> Un Américain à Séville (1)

Un Américain à Séville (1)

Par |2018-10-10T11:30:46+00:00 5 octobre 2018|Catégories : Chroniques|

Transportez-vous avec nous dans la pro­vince de Séville – dans le bar­rio d’Alcalá de Guadaíra, en 1964. Imaginez le monde colo­ré des gitans… Ecoutez mon­ter vers vous le son du fla­men­co : gui­tares, chants des hommes, cla­que­ments de talon de dan­seuses… Vous êtes dans le monde de « Manolito », tel que le décri­vit David George, poète et écri­vain amé­ri­cain qui vécut plu­sieurs années par­mi eux et s’en ins­pi­ra dans son œuvre. C’est cette époque et cette his­toire qu’explore Jean Migrenne, pour nous la faire par­ta­ger sur Recours au Poème.

MANOLITO EL DE MARÍA,
can­taor (1904-1966).

 L’un des cinq azu­le­jos du monu­ment éle­vé par la muni­ci­pa­li­té à la gloire des grands de la Soleá d’Alcalá, Plaza des Derribo, Alcalá de Guadaίra, Province de Séville. Auteurs : Julio Álvarez et Miguel Cano 1990. Cliché Jean Migrenne.

DAVID GEORGE 
poète (1930-2003)

Photo d’identité de l’auteur à l’époque.

Ces his­toires de Gitans et de grottes

Qui s’agglutinent autour de la cita­delle d’Alcalá

Ne sont qu’anecdotes. Elles n’ont aucune

Ambition eth­no­gra­phique. Je ne fais que grat­ter

 

En sur­face. Je n’ai jamais eu l’intention

De rédi­ger un docu­ment scien­ti­fique rem­pli

De dates, de faits et de chiffres. Mieux vaut

Laisser tous ces comptes aux his­to­rio­graphes.

 

Je retourne aux sources. Je veux évo­quer

L’atmosphère, la poé­sie, les faits bruts

De décof­frage, l’époque où les grottes

 

Abritaient les meilleurs, les plus grands,

Les der­niers des vrais et des anciens.

C’est un hom­mage à Manolito, le chan­teur.

(David George)

Sont repro­duits ci-des­sous les cinq pre­miers des qua­torze son­nets qui figurent en ver­sion ori­gi­nale et en tra­duc­tion espa­gnole dans The Flamenco Project, de Steve Kahn. Ces son­nets ont été com­po­sés ou fina­li­sés quelque vingt-cinq années après les évè­ne­ments que nous rela­te­rons. Ils inau­gurent une séquence qui en compte plus de deux cents. Nous vous en pré­sen­te­rons une sélec­tion signi­fi­ca­tive, cen­trée plus direc­te­ment sur Manolito et le monde fla­men­co, sur plu­sieurs numé­ros. Y com­pris les textes écrits en com­mé­mo­ra­tion immé­diate de la mort de Manolito.

L’importance du per­son­nage sera sou­li­gnée par l’apport de textes contem­po­rains com­plé­men­taires. 1

Nous sommes en effet dans le bar­rio d’Alcalá de Guadaíra en 1964. La grotte de Manolito est aujourd’hui murée, comme bien d’autres, pour des rai­sons de sécu­ri­té. Une autre par­tie du bar­rio, moins misé­rable, sub­siste sur le ver­sant de la for­te­resse mau­resque don­nant sur le rio.

« Diego » est le légen­daire et génial gui­ta­riste auto­di­dacte et phi­lo­sophe de Morón : Diego del Gastor. Ici, il sert d’interlocuteur au nar­ra­teur. C’est lui le sujet de The Flamenco Guitar (pages 61-80).

Nous pré­sen­te­rons les lieux et cir­cons­tances au fur et à mesure des livrai­sons.

 

 

MANOLITO, CHANTEUR GITAN

 

Il est seul, sur le pas de sa grotte,

Manolito, le Roi de la soleá,

Manolito el de María.

Manolito, le chan­teur d’Alcalá,

 

Se fait tirer le por­trait. Pas un rire.

Les Gitans sont graves. Ils sont au cou­rant :

On prend Manolito en pho­to.

Un pho­to­graphe célèbre lui tire le por­trait.

 

Même les enfants se taisent. Les gamins, les gamines

Qui gloussent à la vue d’un appa­reil et se sauvent,

Les voi­ci frap­pés de stu­peur, ali­gnés en silence,

 

Tout à fait conscients de ce qui se passe.

Manolito ne pose jamais. Il occupe,

Totalement décon­trac­té, le centre de la scène.

