Vers le début des années soix­ante et pen­dant une ving­taine d’années, un groupe d’aficionados Améri­cains han­ta l’Andalousie sévil­lane et en par­ti­c­uli­er, autour de Donn Pohren (The Art of Fla­men­co, Madrid, 1962), le milieu très restreint  des chanteurs, danseurs et gui­taristes gitans d’Alcalá de Guadaira et de Morón de la Fron­tera. Cette aven­ture est retracée dans l’ouvrage bilingue anglais/espagnol de l’un d’eux, Steve Kahn, tout récem­ment décédé, gui­tariste recon­nu et pho­tographe de tal­ent : The Fla­men­co Project, Una ven­tana a la visión extran­jera, 1960–1985. Séville, Caja­sol, 2010.  Sous ce titre a cir­culé aus­si une très belle expo­si­tion pho­tographique (Nîmes 2014), main­tenant déposée à Morón.1Fla­men­co en con­tinu : http://www.canalsur.es/radio/flamencoradio-1313.html Pour le son, cliquez sur en direc­to puis sur la case fla­men­co radio. L’ouvrage était orig­i­nale­ment prévu pour une pub­li­ca­tion papi­er sous le titre : Un Améri­cain à Séville et Alcalá de Guadaíra ou encore La route de David George au pays du fla­men­co puro.

The Fla­men­co Project présente notam­ment une sélec­tion de 14 son­nets dédiés au can­taor Mano­li­to el de María. Ils sont signés David George, tout comme la pho­togra­phie (entre autres) du jeune bailaor en pre­mière de couverture.

David George, poète et pho­tographe était du nom­bre. Alors employé par le gou­verne­ment améri­cain, sous cou­ver­ture, il tom­ba dans la mar­mite, pub­lia un livre : The Fla­men­co Gui­tar, Madrid, The Soci­ety of Span­ish Stud­ies, 1969, et dis­parut qua­si­ment de la cir­cu­la­tion. Mais sans jamais cess­er d’écrire. Il est décédé en Cal­i­fornie en 2003, lais­sant der­rière lui un immense cor­pus poé­tique dont j’ai eu com­mu­ni­ca­tion et que je suis autorisé à citer et traduire. Il reste aus­si des enreg­istrements sur bande et des mil­liers de clichés. Inex­ploités pour la plu­part. J’ai décou­vert son exis­tence en 2009 et coopéré à la rédac­tion du livre de Steve Kahn avant d’aller sur les lieux en 2011, voir ce qu’il en restait.

 (7)

Tout y est : pointes de cac­tus, épines,
Scor­pi­on qui te pique si tu t’assieds
Sans faire atten­tion. Dans chaque chanson
Une parole ou deux a ce genre d’aiguillon.

Ce chant­fait mal car les paroles sont vraies.
Elles vont au vif, comme la stat­ue dans l’église
Où la Vierge assise tient dans ses bras la dépouille de son Fils,
Cou­vert de sang, glaive plan­té par le sculpteur

Dans un cœur de mère. Les soirs de pluie,
La gui­tare de Diego s’enflamme, des volutes
De fumée sor­tent des grottes agglu­tinées, le chant

Monte avec elles et se dis­sipe, chaque note
Plus som­bre, plus pro­fonde, plus intense que la précédente :
Ducas negras, dards qui vont droit au cœur.

 

(8)

Par de telles nuits, per­son­ne ne danse. On laisse
Aux étoiles la danse, le théâtre,
Le monde hors des ténèbres de la grotte.
Seuls les pouces cog­nent sur la table, le sol

Résonne coup pour coup : bois qui heurte la pierre.
Doigts, poings et coudes frap­pent le bois
Et bat­tent la mesure, guident le chanteur penché
Sur le noir vibra­to de la mort,

Le bour­don âpre et métallique de la guitare.
La nuit tombe, le dés­espoir, la fatalité,
Dans le puits sans fond du cante jon­do.La pièce

Devient tem­ple, sanc­tu­aire. Un spec­tre immémorial
Entre et pré­side. Il se nomme duende.
Ils en tien­nent l’âme au creux de leurs mains.

