Transportez-vous avec nous dans la pro­vince de Séville – dans le bar­rio d’Alcalá de Guadaíra, en 1964. Imaginez le monde colo­ré des gitans… Ecoutez mon­ter vers vous le son du fla­men­co : gui­tares, chants des hommes, cla­que­ments de talon de dan­seuses… Vous êtes dans le monde de « Manolito », tel que le décri­vit David George, poète et écri­vain amé­ri­cain qui vécut plu­sieurs années par­mi eux et s’en ins­pi­ra dans son œuvre. C’est cette époque et cette his­toire qu’explore Jean Migrenne, pour nous la faire par­ta­ger sur Recours au Poème.

MANOLITO EL DE MARÍA, 
can­taor (1904-1966).

 L’un des cinq azu­le­jos du monu­ment éle­vé par la muni­ci­pa­li­té à la gloire des grands de la Soleá d’Alcalá, Plaza des Derribo, Alcalá de Guadaίra, Province de Séville. Auteurs : Julio Álvarez et Miguel Cano 1990. Cliché Jean Migrenne.

DAVID GEORGE 
poète (1930-2003)

Photo d’identité de l’auteur à l’époque.

Ces his­toires de Gitans et de grottes

Qui s’agglutinent autour de la cita­delle d’Alcalá

Ne sont qu’anecdotes. Elles n’ont aucune

Ambition eth­no­gra­phique. Je ne fais que gratter

 

En sur­face. Je n’ai jamais eu l’intention

De rédi­ger un docu­ment scien­ti­fique rempli

De dates, de faits et de chiffres. Mieux vaut

Laisser tous ces comptes aux historiographes.

 

Je retourne aux sources. Je veux évoquer

L’atmosphère, la poé­sie, les faits bruts

De décof­frage, l’époque où les grottes

 

Abritaient les meilleurs, les plus grands,

Les der­niers des vrais et des anciens.

C’est un hom­mage à Manolito, le chanteur.

(David George)

Sont repro­duits ci-des­sous les cinq pre­miers des qua­torze son­nets qui figurent en ver­sion ori­gi­nale et en tra­duc­tion espa­gnole dans The Flamenco Project, de Steve Kahn. Ces son­nets ont été com­po­sés ou fina­li­sés quelque vingt-cinq années après les évè­ne­ments que nous rela­te­rons. Ils inau­gurent une séquence qui en compte plus de deux cents. Nous vous en pré­sen­te­rons une sélec­tion signi­fi­ca­tive, cen­trée plus direc­te­ment sur Manolito et le monde fla­men­co, sur plu­sieurs numé­ros. Y com­pris les textes écrits en com­mé­mo­ra­tion immé­diate de la mort de Manolito.

L’importance du per­son­nage sera sou­li­gnée par l’apport de textes contem­po­rains com­plé­men­taires. 1Ouvrez le coffre aux tré­sors (pdf joint), et vous trou­ve­rez : une biblio­gra­phie, un who is who illus­tré de docu­ments sonores (liens avec pos­si­bi­li­tés col­la­té­rales infi­nies d’ouverture sur l’univers fla­men­co), la ver­sion ori­gi­nale des son­nets sur Dalí.

Nous sommes en effet dans le bar­rio d’Alcalá de Guadaíra en 1964. La grotte de Manolito est aujourd’hui murée, comme bien d’autres, pour des rai­sons de sécu­ri­té. Une autre par­tie du bar­rio, moins misé­rable, sub­siste sur le ver­sant de la for­te­resse mau­resque don­nant sur le rio.

« Diego » est le légen­daire et génial gui­ta­riste auto­di­dacte et phi­lo­sophe de Morón : Diego del Gastor. Ici, il sert d’interlocuteur au nar­ra­teur. C’est lui le sujet de The Flamenco Guitar (pages 61-80).

Nous pré­sen­te­rons les lieux et cir­cons­tances au fur et à mesure des livraisons.

 

 

MANOLITO, CHANTEUR GITAN

 

Il est seul, sur le pas de sa grotte,

Manolito, le Roi de la soleá,

Manolito el de María.

Manolito, le chan­teur d’Alcalá,

 

Se fait tirer le por­trait. Pas un rire.

Les Gitans sont graves. Ils sont au courant :

On prend Manolito en photo.

Un pho­to­graphe célèbre lui tire le portrait.

 

Même les enfants se taisent. Les gamins, les gamines

Qui gloussent à la vue d’un appa­reil et se sauvent,

Les voi­ci frap­pés de stu­peur, ali­gnés en silence,

 

Tout à fait conscients de ce qui se passe.

Manolito ne pose jamais. Il occupe,

Totalement décon­trac­té, le centre de la scène.

