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Du Dialogue amoureux

Par | 2018-01-07T15:10:05+00:00 16 octobre 2017|Catégories : Essais & Chroniques|

Présentation et traduction de Jean Migrenne 1

Si tout le monde connaît l’expression « la réponse du ber­ger à la ber­gère », peu s’interrogent sur le glis­se­ment de son sens par rap­port à celui qu’elle avait outre-Manche vers 1600. 

Dans la pas­to­rale, que le monde grec nous a léguée par poètes latins inter­po­sés, le ber­ger ouvre la voie. Il joue de sa flûte en gar­dant le trou­peau. Shakespeare, ce grand paillard, ne se prive pas de jouer avec, et sur le mot, et le flû­tiau que le cli­ché donne pour tendre n’est pas mou pour autant. Les freu­diens y voient pra­tique mas­tur­ba­toire. On prête par­fois au pâtre des ten­dances zoo­philes, expli­quées par sa soli­tude et cor­ro­bo­rées par le tabou biblique (Lévitique 18:23). Et s’il est de tra­di­tion d’attribuer à l’adjectif « grec » une conno­ta­tion pédé­raste, le mythe que nous allons illus­trer concerne la rela­tion homme-femme, au moins dans son envi­ron­ne­ment pas­to­ral.

Soit le cas d’Acis et de Galatée : Acis, fils de Faunus, esprit des eaux douces, n’est ber­ger que pour cer­tains ; Galatée, néréide, nymphe marine, n’est point ber­gère. L’iconographie les montre en situa­tion de conver­sa­tion amou­reuse en bord de mer : Claude Gellée (Le Lorrain), 1657 ; ou dans un pay­sage pas par­ti­cu­liè­re­ment buco­lique : Nicolas Poussin, 1629. Acis a un ter­rible rival : le Cyclope Polyphème. La tem­pête menace ou laisse des traces. La musique s’y met : Lully, 1686, Haendel 1708-1718.

Galatée dans les bras du berger Acis. Auguste Ottin. 1866. Jardin du Luxembourg

 

L’Australienne Diane Fahey (Voir Frisson Esthétique N°14), sous le titre Galatea And Acis, décape le thème dans ses Métamorphoses, Dangaroo Press, Sydney, 1986 :

Galatée et Acis

Nymphe de la mer, elle délaisse ses rêves de sirène pour l’amour
de lui, elle s’enferme avec lui dans des grottes enso­leillées
ou sous le bal­da­quin d’un saule. Un jour, le creux
où ils se baignent s’assombrit : les amants réunis fré­missent
et leurs corps se séparent. Maintes fois, le cau­che­mar
force leur étreinte de sa lame ; il prend vie un jour
et offre à Galatée joyaux et trou­peaux de bre­bis,
jusqu’aux her­bages où elles paissent. Et, lui-même.

Éconduit, le Cyclope écrase son rival sous un rocher.
Du sang d’Acis jaillit une source claire, coule une rivière.
Polyphème, qui prend son œil unique pour le soleil,
braque son regard sur ce clair cris­tal qu’il ne peut détruire.
Galatée se fond dans le cou­rant qui sou­lage son poids,
la lisse, l’argente, la méta­mor­phose en sirène,

qui res­pire et plonge dans les eaux de nacre.

La nature s’attendrit, le couple ber­ger/­ber­gère-nymphe, change de nom, ins­pire Paris Bordone, et son maître, le Titien, vers 1574 : Daphnis et Chloé s’aiment et ont beau­coup de clones.

Les poèmes pré­sen­tés ici entament et pour­suivent le dia­logue à par­tir de la demande du ber­ger dési­rant séduire. Ils n’introduisent aucun rival, aucun ton­nerre. Nul faune ithy­phal­lique n’y exerce de cuis­sage à la Zeus. Les pré­cio­si­tés, qui veulent cacher ce sexe que l’on ne sau­rait voir, ne font que le voi­ler, le parer. La tra­di­tion popu­laire le chante et Christopher Marlowe (1564-1593), le pre­mier, semble-t-il, écrit :

Come live with me and be my love.

Le thème n’est pas nou­veau : Catulle (84-54 av JC) écrit (Élégies, 5) :

Vivamus, mea Lesbia, atque ame­mus.

Il place l’aimée dans l’axe d’une riche symé­trie syl­la­bique et sonore : vivamus/​amemus, qu’en 1931, Horace Gregory, en tra­duc­teur conscien­cieux, rend en anglais par :

Come, Lesbia, let us live and love.

En 1601, Thomas Campion, repre­nant le flam­beau, avait pro­po­sé une adap­ta­tion du poème de Catulle com­men­çant ain­si :

My swee­test Lesbia, let us live and love.