 

(9)

Par de telles nuits, aucun regard artificiel
Ne peut plonger dans une scène si noire, si étrange
Qu’elle pour­rait être relatée dans la Bible.
Goya, peut-être, dans ses Pein­tures Noires,

A côtoyé la vérité sor­tie de la guitare,
Mar­quée sur le vis­age du chanteur tor­du de douleur.
Goya s’est-il un jour, pas à pas, risqué à gravir
Les étroits degrés que Dante a décrits ?

Par de telles nuits, aucune oreille artificielle
Ne peut ren­dre le son que cache le son ;
La sur­face, si, mais pas la souf­france intérieure

Qui fait érup­tion et se dis­sipe, avant que l’esprit
Ne com­prenne ce qu’il a entendu.
Quelle ombre mar­que le chanteur au repos ?

 

 

(10)

Âpre sous le soleil qui ne ment jamais, il est là,
Bras croisés, en paix avec lui-même, avec ceux
Qui le salu­ent dis­crète­ment au pas­sage, comme s’ils
Le recon­nais­sent roi pour ce qu’il est.

Ils voient celui qui, Nikon en main, œuvre
Lente­ment, un œil ouvert, l’autre
Caché par cet Autre Œil brillant
Qui vam­pirise l’âme, l’absorbe dans l’objectif,

L’avale à jamais. Quelqu’un fronce le sourcil :
La vieille dame en noir qui aime Manolito.
Lorsqu’elle entend le déclic de l’obturateur, elle croit

Que son âme est à jamais per­due. Elle pousse un cri.
Le pho­tographe, sur­pris, s’arrête, la regarde.
Mano­li­to ne sour­cille pas.

 

(11)

Mano­li­to, l’imperturbable, reste
Bras croisés, bien­veil­lant, tolérant,
Laisse fil­tr­er dans son regard l’ombre d’un sourire.
L’artiste qu’il est a recon­nu en lui

La vitesse d’exécution, cette même sûreté
Néces­saire au chanteur qui cadre un chant,
Pro­longe l’instant avant qu’il ne se dérobe.
Mano­li­to fait con­fi­ance à celui qui s’arrache

Les cheveux pour l’éclairage, l’ambiance,
L’instant fixé qui est l’essence de son art.
Il a cer­taine­ment dû voir son œil à lui le regarder.

Des années plus tard, le pho­tographe a déclaré :
Je n’ai jamais vu pareille dig­nité, pareille prestance !
Il a accroché le por­trait au-dessus de son lit.

 

(12)

Mano­li­to est devant sa porte
Quand Krause vient le photographier.
Les ven­tres sont vides, l’hiver est rude, le vent
Fouaille les inter­stices de la grotte de Manolito.

L’épouse de Mano­li­to, la vaca negra,
Essaye de les col­mater de filasse de laine,
D’une cou­ver­ture usée. En vain.
Des éclats de bise fau­filés sous la porte,

Mouchard­ent sur le temps. Il faut du char­bon de terre
Ou de bois pour que reste allumée la chauf­fer­ette de cuivre
Sous la cou­ver­ture qui sert aus­si de nappe.

Les enfants se ser­rent les uns con­tre les autres ou sont au lit
À rêver des figues de bar­barie, du soleil brûlant,
Des jours d’été à courir sur les murailles.

 

(13)

Lorsque Krause et moi mon­tons la grimpette
Qui ser­pente à flanc de falaise jusqu’à la forteresse,
La nou­velle de notre arrivée nous précède :
Guet­teurs sur les rem­parts, sans doute, ou gamins

Qui traî­naient autour du bistrot. Qui courent
Comme des chèvres de mon­tagne sur le sen­tier dangereux.
Ils ont flairé le pois­son et le pain que nous montons
À pleins sacs, les bon­bons et les pruneaux,

Le vin et le whisky, les paque­ts de cigarettes.
Nous nous arrê­tons à l’église une fois en haut :
Notre-Dame-de‑l’Aigle, La Águila,

Nous par­lons au curé croisé en chemin
Sur sa pétro­lette. Comme tou­jours il lance ses
¡Hola! ¿Qué pasa?Et moi d’y aller d’un : ¡Nada!

