> John Donne : Lettres, Être et amour

John Donne : Lettres, Être et amour

Par | 2018-01-28T20:32:18+00:00 26 janvier 2018|Catégories : Essais & Chroniques, John Donne|

Lettres d’amour, amour des lettres, amour de l’Être, l’Être et l’amour

S’il est un âge qui s’est ingé­nié à conju­guer cette for­mule à tous les modes, c’est bien, pour ce qui est de l’Angleterre, celui qui che­vauche le XVIe finis­sant et le XVIIe nais­sant. Sous les règnes d’Elisabeth et de James, pre­miers du nom. 

John Donne par Isaac Oliver (CC Wikipedia)

John Donne par Isaac Oliver (CC Wikipedia)

Si Shakespeare (1564-1616) a domi­né cette période aux yeux des siècles sui­vants, il a fal­lu attendre 1931 pour que T. S. Eliot rafraî­chisse les mémoires, et rap­pelle qu’avait exis­té un cer­tain John Donne (1572-1633) long­temps relé­gué dans la caté­go­rie des Métaphysiques (à cause de leur non-confor­misme en matière de conven­tions lit­té­raires et morales, de rythme et d’images) par Samuel Johnson, pape lit­té­raire de la grande époque clas­sique qui sui­vit, et qui les accu­sait, entre autres, de pro­duire des vers au lieu d’écrire de la poé­sie. Donne pousse l’audace jusqu’à faire preuve d’humour, ce que Legouis et Cazamian, en 1924, jugeaient « vul­gaire, sur­pre­nant, ridi­cule ». L’Université a nour­ri des géné­ra­tions d’étudiants de ces pré­ju­gés confor­mistes. John Donne avait trois siècles et demi d’avance. Le célèbre Guibillon, manuel de textes choi­sis à l’usage des classes pré­pa­ra­toires et études de licence, paru, lui aus­si, en 1931, l’ignora jusqu’à sa 17e édi­tion.

Augmentée d’un cha­pitre sur la lit­té­ra­ture du 20e siècle, la réfé­rence à T.S Eliot s’y voit agré­men­tée d’une note de cinq lignes concer­nant Donne :

His poe­try is of a high order, though he is pro­di­gal of conceits (thoughts and expres­sions inten­ded to be stri­king, but rather far-fet­ched).   

L’amende est à peine hono­rable. Cazamian ne fera guère mieux en publiant (avec tra­duc­tion) cinq poèmes dans une antho­lo­gie en 1946.

  Donne, comme tout élève doué de son temps, passe par Oxford (à 12 ans, en école pré­pa­ra­toire) et par Cambridge (1588-89 ?) pour y faire ses huma­ni­tés puis son droit. Il ne peut s’acheminer vers le cler­gé (il est de famille catho­lique) et, de plus, cette voie n’est pas la sienne. Il prend ses dis­tances et le large en se por­tant notam­ment volon­taire pour une expé­di­tion navale menée par Essex contre les Espagnols, grands rivaux de l’époque (1596 ?). En 1597, il devient secré­taire du Lord Keeper (Gardien du Sceau Privé, cin­quième per­son­nage du Royaume).

  En 1601, à trente-six ans donc, élu Membre du Parlement, il séduit et épouse en secret la nièce (âgée de dix-sept ans) de ce haut per­son­nage, ce qui lui vaut empri­son­ne­ment et années de galère, au figu­ré, bien sûr. Elle por­te­ra douze enfants avant de décé­der en 1617. Il n’écrira plus jamais de poèmes d’amour. Mais vivre vaut bien une messe : il se rap­proche de l’Église, cette fois-ci angli­cane et la seule pos­sible. Il accède à la prê­trise en 1615, devient Doyen de Saint-Paul en 1621. Ses ser­mons lui vau­dront la célé­bri­té.

