> Alicia Ostriker, choix de poèmes traduits et présentés par Jean Migrenne

Alicia Ostriker, choix de poèmes traduits et présentés par Jean Migrenne

Par | 2018-02-24T09:00:23+00:00 30 juin 2017|Catégories : Essais & Chroniques|

 

Il est dif­fi­cile d’être plus de New York qu’Alicia. Mais être de New York est un syn­drome por­teur de pig­ments inso­lubles dans l’encre et que l’on retrouve néces­sai­re­ment ou découvre dans le poème. J’ai connu l’œuvre d’Alicia grâce à Marilyn Hacker qui m’avait fait lire son lumi­neux Stealing the Language lors de sa paru­tion. Je venais d’entrer en tra­duc­tion de poé­sie et j’allais bien­tôt être char­gé de l’œuvre au pro­gramme de lit­té­ra­ture amé­ri­caine en classe pré­pa­ra­toire au concours d’entrée à ce qui était alors l’ENS Fontenay/Saint-Cloud. J’ai redit à Alicia toute mon admi­ra­tion à l’occasion de la sor­tie de For the Love of God, mais je ne l’ai ren­con­trée qu’en 2014, à son invi­ta­tion, chez elle, à Manhattan. Je venais de faire pas­ser quelques tra­duc­tions en ligne, tirées de The Book of Life (2012), dans Temporel, la revue d’Anne Mounic. Et je tra­dui­sais son der­nier recueil pour un édi­teur qui a, hélas, pas­sé l’arme à gauche (éco­no­mi­que­ment) avant de pas­ser à l’acte. Trop de je dans le jeu ? C’est la ran­çon du tra­duire qu’il serait vain de camou­fler.

 

***

 

Une défi­ni­tion pour Alicia, de la part du tra­duc­teur.
Être humain : Human Being or Being Human ?
Oxymoron ou pléo­nasme ?

 

 

***

 

Figures imposées :

 


Quatrième Rue Ouest

 

extrait de The Book of Seventy, 2012

 

Les pla­tanes perdent leurs feuilles
Quatrième Rue Ouest et l’âge me rend bizarre
Heureuse pour­tant de les voir pâles et cha­toyants

Au sor­tir du métro dans la cir­cu­la­tion
Les détri­tus et bouf­fées de pat­chou­li – main­te­nant que je sais lire
Entre les lignes du brouillon de ma vie

Le plai­sir me rend sou­vent visite –  il y a moins d’interférences
Quand je regarde quelque chose aujourd’hui
Ce que je vois je le vois clai­re­ment

Avec moins de cha­grin et de colère qu’auparavant
Et moins de désir : non pas que j’aie vain­cu ces pas­sions
Elles se sont estom­pées

Et si je sou­ris d’admiration devant quatre Brésiliens
Qui jouent à la pelote sur un car­ré de béton enso­leillé
Et crient en por­tu­gais

Mains gan­tées de che­vreau car la pelote cingle
Dos comme enra­ci­nés de muscles éclairs d’or autour du cou
Si je les regarde dan­ser la sam­ba avec leur ombre

Comme se contor­sion­nait mon père il y a cin­quante ans
Lorsque les fils de Juifs immi­grés
Jouaient des par­ties achar­nées sur les ter­rains de Manhattan

– Si je me dis que ces hommes sont l’essence de la ville
C’est à cause de leur beau­té
Puisque j’ai appris à m’enticher de la beau­té.

 

( une lec­ture -jazz de ce poème en sui­vant le lien : https://​www​.you​tube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​6​z​9​x​4​3​k​A​y​H​I​&​f​e​a​t​u​r​e​=​s​h​are)

 

 

 

Afghanistan : la gamine violée

 

Extrait de Waiting for the Light : New Poems, 2015.