 

***

 

Cet homme qui pro­mène un regard de roi

Sur royaumes et prin­ci­pau­tés, en voit-il

Davantage que d’autres parce qu’il est roi,

Ou bien est-il roi parce qu’il voit

 

Ce que leurs yeux ne voient pas ? Regardez-le, debout,

Bras croi­sés, fier dans sa peau. Voyez ces badauds

Qui le saluent de la tête, comme si, rien qu’à sa façon

De se tenir, ils recon­naissent en lui celui

 

Qui en sait plus qu’eux, qui se donne pour mis­sion

De sau­ver, de sacra­li­ser leur patri­moine :

Le Livre du Cante, le cante jon­do,

 

Expression orale de leur race

Aujourd’hui incar­née, cha­pitre et ver­set, par celui

Qui est seul, debout au centre de la scène.

 

***

 

Photographié des cen­taines de fois Manolito,

Des mil­liers, peut-être, au fil des ans

Par des pro­fes­sion­nels, des tou­ristes, des jour­na­listes

Aficionados du cante fla­men­co

 

Qui se pressent au pied de la scène,

Mitraillé par les flashes et les obtu­ra­teurs

Dans une salle silen­cieuse, alors que,

Debout, il chante, essaye d’oublier

 

Sa noto­rié­té. Mais peu de ces gens ont su

Saisir l’homme, le chan­teur der­rière le chant,

Le can­taor, Roi de la soleá.

La femme danse. Le chant de Manolito est pour elle.

Parce que Manolito chante, elle fait que ses mains

Flottent dans l’air, pétales sur eau noire.

 

***

 

Il dit qu’il vit dans un trou, comme un lézard,

Sans lumière la nuit, sans autre éclai­rage

Que la flamme de lampes romaines, le clair de lune

Froid sur les murailles mau­resques, sur les grottes

 

Taillées dans le roc, creu­sées dans des rem­parts romains

Sorte d’immortels, éter­nels monu­ments

Au temps et à la rivière qui coule tout en bas.

Même invi­té, quel visi­teur serait prêt

 

À se rompre le cou sur le che­min mule­tier,

Ce sen­tier sinueux qui gra­vit la falaise abrupte

En sur­plomb de la rivière tout en bas ?

 

Il n’y a aucune autre voie d’accès à ce qui

Avec le temps, est deve­nu tas de pierres for­ti­fié,

Suffisamment à l’écart pour que les Gitans y vivent en paix.

 

***

 

C’est un monde à part, ce bar­rio

Accroché à la vie au bord d’une cor­niche étroite

Qui longe les grottes, au sol bat­tu

Par ânes, chiens, enfants nus et gamins

 

Qui sautent comme des cabris sur les murs du châ­teau,

Rejouent les anciennes batailles dont ils croient

Qu’elles ont réel­le­ment eu lieu sur ces para­pets.

« Aux Chrétiens et aux Maures », c’est leur nom, et chaque jour

 

Ils changent de camp et s’affrontent à coups d’épées

Et de lances de roseau, de badines et de cannes de saule.

Les jours de pluie, ras­sem­blés dans les grottes

 

Ils écoutent le Livre du Cante, les chants

Que Manolito a appris dans sa jeu­nesse,

Qui leur apprennent ce qu’ils sont et qui ils sont.

 

 

David George a aus­si chan­té l’Espagne via son inter­pré­ta­tion des plus célèbres tableaux contem­po­rains ou non. En voi­ci un échan­tillon (qui a ins­pi­ré cer­tains des son­nets qui seront pré­sen­tés) :

Le tore­ro hal­lu­ci­no­gène 1968-70 ,
Huile 
sur toile, 300×400, de Salvador Dali

 

LE MATADOR DE DALÍ.

D’après Le Torero hal­lu­ci­no­gène

 

Le tableau part d’un enfant en cos­tume marin,

Trompette à la main, cer­ceau dans le dos.

D’énormes mouches fondent sur lui pour le dévo­rer ;

Ribambelle d’ombres en chasse d’ombres qu’il affronte,

 

Campé sur ses jambes jointes, en mata­dor

Chez qui déjà perce la trempe de l’homme.

Un tau­reau gratte l’arène non loin de lui,

Taureau de sa taille, tau­reau qu’un enfant

 

Rêve de tra­vailler à la cape s’il est enfant d’Espagne.

Jusque-là, le peintre a fait ce que tout peintre fait

De ce qu’il connaît : tau­reau, mouches, sable,

 

Odeur de sang, peut-être ; et l’enfant

Ancré là, attend de deve­nir homme,

Espagnol, peintre, mata­dor.

 

***

 

Pas une, mais trois Vénus iden­tiques, dres­sées

Sous les mouches, pro­jettent leur ombre dans l’arène.

Même taille que l’enfant : sont-elles

Les pre­mières visions venues à l’artiste ?

 

La vie est un cycle : tau­reau, sang, sable,

Jusqu’aux mouches qui se pré­ci­pitent sur une car­casse

Et font habit de lumière qui étin­celle au soleil.