  Ses poèmes, dont les pre­miers remontent à 1593, ne seront publiés que deux ans après sa mort (en 1635). Ils sont de deux ordres : les pro­fanes et les reli­gieux. Les poèmes d’amour ici tra­duits peuvent être lus, dans cet ordre (notre choix), comme autant de lettres :

  • Lettre d’invitation à l’exercice d’amour, adres­sée à sa maî­tresse allant au lit : « To his Mistress Going to Bed », in Elegies.
  • Lettre d’admonestation au soleil, qui vient éveiller et déni­cher les amants : « The Sun Rising », in Songs and Sonnets.
  • Lettre à Saint Valentin, patron des amou­reux  (qu’il sub­sti­tue à Cupidon), et au jeune couple tout à ses ardeurs renais­santes (qu’il assi­mile au Phénix) : « An Epithalamion, or Marriage Song on the Lady Elizabeth and Count Palatine being Married on St Valentine’s Day » in Epithalamions.
  • Lettre au sage, c’est-à-dire à lui-même, en inter­ro­ga­tion sur la femme et l’amour :  « Song (Go and Catch a Falling Star) », in Songs and Sonnets.
  • Lettre à l’Amour, enfin fait chair : « Air and Angels », Songs and Sonnets.
  • Lettre à l’aimée, à la vie, à la mort : « The Anniversary », Song and Sonnets.
  • Lettre au monde, indif­fé­rent ou hos­tile aux amants, à l’amour :  « The Canonization », Songs and Sonnets.

Poèmes de John Donne traduits par Jean Migrenne

À sa maîtresse allant au lit

Belle amie, mon ardeur du repos a fait foin,
Le manque de besogne m’a mis en besoin.
Face à face, les jou­teurs bien sou­vent se lassent,
Par trop long­temps bra­qués sans que rien ne se passe.
Ôte ta cein­ture au zodiaque pareille,
Bouclée sur des orbes de plus grande mer­veille.
Défais ce plas­tron qui te pare de brillants,
Que tous les guette-au-trou en aient pour leur argent.
Dégrafe ta bre­loque, fais que son har­mo­nie
M’annonce qu’est venue l’heure où tu vas au lit.
Ôte ce cor­set ban­dé qui me rend jaloux,
Toujours reste ten­du, pour­tant si près de tout.
Ta robe glisse sur des tré­sors magni­fiques,
Comme des­cend le jour sur un pré de col­chiques.
Ôte ce ban­deau, tout de fils entre­la­cé,
Montre tes che­veux en dia­dème tres­sés.
Ôte ces chaus­sures pour, de pied ferme, entrer
Dans ce lit moel­leux, temple à l’amour consa­cré.
C’est dra­pés de blanc que les mes­sa­gers divins
Descendaient visi­ter le monde des humains.
Ange tu es là, beau­té digne des hou­ris
Au ciel de Mahomet ; blanc le lin­ceul aus­si
Du spectre malin qui nous hérisse le poil,
Mais nous savons bien ce que redressent tes voiles.
     Autorise mes mains à cou­rir tout leur saoul
Devant et der­rière, entre, et des­sus et des­sous.
Tu es mon nou­veau monde, Ô toi mon Amérique
Où mon amour est roi et mon pou­voir n’abdique,
Ma mine pré­cieuse et aus­si mon empire.
Mon bon­heur est sans nom d’ainsi te décou­vrir.
Je ne suis que plus libre, pri­son­nier de toi,
Là où ma main se pose je scelle mon droit.
    Nudité abso­lue, source de toute joie !
Si l’âme est sans corps, le corps d’être nu se doit,
Pour goû­ter à ces joies. Atalante a ses pommes,
La femme les gemmes jetées aux yeux des hommes,
Afin que ceux du fol lui fassent perdre l’âme,
Attaché au clin­quant et aveugle à la femme.
Ainsi toutes les femmes sont enlu­mi­nures,
Contes pour le com­mun sous de gaies cou­ver­tures.
Mystères elles sont : la faveur n’est don­née
De les lire, par leur grâce pré­des­ti­née,
Qu’à nous seuls leurs élus. Et puisqu’il m’est per­mis,
Ouvre-toi géné­reu­se­ment tout comme si
J’étais sage-femme ; ôte un voile d’innocence,
Superflu plus encor que serait péni­tence.
    Que t’instruise ma nudi­té ; alors, en somme,
N’aie d’autre cou­ver­ture que celle d’un homme.
 