Le jeu alli­té­ra­tif et conso­nan­tique (s/​l), typique des situa­tions d’amour, est par­fai­te­ment mené. Revenons à Marlowe et voyons, tra­duits, quelques spé­ci­mens de sa nom­breuse des­cen­dance, en ligne directe ou déviante. Il est maté­riel­le­ment impos­sible de gar­der l’octosyllabe ori­gi­nal (et mono­syl­la­bique) en fran­çais. Aucun tra­duc­teur notoire ne l’a fait, semble-t-il. Cet ori­gi­nal rime.

Dans le cas de la pas­to­rale, pro­duire une tra­duc­tion rimée conduit, la plu­part du temps, à recom­po­ser un texte et en tri­tu­rer le corps, alors que ces mani­pu­la­tions conviennent et s’adaptent par­fai­te­ment au ton sati­rique. Nous ren­dons les ori­gi­naux (à l’exception du poème de Kate Benedict qui est en dodé­ca­syl­labes) en vers de onze syl­labes, au plus près de leur sens et de leur tona­li­té. L’anglais rime en dis­tique (aa, bb). Impossible en fran­çais.

En effet, le jeu live/​love n’a pas d’équivalent immé­diat. « Vivre » et « aimer » n’ont aucun son, aucun aspect visuel com­mun. Ils illus­trent à mer­veille les incom­pa­ti­bi­li­tés qui séparent l’anglais du fran­çais. Notre impé­ra­tif « vis », dans un contexte amou­reux, porte le son d’un cor paillard au fond des bois de lit. « Vivre avec moi » est vul­gaire. L’allitération (viens vivre avec) fait un bruit bien peu évo­ca­teur d’une idylle. Il faut s’en remettre à Édith Piaf pour s’approcher de l’effet ori­gi­nal : Il est entré dans mon cœur/​une part de bon­heur… où « entrer » laisse, en outre, porte ouverte au faune. Le tra­duc­teur doit donc prendre ses res­pon­sa­bi­li­tés et les assu­mer, sous le feu éven­tuel de cri­tiques diverses.

Traduire lit­té­ra­le­ment don­ne­rait ceci :

Viens vivre avec moi, sois mon amour,/Et nous goû­te­rons à toutes les délices/​Que val­lées, bois, ou col­lines, ou champs,/Ou forêts et mon­tagnes abruptes four­nissent.

On tombe sur une rime uti­li­sable en bb. Les lon­gueurs sont par trop inégales, la ponc­tua­tion ne convient plus. Rime et la syn­taxe ori­gi­nales ne passent plus.

Christopher Marlowe (1564-1593), The Passionate Shepherd To His Love, publié en 1599 :

Le berger amoureux à sa belle

Entre dans mon cœur, sois ma part de bon­heur.
Alors nous irons goû­ter à ces délices
Que bos­quets ou val­lées, col­lines ou champs,
Forêts ou falaises escar­pées nous four­nissent.

Assis sur le rocher nous regar­de­rons
Les ber­gers mener à paître leurs ouailles,
Près des cas­cades, au son des madri­gaux
Que l’eau vive ins­pire aux cho­rales d’oiseaux.

Pour toi, je tapis­se­rai des lits de roses,
Je cueille­rai mille bou­quets odo­rants,
Je te coif­fe­rai de fleurs, je bro­de­rai
Ton jupon d’un motif de feuilles de myrte ;

Ta robe sera de la plus fine laine
Tirée des toi­sons de nos jolis agneaux ;
Des sou­liers de vair te chauf­fe­ront le pied,
Et de l’or le plus fin ils seront bou­clés :

Une tresse de chaume et jets de lierre,
Clous d’ambre et fer­moir de corail, te cein­dra :
Et si ces plai­sirs peuvent t’y inci­ter,
Entre dans mon cœur, sois ma part de bon­heur.

Les vais­seaux d’argent qui pré­sentent tes viandes
Aussi pré­cieuses qu’au ban­quet des dieux,
Sur table d’ivoire seront pré­pa­rés
Jour après jour pour ton ser­vice et le mien. 2

Les pas­tou­reaux dan­se­ront et chan­te­ront
À ravir, pour toi, chaque matin de mai :
Si ces délices peuvent te déci­der,
Entre dans mon cœur, sois ma part de bon­heur.

Dans Madeleine, Jacques Brel s’inspire du John Donne de À sa maî­tresse allant au lit (voir pages consa­crées à Donne) :

Tu es mon nou­veau monde. Ô toi mon Amérique…
Où mon amour est roi et mon royaume unique…

Mais ne lui offre que ciné­ma et frites chez Eugène.

Le second vers se retrouve dans Ne me quitte pas qui s’inspire aus­si de Marlowe (et du Titien, pour Danaë) à tra­vers l’avalanche de pré­sents qu’il dit vou­loir faire à sa belle. Chez lui, il ne s’agit pas de conqué­rir, mais de conser­ver l’aimée :

Moi je t´offrirai/Des perles de pluie/​Venues de pays/​Où il ne pleut pas.
Je creu­se­rai la terre/Jusqu´après ma mort/​Pour cou­vrir ton corps/​ D´or et de lumière.