 

 

Parce que le mol­lah l’a vio­lée, elle n’a pas le droit de vivre
ses frères vont la tuer, ques­tion d’honneur
elle a dix ans et n’est pas encore réglée
mais elle saigne à flots à l’hôpital

La doc­to­resse trouve la mère qui tient la main de sa fille
elles pleurent toutes les deux, la mère dit
ma fille que la terre et la pous­sière te pro­tègent main­te­nant
nous te cou­che­rons dans la terre et la pous­sière
et nous t’enverrons au cime­tière où tu ne crain­dras plus rien

Les frères ont deman­dé aux poli­ciers dont dépend
le pavillon des femmes où elle se trouve main­te­nant
de la leur remettre
ils ont pro­mis de ne pas lui faire de mal
mais tout le monde sait bien
que men­songe n’est pas péché quand l’honneur est en cause

même la mère le sait bien
et sa fille tout autant
seul le Docteur Sarwari, direc­trice du pavillon est en colère
elle invec­tive les poli­ciers comme une vieille cor­neille grise
et le jour­na­liste qui fait son bou­lot
et recueille les détails
pour­ra aller se pin­ter ce soir

Et moi qui lis le repor­tage
je vais convo­quer ma mère, où qu’elle se trouve
dans l’au-delà, peut-être dans ce para­dis
qui pour elle
n’existait pas, elle qui m’a appris
la rage et la liber­té, nos armes d’ici-bas.

 

 

 

Ghazal : même pas là

 

Extrait de Waiting for the Light : New Poems, 2015.

 

 

 

Jack Burkheimer (sur la gauche) est deve­nu le poète porte-parole des sdf
de Columbia. Son poème, Fruit de l’imagination, brosse l’éloquente toile d’une
vie que l’on passe dans la rue, à être invi­sible au milieu des pas­sants,
comme si on n’était même pas là.

Annonce en ligne d’un concert de cha­ri­té au pro­fit des sdf de Columbia,
Caroline du Sud.

À Meira Warshauer, à Jack, à tous les autres.

Engoncé dans un sac de cou­chage. Chaussures de sport. T shirts. Affaires dans un
Caddy à côté de lui dans le pas­sage sou­ter­rain. Parfois la com­pa­gnie d’un chien. Dans
le jar­din public. Sur les marches de l’église. Sous un pont. Sur une bouche de chauf­fage,
appuyé sans rien dire contre un mur, n’importe où mais, tout d’un coup, là

où il pour­rait être rela­ti­ve­ment à l’abri de la peur. Il est vrai que pigeons et
pas­sants ont cou­tume de ne pas le voir, même s’il a le regard gla­cé d’un roi,
mais nous non plus d’habitude nous ne voyons pas les autres dans la rue, l’ascenseur,
au res­tau­rant et au spec­tacle, comme si c’était la règle, comme si hors de nos quatre
murs, tout d’un coup, la

loi nous enjoi­gnait de faire comme si les autres n’existaient pas, parce qu’il faut se
pro­té­ger de l’avalanche d’esprits furieux qui vous tombe sur le poil comme des
anges déchus à Gravelotte, et qu’ayant du mal à bou­ger sous cette cara­pace je n’arrive
pas à mon­trer à Jack, à celle qui est allon­gée à côté de lui, engon­cée dans des châles,
que je viens de les voir tout d’un coup, là,

mais je le fais, je le sais, je peux même leur don­ner la pièce, pour leur mon­trer que
je les ai vus, anges déchus ou fleurs tom­bées et que je pour­rais être à leur place – un
peu d’argent, une bonne parole peut-être, d’eux aus­si peut-être en retour et si je
m’arrête tout d’un coup, là

un quart de seconde, toute ébou­rif­fée de pigeons, dans un accor­déon de voi­tures
et de bus, de feux qui passent par toutes les cou­leurs comme tout le reste, ato­mi­sé
brow­nien, si je tombe à genoux tout d’un coup, là

dans la rue, Jack, est-ce que tu auras envie de me voir, envie d’être vu ?
Je te vois en roi déchu. Je nous vois tous cal­feu­trés dans nos sacs à viande et toi
femme sous tes cou­ver­tures dépe­naillées je te vois en reine, en exil, un ins­tant
là, tout d’un coup.

 

 

 

 

 

Figures libres, choix du tra­duc­teur :

 

Extrait de La vieille dame, la tulipe et le chien
(The Old Woman, the Tulip, and the Dog) 2014.