 

***

 

Cet homme qui pro­mène un regard de roi

Sur royaumes et prin­ci­pau­tés, en voit-il

Davantage que d’autres parce qu’il est roi,

Ou bien est-il roi parce qu’il voit

 

Ce que leurs yeux ne voient pas ? Regardez-le, debout,

Bras croi­sés, fier dans sa peau. Voyez ces badauds

Qui le saluent de la tête, comme si, rien qu’à sa façon

De se tenir, ils recon­naissent en lui celui

 

Qui en sait plus qu’eux, qui se donne pour mission

De sau­ver, de sacra­li­ser leur patrimoine :

Le Livre du Cante, le cante jon­do,

 

Expression orale de leur race

Aujourd’hui incar­née, cha­pitre et ver­set, par celui

Qui est seul, debout au centre de la scène.

 

***

 

Photographié des cen­taines de fois Manolito,

Des mil­liers, peut-être, au fil des ans

Par des pro­fes­sion­nels, des tou­ristes, des journalistes

Aficionados du cante flamenco

 

Qui se pressent au pied de la scène,

Mitraillé par les flashes et les obturateurs

Dans une salle silen­cieuse, alors que,

Debout, il chante, essaye d’oublier

 

Sa noto­rié­té. Mais peu de ces gens ont su

Saisir l’homme, le chan­teur der­rière le chant,

Le can­taor, Roi de la soleá.

La femme danse. Le chant de Manolito est pour elle.

Parce que Manolito chante, elle fait que ses mains

Flottent dans l’air, pétales sur eau noire.

 

***

 

Il dit qu’il vit dans un trou, comme un lézard,

Sans lumière la nuit, sans autre éclairage

Que la flamme de lampes romaines, le clair de lune

Froid sur les murailles mau­resques, sur les grottes

 

Taillées dans le roc, creu­sées dans des rem­parts romains

Sorte d’immortels, éter­nels monuments

Au temps et à la rivière qui coule tout en bas.

Même invi­té, quel visi­teur serait prêt

 

À se rompre le cou sur le che­min muletier,

Ce sen­tier sinueux qui gra­vit la falaise abrupte

En sur­plomb de la rivière tout en bas ?

 

Il n’y a aucune autre voie d’accès à ce qui

Avec le temps, est deve­nu tas de pierres fortifié,

Suffisamment à l’écart pour que les Gitans y vivent en paix.

 

***

 

C’est un monde à part, ce bar­rio

Accroché à la vie au bord d’une cor­niche étroite

Qui longe les grottes, au sol battu

Par ânes, chiens, enfants nus et gamins

 

Qui sautent comme des cabris sur les murs du château,

Rejouent les anciennes batailles dont ils croient

Qu’elles ont réel­le­ment eu lieu sur ces parapets.

« Aux Chrétiens et aux Maures », c’est leur nom, et chaque jour

 

Ils changent de camp et s’affrontent à coups d’épées

Et de lances de roseau, de badines et de cannes de saule.

Les jours de pluie, ras­sem­blés dans les grottes

 

Ils écoutent le Livre du Cante, les chants

Que Manolito a appris dans sa jeunesse,

Qui leur apprennent ce qu’ils sont et qui ils sont.

 

 

David George a aus­si chan­té l’Espagne via son inter­pré­ta­tion des plus célèbres tableaux contem­po­rains ou non. En voi­ci un échan­tillon (qui a ins­pi­ré cer­tains des son­nets qui seront présentés) :

Le tore­ro hal­lu­ci­no­gène 1968-70 , 
Huile 
sur toile, 300×400, de Salvador Dali

 

LE MATADOR DE DALÍ.

D’après Le Torero hallucinogène

 

Le tableau part d’un enfant en cos­tume marin,

Trompette à la main, cer­ceau dans le dos.

D’énormes mouches fondent sur lui pour le dévorer ;

Ribambelle d’ombres en chasse d’ombres qu’il affronte,

 

Campé sur ses jambes jointes, en matador

Chez qui déjà perce la trempe de l’homme.

Un tau­reau gratte l’arène non loin de lui,

Taureau de sa taille, tau­reau qu’un enfant

 

Rêve de tra­vailler à la cape s’il est enfant d’Espagne.

Jusque-là, le peintre a fait ce que tout peintre fait

De ce qu’il connaît : tau­reau, mouches, sable,

 

Odeur de sang, peut-être ; et l’enfant

Ancré là, attend de deve­nir homme,

Espagnol, peintre, matador.

 

***

 

Pas une, mais trois Vénus iden­tiques, dressées

Sous les mouches, pro­jettent leur ombre dans l’arène.