 

(14)

Le manque d’eau courante, d’électricité
Est le moin­dre de leurs soucis dans les grottes
Creusées dans la roche sous la forter­esse mauresque.
Ils se ser­vent des lam­pes romaines trou­vées par les gosses

Dans les anfrac­tu­osités de la par­tie romaine
Où les plus anci­ennes grottes, écroulées, ont dévalé
Les pentes de la forter­esse, mais ils n’ont pas
Beau­coup d’huile à brûler pour s’éclairer la nuit.

Ce qu’ils ont bien à eux, c’est la solidarité.
« C’est vrai que je vis comme un lézard
Dans son trou, mais je suis libre d’aller et venir. »

Mano­li­to ne crève pas de jalousie
Pour le con­fort de la ville. Il va et il vient,
Chante pour gag­n­er sa croûte, littéralement.

 

(15)

Lorsque Krause vient le pren­dre en photo,
Le soleil brille, le temps est clair. Ça sent le printemps.
Mano­li­to est en train de chanter, entouré
D’une foule venue écouter son chant.

Les ter­rassiers avec leurs pelles et leurs pioches
Ne peu­vent pas pass­er : ils s’arrêtent, eux aus­si, pour l’écouter,
Lais­sent leurs ânes sous l’arche mauresque.
Krause est sur­pris de voir qu’il chante comme cela

Si tôt dans la journée. J’interroge sa femme :
« Je sais, mais il a été absent des semaines.
Il vient de ren­tr­er. Il ne s’est pas couché. »

Quand elle voit nos sacs, elle les rentre,
Envoie un gamin s’asseoir dessus, et lance :
« Cache-ça bien. Ne mets pas le nez dedans. »

 

 

La Argenti­na, (Anto­nia  Mer­cé) 1930.

Steve Kahn devant l’azulero de Diego del Gastor
à Morón de la Fron­tera (© Steve Kahn)

Donn Pohren (© Steve Kahn)

David George (Vogenitz) s’est aus­si dis­tin­gué par la com­po­si­tion de son­nets ecphrac­tiques et on lui doit d’excellents textes sur, notam­ment, Cha­gall et Edward Hop­per : Fris­son Esthé­tique#8, 12, 14 (2009–2013), Peut-être#3 (2012), Tem­porel# 12 (2011), Europe, # 966 (2009) et 1005–6 (2013). Nous vous en avons présen­té cinq (Dalí) en apéritif.

Le Fla­men­co Project, pho­to Jean Migrenne

Jean Migrenne

Régulière­ment pub­lié dans Siè­cle 21EuropeLe Fris­son Esthé­tique,Peut-être et (en ligne) Tem­porelRecours au poème, Jean Migrenne a récem­ment fait éditer l’essentiel de l’œuvre poé­tique de Richard Wilbur ; la tra­duc­tion française com­men­tée de la Démonolo­gie de Jacques Stu­art, Roi d’Écosse et d’Angleterre, accom­pa­g­née des Nou­velles d’Écosse rela­tant une affaire de sor­cel­lerie (1590) qui inspi­ra Shake­speare ; la pre­mière tra­duc­tion française de The Dis­cov­ery of Witch­craft, de Regi­nald Scot, 1584, édi­tion cri­tique en col­lab­o­ra­tion avec Pierre Kap­i­ta­ni­ak. Il pré­pare actuelle­ment, tou­jours en col­lab­o­ra­tion et dans la lignée des précé­dents, la tra­duc­tion et l’édition cri­tique de la trilo­gie infer­nale de Daniel Defoe (Diable/Magie/Revenants) ain­si que la tra­duc­tion de la biogra­phie de Sir Wal­ter Ralegh par William Oldys (1736). Ouvrages inédits en français.

 

 

 

Notes[+]