 

Ridicule

 

 

C’est ridi­cule
fait la vieille lit­té­raire
per­sonne n’a d’égards pour nous
les jeunes enla­cés
parlent dans leurs iPhones
les dépu­tés mentent comme des arra­cheurs de dents
et nos maris regardent le match

 

C’est ridi­cule
fait la tulipe
toutes ces fleurs géné­ti­que­ment modi­fiées
ces orchi­dées idiotes et incre­vables
à croire qu’elles sont en plas­tique
et ces bor­dures végé­tales chic
qui enva­hissent le décor

 

C’est ridi­cule
fait le chien
voi­là qu’en plus de me sor­tir
il faut qu’ils me courent aux basques avec leurs
pochettes hygié­niques en plas­tique
et imposent leurs valeurs bour­geoises
à ma créa­ti­vi­té spon­ta­née

 

 

 

*
 

Extrait du premier chapitre : « Le Cantique des Cantiques.
Sacré entre tout ce qui est sacré », de For the Love of God, 2007.

 

Contrairement à cer­taines lec­tures qui voient le désir tou­jours retar­dé dans le Cantique des Cantiques, je sou­tiens qu’il faut le consi­dé­rer comme tou­jours déjà satis­fait et, par consé­quent, espé­ré avec confiance plu­tôt qu’attendu dans l’angoisse. D’un point de vue théo­lo­gique, ceci revien­drait à nous per­sua­der, à nous faire savoir que nous sommes aimés d’un amour abso­lu par un être en pré­sence de qui nous sommes et nous trou­ve­rons encore. Le bon­heur qui imprègne le Cantique nous aide, ou peut nous aider à res­sen­tir, à connaître qu’il en va effec­ti­ve­ment ain­si et que ce même amour est don­né au monde dont nous sommes par­tie. J’ajouterai que cer­taines lec­tures font de ce vécu éro­ti­co-spi­ri­tuel, auquel le Cantique nous invite à nous joindre, quelque chose qui res­sor­tit à des concepts de sou­ve­rai­ne­té, de domi­na­tion, d’autorité, de mise en sujé­tion d’un être par l’autre (ce qui est effec­ti­ve­ment conte­nu dans la plu­part des textes dits reli­gieux du monde occi­den­tal). J’en conclus que le rap­port de force qui vaut loi dans les sché­mas de sexua­li­té comme de reli­gion que nous avons faits nôtres, domaines dans les­quels l’un et l’autre sys­tème de domi­na­tion se confortent mutuel­le­ment, a tra­gi­que­ment aveu­glé ceux qui s’y tiennent, au point même d’exclure toute alter­na­tive. L’extraordinaire, dans le Cantique, c’est pré­ci­sé­ment l’absence de toute hié­rar­chie de struc­ture et de sys­tème. On ne détecte ni sou­ve­rai­ne­té, ni auto­ri­té, ni sur­veillance, supé­rio­ri­té ou sou­mis­sion dans les liens qui unissent les amants et les attachent à la nature : le ber­ger peut jouer au roi, et vice-ver­sa, tout comme des humains jouaient des rôles de dieux lors des mariages sacrés célé­brés au cours de rites païens dont ces chants sont peut-être le pro­duit déri­vé.

 

 

*

 

Matinée d’août, en haut de Broadway

 

Extraits de Waiting for the Light : New Poems, 2015.

 

 

Tout comme le corps de l’être aimé est ouver­ture
avec vue sur la noir­ceur et l’immensité de l’espace
où bat un cœur d’étoiles ; tout comme

au coin de la rue l’étal de fruits et légumes
est vitrail où cerises, mûres, fram­boises
avo­cats et carottes arran­gés en rosace

évoquent Chartres, oui, ou celle de Notre-Dame
quand le jour de l’au-delà s’y déverse sur Paris et, pur,
plonge au cœur du tou­riste sa joie pleine et facé­tieuse

même si le mar­chand fati­gué par la cani­cule
lit son jour­nal sans le lire, sans enthou­siasme
et si les pas­sants ne lui achètent rien

disons que nous avons là une fenêtre ouverte
non sur un para­dis mais sur ce que pour­rait être
un para­dis si nous avions des yeux pour y voir

les femmes jouant de la robe, les fruits de sai­son
bébés moel­leux à sou­hait dans leur pous­sette : facettes
de clar­té dans la clar­té.