Je ferai un domaine/​Où l’amour sera roi/​Où l’amour sera loi/​Où tu seras reine…

Le condot­tiere et cour­ti­san éli­sa­bé­thain Sir Walter Ralegh (1552-1618) entre bien­tôt en lice et publie, vers 1600, The Nymph’s Reply :

Réponse de la nymphe au berger

Si le monde entier, si l’amour étaient jeunes,
Si de chaque ber­ger la langue était vraie,
À l’idée de ces délices je dirais
Entre dans son cœur, sois sa part de bon­heur.

La sai­son ramène au ber­cail les trou­peaux,
Quand montent les eaux et refroi­dit le roc,
Philomèle alors a ces­sé de chan­ter ;
Le monde se plaint que les temps seront durs.

Les fleurs se fanent, la terre à l’abandon
Au fol hiver est main­te­nant rede­vable ;
Miel sur la langue, amer­tume au fond du cœur
Font prin­temps aux pen­sées, automne aux tour­ments.

Tes robes, tes sou­liers et tes lits de roses,
Ta coif­fure, ta tunique et tes bou­quets
Seront bien vite usés, flé­tris, oubliés :
Fleurs de dérai­son meurent dans la rai­son.

Ta tresse de chaume, tes jets de lierre,
Tes fer­moirs de corail, tes cabo­chons d’ambre,
Ne m’appâteront pas : je ne dirais pas
Entre dans son cœur, sois sa part de bon­heur.

Pourquoi alors par­ler de plats raf­fi­nés,
De viandes plus dignes d’un fes­tin céleste ?
Vanité que cela. Il n’est bonne chère
Que ce que Dieu bénit, met sur notre table. 2

Si jeu­nesse durait, amour ne mou­rait,
Joies ne ces­saient, vieillesse ne men­diait,
Par ces délices appâ­tée, je dirais
Entre dans son cœur, sois sa part de bon­heur.

John Donne (1572-1631), le plus grand de tous, se fait roi pêcheur, sai­sit l’appât et nous offre The Bait, publié seule­ment après sa mort, comme tous ses poèmes, mais datable de l’époque de ses amours (1601) et dont on peut, à tort, croire qu’il inau­gure la série pré­sen­tée ici :

Le vif

Entre dans mon cœur, sois ma part de bon­heur :
À des plai­sirs nou­veaux nous irons goû­ter,
Nos grèves seront d’or, nos rus de cris­tal,
Nos crins seront soie, nos hame­çons argent.

Là, nous enten­drons le babil de l’eau vive,
Que plus réchauffent tes yeux que le soleil.
Les pois­sons y seront d’amour si tran­sis,
Qu’ils nous sup­plie­ront de pou­voir se livrer.

Lorsque tu nage­ras dans ce bain de vie,
Chaque pois­son, libre d’aller à sa guise,
D’amour ravi, vien­dra vers toi, plus heu­reux
Par toi d’être pris que toi de le fer­rer.

Si tu n’as par lune ou soleil nulle envie
D’être vue, tu occultes l’un, ombres l’autre,
Et si per­mis­sion de voir m’est don­née,
C’est à ta lumière : d’eux je n’ai besoin.

Les autres peuvent bien geler à leur ligne,
Jambes écor­chées par les joncs, les coquilles,
Ou bien, sour­nois, for­cer les pauvres pois­sons,
Leur tendre col­lets ou les prendre à la nasse ;

Des mains har­dies et gros­sières peuvent bien
Les déni­cher sous la vase de la berge,
Des mouches de soies traî­treu­se­ment mon­tées,
Ensorceler l’œil de mal­heu­reux errants ;

Mais toi, peu te chaut appât de telle espèce,
Car tu es pour toi-même ton propre vif :
Et tel pois­son qui ne s’y lais­se­rait prendre
Serait, pour mon mal­heur, bien plus fin que moi.

Omettons nombre d’autres, contem­po­rains ou non, et pas­sons à quatre paro­dies des XXe et XXIe siècles (sur une tren­taine). Dans ce cas, la rime apporte la dose de sel néces­saire et indis­pen­sable.

Franklin Pierce Adams, poète amé­ri­cain (1881-1960) publie en 1912, (libre de droits) : The Passionate Householder To His Love.

Le maître de maison amoureux en mal de cuisinière

Venez sous notre toit faire la cui­sine,
Régalez-nous de toutes les fan­tai­sies
Que pro­duisent les four­neaux des Bécassine,
De Berlin, Dublin, Stockholm ou Varsovie.