 

Le soleil se lève

          Vieux guette-au-trou, pour­quoi, fichu soleil,
           Venir ain­si nous déni­cher ?
Fenêtre ou bien rideau ne pou­vant nous cacher,
Faut-il qu’à tes sai­sons nos amours s’appareillent ?
           Va-t’en mori­gé­ner, cuistre imbé­cile,
           L’apprenti grin­cheux, l’écolier lam­bin ;
       Va dire à la cour que le Roi chasse au matin ;
       Mène aux mois­sons les insectes ser­viles ;
Il n’est de sai­sons pour l’amour constant :
Heures, jours et mois lui sont gue­nilles du temps.

           Ta force véné­rable, ton orgueil
           La met­trait-elle en tes rayons,
J’irais la réduire, pour elle, en lumi­gnon !
Mais je n’entends la pri­ver du moindre clin d’œil.
           Si ses yeux n’ont pas aveu­glé les tiens,
           Pars, et reviens me dire demain soir
       Si, plu­tôt qu’aux Indes où tu crus les y voir,
       L’or, les épices, ne sont à ma main.
Et si d’hier tu recher­chais les rois,
On t’enverrait les trou­ver, tous, au lit, chez moi.

           Si je suis tous princes, elle tous royaumes,
           Rien ne sau­rait exis­ter d’autre.
Les princes ne font que nous sin­ger : face aux nôtres,
Richesses font ori­peau et hon­neur fan­tôme.
           Toi, vieux soleil, tu n’as qu’un seul bon­heur
           Dans l’univers sur nous deux concen­tré :
       Ménage ta vieillesse et veuille admi­nis­trer
       Ta cha­leur au monde en chauf­fant nos cœurs.
Briller pour nous, c’est briller pour la terre :
Notre couche est ton centre et nos murs sont ta sphère.

 

 

Épithalame

Poème com­po­sé à l’occasion de l’union de la fille de Jacques I à l’Électeur Palatin, célé­brée le jour de la Saint-Valentin1.

Salut à toi, Valentin, saint Évêque célé­bré,
              Dont le dio­cèse est l’air tout entier
              Où chante le concert de tes ouailles,
Oiseaux tout autant que volailles,
              Qui chaque année conjoins
La lyrique alouette, la grave tour­te­relle,
Le moi­neau qui périt pour la baga­telle,
L’ami du foyer à jabot de car­min,
              Qui du merle tout autant fais le bon­heur
Que du char­don­ne­ret ou du mar­tin-pêcheur ;
Le coq har­di dans la basse-cour se redresse
Et vole dans les plumes de sa maî­tresse.
Ce jour brille d’un feu qui pour­rait, oh com­bien,
Raviver ton bran­don, mon vieux Valentin.
 
Jusqu’alors tu enflam­mais d’amours mul­ti­pliées
              Alouettes, fau­vettes, tour­te­relles appa­riées,
              Mais de tout cela rien n’a de prix
Car en ce jour deux phé­nix tu maries,
              Tu fais que la chan­delle voie
Ce que jamais soleil ne vit, ce que jamais l’Arche
(De toute gent à ailes ou pattes cage et parc,)
N’abrita : sur leur couche réunis, grâce à toi,
              Deux phé­nix, poi­trine contre sein,
Nid l’un pour l’autre cha­cun,
Où brûle un tel feu qu’en naî­tront
Jeunes phé­nix et qu’en parents ils sur­vi­vront,
Dont l’amour et l’ardeur exempts de tout déclin
Ta fête toute l’année célè­bre­ront, Ô Valentin.
 
Lève-toi Phénix, éclipse le soleil, belle Épousée
              Par ton propre amour atti­sée,
              Que ton œil rayonne d’une cha­leur
Source pour tout vola­tile de belle humeur.
              Lève-toi, belle Épousée, rap­pelle
De ses cas­settes diverses ton fir­ma­ment,
Pare-toi de tes rubis, perles et dia­mants,
Que ces étoiles qui te constellent
              Fassent connaître à tous que si suc­combe
Une grande Princesse, ce n’est pas pour la tombe ;
Comète nou­velle, pré­sage pour nous de mer­veille,
Tu trou­ve­ras en telle révé­la­tion ta pareille.
Puisque aujourd’hui tu brilles en ton nou­vel écrin,
Que des hommes le pre­mier jour soit ta fête, Valentin.
 