 

 

 

Exercice de Style

 

En exergue du poème que nous tra­dui­sons ci-des­sous, Alicia détourne une cita­tion (qui a aus­si ins­pi­ré une pièce de théâtre de Naomi Wallace inti­tu­lée Things of Dry Hours, 2004) de Gwendolyn Brooks et imite le genre dit Golden Shovel inau­gu­ré par Terrance Hayes en 2014, à par­tir d’un autre poème de Brooks inti­tu­lé « We Real Cool ». L’exercice consiste à ter­mi­ner cha­cun des vers d’un nou­veau poème par un mot pour rebâ­tir le texte d’origine. Acrostiche à droite, en quelque sorte.

 

Citation de Brooks : « Kitchenette Building », 1963, (sur les années de la Dépression) :

We are things of dry hours and the invo­lun­ta­ry plan
Grayed in, and gray. “Dream” makes a gid­dy sound, not strong
Like “rent,” “fee­ding a wife,” “satis­fying a man.”

 

Traduction de Brooks :

Nous sommes faits de jours sans et de prêt for­cé,
Gris à cœur, tout gris. « Rêve » sonne de tra­vers, moins fort
Que « loyer », « épouse à nour­rir », « homme à satis­faire ».

 

 

Dry Hours : A Golden Shovel Exercise

extrait de « Waiting for the light : New poems », 2015.

 

Exergue détour­né par Alicia :

We are things of dry hours and the invo­lun­ta­ry plan,
Grayed in, and gray. “Dream” makes a gid­dy sound, not strong
Like fee­ding a hus­band, satis­fying a man.

Reprise du détour­ne­ment :

Que « nour­rir un époux », « satis­faire un homme ».

 

Il y aura donc 28 vers, en fran­çais comme en anglais.

 

Jours sans : Truelle d’Or, coup d’essai,

 

 

Gwen, tu es de Chicago, mais pas ma famille, nous
venons de New York, mais tous nous sommes
au cou­rant de la Dépression. Tu te sou­viens des faits :
Roosevelt et notre pays pen­dant les années de
crise en trente ? Le galop d’essai des cent pre­miers jours
du New Deal. Les conseillers au tra­vail huit heures sans
inter­rup­tion. Secours, reprise et
réforme : Loi Glass-Steagall pour mater les banques, plans de
plein emploi. Même pour les artistes. Puis il a fal­lu être prêts
pour la guerre à faire aux Nazis. On nous y a for­cé,
Et ça a mar­ché : nous avons gagné. Et le gris
des actua­li­tés des années qua­rante, le noir mis à
nos car­reaux en ville qui peut oublier cela ? Même tou­chée à cœur
tel Whitman après la guerre de Sécession tout
en toi se deman­dait si le gris
n’allait pas empê­cher la réa­li­sa­tion du rêve,
si le capi­ta­lisme n’allait pas être der­rière le glas que l’on sonne
pour chaque rêve pour­ri, sans comp­ter les fruits amers et les hordes de
loups ivres de mort. Aucun bruit pour se mettre en tra­vers
des coups infli­gés aux corps et encore moins
de gémis­se­ments dans les chênes forts
et vigou­reux où les pen­dus n’étaient guère que
quar­tiers à la devan­ture du bou­cher. Qu’est-ce qui pou­vait se nour­rir
de telles hor­reurs ? Gwen, y a-t-il eu un
flux de libi­do qui ait pu exci­ter un époux ?
Assister à un lyn­chage pou­vait-il satis­faire
une femme en rut autant qu’un
appé­tit d’homme ?

 

 

Dans les poèmes tra­duits, le tra­duc­teur a, autant que pos­sible, sui­vi l’auteur dans sa ponc­tua­tion, au risque de dérou­ter, le cas échéant.

 

Traductions ©Jean Migrenne