Même taille que l’enfant : sont-elles

Les pre­mières visions venues à l’artiste ?

 

La vie est un cycle : tau­reau, sang, sable,

Jusqu’aux mouches qui se pré­ci­pitent sur une carcasse

Et font habit de lumière qui étin­celle au soleil.

L’enfant à la trom­pette et au cer­ceau reste seul,

 

La Vénus de sa vision s’efface dans son esprit,

Alors que l’homme, lui, s’assimile à la Vénus

En image double. Il fait maintenant

 

Partie d’elle comme elle fait par­tie de lui.

Il l’emmène avec lui, dans son habit de lumière,

Lorsqu’il débouche sur des gra­dins déserts.

 

***

 

Pas iden­tiques, ces gra­dins déserts : certains

Ont un dia­dème de sta­tues plan­tées sur les arcades.

Des grecques, des romaines, d’autres encore sont

Maculées de sable et de sang. Dans ces arènes,

 

Vénus a tou­jours été image double,

Apparition qui se mêle au soleil

Sur un habit de lumière. Elle reven­dique son dû :

Sang, sable, homme, tau­reau qui agonise.

 

Même l’avalanche de mouches sur la vic­time immolée.

¡Viva la Macarena ! S’écrie la foule en liesse,

Lorsqu’elle passe sur les épaules des cos­ta­le­ros,

 

Et que mille cierges brillent sur son trône.

Son visage ins­pire l’homme seul, debout

Face au tau­reau, à cinq heures du soir.

 

***

 

Combien de tau­reaux devra occire ce torero

Avant que la Sainte Vierge ne lève la main

Pour mettre fin au mas­sacre de l’homme et du taureau

Sur l’arène ibé­rique ? Même en rêve,

 

Il tue, il tue encore : la mule­ta grouille

De mouches à force de s’être frot­tée au taureau,

Le bras qui tient l’épée mol­lit, le corps se rai­dit à force

De se rap­pro­cher tou­jours plus pour l’estocade, la fin

 

Qui ne vient jamais. Il lui faut du réel.

Sa conscience crie. À cinq heures,

À las cin­co de la tarde, il fera une fois encore

 

Son entrée solen­nelle dans ce soleil

Qui aime la vue du sang, qui aime briller

À cinq heures sur les morts et ceux qui vont mourir.

 

***

 

Parce qu’il faut que le tau­reau soit de la bataille,

L’artiste l’a incor­po­ré à l’homme, cornes à vif

Rognées par la tyran­nie, meur­tries, émoussées

À force de per­cu­ter les palis­sades. Le taureau

 

Y va, pas moins intré­pide que l’homme

Avec qui il a en com­mun d’attendre debout,

Pieds joints, sur ses appuis, l’assaut

Qui les unit, homme et ani­mal, l’estocade

 

Au cœur ou au pou­mon, ou bien la corne

Qui embroche l’autre en plein thorax.

Mais que serait la vie sans le bai­ser d’Aphrodite

 

Ou sans le bai­ser de la Mort ? Le tau­reau est mort.

Terrassée, la bête en lui s’affaisse,

Vient mordre une flaque d’eau et de sang.

 

 

Traductions publiées et ori­gi­naux (textes, pho­to­gra­phies, docu­ments) repro­duits avec l’aimable auto­ri­sa­tion des ayants droit.

Bibliographie 

Le Gitan à la gui­tare verte, note du traducteur

Jean Migrenne

Régulièrement publié dans Siècle 21EuropeLe Frisson Esthétique,Peut-être et (en ligne) TemporelRecours au poème, Jean Migrenne a récem­ment fait édi­ter l’essentiel de l’œuvre poé­tique de Richard Wilbur ; la tra­duc­tion fran­çaise com­men­tée de la Démonologie de Jacques Stuart, Roi d’Écosse et d’Angleterre, accom­pa­gnée des Nouvelles d’Écosse rela­tant une affaire de sor­cel­le­rie (1590) qui ins­pi­ra Shakespeare ; la pre­mière tra­duc­tion fran­çaise de The Discovery of Witchcraft, de Reginald Scot, 1584, édi­tion cri­tique en col­la­bo­ra­tion avec Pierre Kapitaniak. Il pré­pare actuel­le­ment, tou­jours en col­la­bo­ra­tion et dans la lignée des pré­cé­dents, la tra­duc­tion et l’édition cri­tique de la tri­lo­gie infer­nale de Daniel Defoe (Diable/​Magie/​Revenants) ain­si que la tra­duc­tion de la bio­gra­phie de Sir Walter Ralegh par William Oldys (1736). Ouvrages inédits en français.

 

 

 

Notes[+]