Approche-toi, viens : gloire qui s’assemble
              À flamme sœur lui res­semble ;
              Forme avec ton Frederick
L’unité double insé­pa­rable et magni­fique.
              Pas plus ne sau­rait dua­li­té
Diviser la gran­deur de l’infini,
Que par­tir ce qui est uni.
Telle en sa gran­deur, insé­pa­rable est votre uni­té ;
              Va-t’en où se tient l’Évêque main­te­nant,
Qui vous uni­ra d’une façon, mais seule­ment
D’une ; et lorsque vous ne ferez, mariés,
Qu’une seule chair, mains et cœurs liés,
Un seul nœud désor­mais sera votre lien,
Après celui de Monseigneur, ou de l’Évêque Valentin.
 
Mais qu’a donc le soleil pour sus­pendre son cours,
              Aujourd’hui plus que d’autres jours ?
              Serait-ce pour acca­pa­rer leur lumière,
Si pro­fuse ici qu’il en reste en arrière ?
              Et pour­quoi, vous deux, aller si len­te­ment,
Montrer si peu de hâte à dis­pa­raître ?
N’auriez-vous sou­ci que paraître,
Vous offrir aux regards si solen­nel­le­ment ?
              Le fes­tin, truf­fé de glou­tonnes len­teurs,
Se consomme, on en vante les saveurs,
La fée­rie tarde, m’est avis, et ne se ter­mi­ne­ra
Qu’à l’aube, quand le coq la dis­per­se­ra.
Hélas, si l’on en croit le rite ancien,
Une nuit et un jour te sont consa­crés, Ô Valentin ?
 
Tout dure encore mal­gré la nuit venue ; l’obstacle
              Est l’étiquette qui te donne en spec­tacle.
              Tant de dames d’atour te mani­pulent
Comme si elles démon­taient leur pen­dule,
              Affairées qu’elles sont tout autour de toi ;
L’Épousée doit sor­tir pour entrer dans le lit,
De sa parure nup­tiale avant le bon­soir dit
Telle d’un corps une âme que per­sonne ne voit,
               La voi­ci cou­chée, mais à quoi bon ?
Le pro­to­cole encore… mais où est-il donc ?
Le voi­ci qui plonge de sphère en sphère,
De draps en bras, jusqu’au cœur du mys­tère,
Afin que ta fête soit célé­brée jusqu’au matin ;
Le jour n’en était que la veille, Ô Valentin.

Elle illu­mine, ici cou­chée en soleil,
              L’astre qu’il est d’un éclat sans pareil,
              Mais lune elle est autant que lui soleil, et l’un
Restitue autant que l’autre aban­donne, cha­cun
              Pourtant recon­naît sa dette,
Mais ils ont tant d’or, et bon argent, qu’à cœur-joie
Ils les dépensent sans comp­ter ; nul ne doit
Rien à l’autre, nul n’épargne et rien ne les arrête ;
              Traite sans rete­nue est hono­rée, sans quit­tance,
Leur dette est livre de mutuelle recon­nais­sance ;
Payer, don­ner, prê­ter, rien jamais chez eux
Ne fait obs­tacle à l’échange géné­reux.
Tous tes moi­neaux et tour­te­relles ne sont rien,
Tant ardeur et amour brillent en ces deux-là, Valentin.
 Ce que ce couple de phé­nix vient d’accomplir
              Permets à la Nature de se réta­blir,
              Car ne fai­sant plus qu’un à eux deux,
Ils ont ravi­vé l’unique phé­nix dans leurs jeux.
              Reposez-vous enfin, et tant que le soleil dor­mi­ra,
Les satyres que nous sommes veille­ront,
La clar­té naî­tra de vos yeux quand ils s’ouvriront,
Seule tolé­rée car votre visage elle éclai­re­ra ;
              D’aucuns près de vous, à mots cou­verts,
Parieront par quelle main le rideau sera ouvert,
Le gagnant sera celui qui aura devi­né
De quel côté du lit le jour sera né ;
Résultat : pas­sé neuf heures demain matin
Jusque-là, c’est tou­jours la Saint-Valentin.
 

