une pan­thère,
tresse noire sur la tête.
L’hôpital endur­cit le feu­le­ment
juvé­nile de la bête.

 

L’air s’électrise alors qu’il se libère
le crâne des ban­dages
et qu’il les lance en cris farouches aux voix
tenues en escla­vage.

 

Les gamelles résonnent autour de Mumia,
on déchaîne les entraves,
on revit les morts après coups reçus,
et bles­sures trop graves.

 

Le rouge est mis sur le dos de Mumia
que ses dread­locks entraînent.
Les images de mort qu’il serre sur son cœur
courent les antennes.

 

Un brû­lot enflamme le livre de Mumia,
(lan­cé au condam­né
à mort : Tueur de flic ! Tueur de flic !)
mémoire de pri­son­nier.

 

STOP : Pennsylvanie, les feux sont au rouge ;
aux yeux de toute le terre
un INNOCENT qu’on exé­cute c’est un
HOMICIDE VOLONTAIRE !

 

Traductions ©Jean Migrenne.  

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