L’enfant à la trom­pette et au cer­ceau reste seul,

 

La Vénus de sa vision s’efface dans son esprit,

Alors que l’homme, lui, s’assimile à la Vénus

En image double. Il fait main­te­nant

 

Partie d’elle comme elle fait par­tie de lui.

Il l’emmène avec lui, dans son habit de lumière,

Lorsqu’il débouche sur des gra­dins déserts.

 

***

 

Pas iden­tiques, ces gra­dins déserts : cer­tains

Ont un dia­dème de sta­tues plan­tées sur les arcades.

Des grecques, des romaines, d’autres encore sont

Maculées de sable et de sang. Dans ces arènes,

 

Vénus a tou­jours été image double,

Apparition qui se mêle au soleil

Sur un habit de lumière. Elle reven­dique son dû :

Sang, sable, homme, tau­reau qui ago­nise.

 

Même l’avalanche de mouches sur la vic­time immo­lée.

¡Viva la Macarena ! S’écrie la foule en liesse,

Lorsqu’elle passe sur les épaules des cos­ta­le­ros,

 

Et que mille cierges brillent sur son trône.

Son visage ins­pire l’homme seul, debout

Face au tau­reau, à cinq heures du soir.

 

***

 

Combien de tau­reaux devra occire ce tore­ro

Avant que la Sainte Vierge ne lève la main

Pour mettre fin au mas­sacre de l’homme et du tau­reau

Sur l’arène ibé­rique ? Même en rêve,

 

Il tue, il tue encore : la mule­ta grouille

De mouches à force de s’être frot­tée au tau­reau,

Le bras qui tient l’épée mol­lit, le corps se rai­dit à force

De se rap­pro­cher tou­jours plus pour l’estocade, la fin

 

Qui ne vient jamais. Il lui faut du réel.

Sa conscience crie. À cinq heures,

À las cin­co de la tarde, il fera une fois encore

 

Son entrée solen­nelle dans ce soleil

Qui aime la vue du sang, qui aime briller

À cinq heures sur les morts et ceux qui vont mou­rir.

 

***

 

Parce qu’il faut que le tau­reau soit de la bataille,

L’artiste l’a incor­po­ré à l’homme, cornes à vif

Rognées par la tyran­nie, meur­tries, émous­sées

À force de per­cu­ter les palis­sades. Le tau­reau

 

Y va, pas moins intré­pide que l’homme

Avec qui il a en com­mun d’attendre debout,

Pieds joints, sur ses appuis, l’assaut

Qui les unit, homme et ani­mal, l’estocade

 

Au cœur ou au pou­mon, ou bien la corne

Qui embroche l’autre en plein tho­rax.

Mais que serait la vie sans le bai­ser d’Aphrodite

 

Ou sans le bai­ser de la Mort ? Le tau­reau est mort.

Terrassée, la bête en lui s’affaisse,

Vient mordre une flaque d’eau et de sang.

 

 

Traductions publiées et ori­gi­naux (textes, pho­to­gra­phies, docu­ments) repro­duits avec l’aimable auto­ri­sa­tion des ayants droit.

Bibliographie 

Le Gitan à la gui­tare verte, note du tra­duc­teur


Notes

  1. Ouvrez le coffre aux tré­sors (pdf joint), et vous trou­ve­rez : une biblio­gra­phie, un who is who illus­tré de docu­ments sonores (liens avec pos­si­bi­li­tés col­la­té­rales infi­nies d’ouverture sur l’univers fla­men­co), la ver­sion ori­gi­nale des son­nets sur Dalí.[]

Jean Migrenne

Régulièrement publié dans Siècle 21, Europe, Le Frisson Esthétique, Peut-être et (en ligne) Temporel, Recours au poème, Jean Migrenne a récem­ment publié l’essentiel de l’œuvre poé­tique de Richard Wilbur ; la tra­duc­tion fran­çaise com­men­tée de la Démonologie de Jacques Stuart, Roi d’Écosse et d’Angleterre, accom­pa­gnée des Nouvelles d’Écosse rela­tant une affaire de sor­cel­le­rie (1590) qui ins­pi­ra Shakespeare ; la pre­mière tra­duc­tion fran­çaise de The Discovery of Witchcraft, de Reginald Scot, 1584, édi­tion cri­tique en col­la­bo­ra­tion avec Pierre Kapitaniak. Il pré­pare actuel­le­ment, tou­jours en col­la­bo­ra­tion et dans la lignée des deux pré­cé­dents ouvrages, la tra­duc­tion et l’édition de la tri­lo­gie infer­nale de Daniel Defoe. À paraître : Un Américain à Séville et Alcalá de Guadaίra/​La route de David George : plus de trois cents poèmes de cet auteur sur le fla­men­co et les Gitans anda­lous dans les années 1960.

X