 

Chanson

Pars, va-t’en à la pêche au météore,
  Faire un enfant à une man­dra­gore ;
Dis-moi où trou­ver les neiges d’antan,
  Qui a mis sabot de bouc à Satan ;
Donne-moi d’ouïr le chant des sirènes,
  Garde-moi des jalou­sies qui nous viennent,
              Fais que j’apprenne
              Quel est ce vent
Qui mène un homme de bien à bon port.
 
   Si de l’étrange il t’est don­né la trame,
  Si l’invisible s’ouvre à ton sésame,
Pars pour dix mille nuits, dix mille jours,
  Et viens me dire, à l’heure du retour,
Sage vieillard à la tête che­nue,
  Les mys­tères que, là-bas, tu connus,
              Jurer que femme,
             Belle tou­jours
Et fidèle autant, est non ave­nue.
 
Mais s’il en est une, parle-moi vrai :
   Au pays du tendre je par­ti­rai ;
Ou plu­tôt non, je renonce au voyage,
  Ne serait-ce qu’en proche voi­si­nage,
Car si tu la savais alors fidèle,
  Si ta lettre aujourd’hui la trou­vait telle,
              Je sais bien qu’elle
              En trom­pe­rait
Deux, trois, le temps de mon pèle­ri­nage.
 
 

 

Entre air et ange

 Par deux, par trois fois tu avais été
Celle que j’aimais sans nom ni visage ;
Simple voix ou vague flamme, les Anges
Souvent sont aimés, qui nous ont han­tés ;
    Mais vint ce jour où, dans tes parages,
J’ai vu, en gloire, idéal et beau­té.
    Et puisque de mon âme faite chair,
Fors toute autre action, l’amour peut naître,
    L’enfant, ni plus éthé­ré que sa mère,
Ni moins char­nel encor ne sau­rait être.
    L’amour se doit de me faire connaître
     Tout de toi ; fort main­te­nant de savoir
Qu’il prend forme en ton corps, je veux croire
Qu’en lèvre, en œil et front je peux l’y voir.
 
Tandis qu’ainsi je les­tais mon amour,
Pour n’en voguer que plus cer­tai­ne­ment,
De tré­sors qui défient l’entendement,
Mon choix s’est avé­ré beau­coup trop lourd.
     Vouloir que chaque che­veu même­ment
Soit aimé n’est pas bon gage d’amour ;
     Pas plus dans l’idéal que dans l’extrême,
Ou dans mille feux, l’amour ne pros­père ;
     Et si ton amour est pur, ou vaut même
Visage et ailes d’ange, presque d’air,
      Alors, de mon amour, il sera sphère ;
      Ce qui tou­jours res­te­ra en balance
Entre air et ange n’est que dif­fé­rence,
Entre homme et femme, et d’amour la nuance.
 

 

 L’anniversaire

 Tous les sou­ve­rains, tous leurs favo­ris,
     Toute gloire d’honneur, beau­té, esprit,
Tout passe, même le maître des temps,
Notre soleil, plus jeune d’un an
Quand toi et moi avions fait connais­sance :
Le lot de toute chose est déca­dence,
     À une excep­tion près : notre amour
Que nul hier, nul len­de­main n’entourent,
À nous adon­né qui lui don­nons libre cours,
Attaché à vivre comme au tout pre­mier jour.
 
     Deux tombes devront sépa­rer nos corps :
     Une seule nous conjoin­drait encore.
Tels d’autres princes nous devrons quit­ter
(Car princes l’un pour l’autre aurons été)
Au tré­pas ces yeux de doux pleurs sou­vent
Salés, ces oreilles nour­ries de ser­ments.
     Lors les âmes où l’amour est à vie
(Le reste à terme) en auront usu­fruit,
Ou alors d’un amour bien supé­rieur à lui
Quand l’âme déser­te­ra sa tombe périe.
 
     Lors notre bon­heur abso­lu sera,
     Mais égal aux autres il res­te­ra.
Rois sur terre nous sommes et seule­ment
Nous, de rois mêmes sujets nul­le­ment.
Nul trône n’est plus sûr, car tra­hi­son
Ne pour­rait naître qu’en notre union.
     Faisons fi des vrais et des faux effrois,
À noble amour et vie don­nons trois fois
Vingt années, vivons les toutes mois après mois
Nous qui depuis deux ans sommes rois.

 

 

La canonisation

Accordez-moi, de grâce, licence d’aimer :
    Gaussez-vous de ma goutte, raillez ma trem­blote,
Riez de mes poils gris, de ma décon­fi­ture ;
    Courez vous culti­ver, allez vous rem­plu­mer,
       Soyez bien en cour, léchez bien les bottes,
       Auprès des grands faites bonne figure ;
Admirez le Roi sur vos écus, face à face,
    Tout à votre soûl, et grand bien vous fasse,
    Autant m’accordez licence d’aimer.
 
Qui, par mal­heur, ai-je jamais lésé d’aimer ?
    Combien de galions sombrent sous mes sou­pirs ?
Dites-moi quels domaines mes larmes inondent ?
    Quel hâtif prin­temps ai-je empê­ché de ger­mer ?
       Quand mes veines m’ardent à en périr
       Ce feu tue-t-il d’autres gens dans le monde ?
Les pro­cès sont légion, autant que les guerres,
    Plaideurs et sol­dats sont à leur affaire,
    Et nous à la nôtre, qui est d’aimer.
 
Vôtre est l’art de nom­mer quand le nôtre est d’aimer ;
    Dites-moi chan­delle et bap­ti­sez-la bom­byx,
L’un pour l’autre brû­lant, la mort est notre vœu ;
     Aigle et tour­te­relle nous aimons nous nom­mer,
       Et pour cor­ser l’énigme du phé­nix.
       L’unique en double renaît de nos feux,
Des deux, mas­cu­lin, fémi­nin, neutre uni­té.
    Canonisés : morts puis res­sus­ci­tés,
    Tant pro­fond est le mys­tère d’aimer.
 
Vivre d’amour, à défaut de mou­rir d’aimer,
    Nous prive d’épitaphe, mais notre légende
De poèmes aus­si bien devien­dra sujet ;
    Nous ferons du son­net notre chambre à rimer
       Si d’histoire nous ne sommes pro­vende ;
       Le plus beau vase ciné­raire sied
Autant qu’un monu­ment aux restes des plus grands
     Dans ces can­tiques nous recon­nais­sant
     Saints par­mi les saints à force d’aimer,
 
Tous nous invo­que­ront : Saints qui fîtes d’aimer
    Un art pieux de vivre en ermites tran­quilles ;
Corps hier en paix, mais aujourd’hui glo­rieux,
    Vous en qui l’âme du monde s’est abî­mée,
       Qui êtes la cor­nue où se dis­til­lent
       (Comme en un miroir ou comme en vos yeux,
Où se concentrent tout incen­diées en vous)
    Cours, villes et contrées, priez pour nous,
Que de là-haut nous vienne l’art d’aimer.

 

 


Notes

  1. 14 février 1613. Le tra­duc­teur a appo­sé sa der­nière touche quatre siècles après  (par calen­drier gré­go­rien inter­po­sé), le 14 février 2013[]

Jean Migrenne

Régulièrement publié dans Siècle 21, Europe, Le Frisson Esthétique, Peut-être et (en ligne) Temporel, Recours au poème, Jean Migrenne a récem­ment publié l’essentiel de l’œuvre poé­tique de Richard Wilbur ; la tra­duc­tion fran­çaise com­men­tée de la Démonologie de Jacques Stuart, Roi d’Écosse et d’Angleterre, accom­pa­gnée des Nouvelles d’Écosse rela­tant une affaire de sor­cel­le­rie (1590) qui ins­pi­ra Shakespeare ; la pre­mière tra­duc­tion fran­çaise de The Discovery of Witchcraft, de Reginald Scot, 1584, édi­tion cri­tique en col­la­bo­ra­tion avec Pierre Kapitaniak. Il pré­pare actuel­le­ment, tou­jours en col­la­bo­ra­tion et dans la lignée des deux pré­cé­dents ouvrages, la tra­duc­tion et l’édition de la tri­lo­gie infer­nale de Daniel Defoe. À paraître : Un Américain à Séville et Alcalá de Guadaίra/​La route de David George : plus de trois cents poèmes de cet auteur sur le fla­men­co et les Gitans anda­lous dans les années 1960.

Sommaires