Vous pour­rez sur le per­ron, assise là
Lorsque nous ferons la soupe à notre tour :
Au son de mélo­dieux pia­no­las
Vous ravir l’ouïe de nuit comme de jour.

Les lits res­te­ront notre affaire bien sûr.
Une dame vous fri­se­ra la per­ruque,
Vous condui­rez un che­val et deux voi­tures,
De Madame vous par­ta­ge­rez les frusques.

Vos robes seront de den­telle et satin,
Vous vous ferez des ablu­tions lac­tées.
Pour votre san­té vien­dront deux méde­cins.
Lundi, mer­cre­di et ven­dre­di, congé.

Pour éplu­cher des patates irlan­daises,
Vous por­te­rez de superbes tabliers,
Et s’il se fai­sait que notre offre vous plaise
Venez en cui­sine dans notre foyer.

Notre porte n’est inter­dite à per­sonne,
Nous l’ouvrons au gla­cier, à la police,
Jamais de tic-tac, point de réveil qui sonne
Pour vous réveiller à la demie de six.

Ô Gretchen, Bridget, Hulda ou bien Marine,
Venez, vous serez le génie du foyer.
Venez sous notre toit faire la cui­sine
Si notre pro­po­si­tion vous agrée.

Puis la grande crise passe par là.

Cecil Day-Lewis, anglais (1904-1972), publie en 1935 (?), sans titre :

Entre dans mon cœur, sois ma part de bon­heur,
En paix, abon­dance, sur table et au lit,
Tout plai­sir alors nous pour­rons appro­cher,
Que nous per­met­tra le bou­lot décro­ché.

Je déchar­ge­rai des dou­ceurs sur les quais,
Tu regar­de­ras la mode de l’été :
Le soir au bord de l’eau ran­cie du canal,
Peut-être enten­drons-nous quelque madri­gal.

Ton beau front de vierge sera cou­ron­né
De rides et sou­cis ; chaus­sure à ton pied
Sera de dou­leur ; nulle robe de soie,
Mais rude labeur ta beau­té vêti­ra.

Tu te met­tras l’humble cein­ture de faim
Qui pri­ve­ra la mort de ton embon­point :
Si, demain, ces délices te font envie,
Entre dans mon cœur, sois ma part de bon­heur.

Avec l’aimable auto­ri­sa­tion des cura­teurs : Estate of C. Day-Lewis.

 

* * *

 

Deux contem­po­rains : une Américaine et un Américain.

Kate Bernadette Benedict, contem­po­raine. Adapté de l’original Atlantic City Idyll 2003. (Avec l’autorisation de l’auteur.)

Idylle à Deauville

Viens jouer avec moi, viens me por­ter bon­heur,
et du gin-citron vert m’offrir l’aigre saveur.
Nous irons déni­cher la poule aux œufs d’argent,
nous lan­ce­rons les dés, ferons la nique au temps.

Nous jet­te­rons un jus, tout cou­verts de paillettes,
nous aurons du néon jusqu’au fond des mirettes.
Nous joue­rons en crâ­neurs chics, rupins dans l’ambiance,
nous pous­se­rons le brame de la jouis­sance,

nous flam­be­rons jusqu’à notre der­nier jeton,
notre der­nière carte et der­nier bif­fe­ton.
Nous boi­rons jusqu’à l’aube et enten­drons l’effroi
Du barde suave qui a per­du sa voix.

Muse, avec moi, sur les planches, viens et m’inspire
vani­té de l’espoir et folie du désir.
Nous y ver­rons à l’œuvre la belle de nuit
et le ban­dit man­chot tour­ner l’orgue de bar­ba­rie.

 

* * *

Michael Silverstein, sati­riste poli­ti­co-éco­no­mique, roman­cier.

Adapté de l’original A Passionate Congressman To His Constituents, 2008, avec l’autorisation de l’auteur.

Le député en mal d’électeurs

Soutenez mon pro­gramme et votez pour moi,
Si je passe aux pro­chaines élec­tions,
Agir avec cou­rage sera ma loi,
De vos inté­rêts je serai cham­pion.

Le défi­cit public sera enrayé,
Le moindre déra­page sera exclu ;
Vos impôts seront stric­te­ment ver­rouillés,
Même en cas de pro­grès de vos reve­nus.

J’abolirai le ticket modé­ra­teur,
L’accès de tous aux soins sera garan­ti ;
Vous aurez beau être le pire emmer­deur,
Je serai aux petits soins pour vos pho­bies.

Si les ter­ro­ristes font des atten­tats
Je les tra­que­rai, je rive­rai leur clou ;
Les PDG met­tront leurs comptes à plat,
Ou devront payer le prix de mon cour­roux.

Je serai atten­tif aux besoins de tous,
De la mère au foyer au vété­ri­naire ;
Malheur à qui tra­fique des drogues douces,
Mais pour vous, bien sûr, ce n’est pas mon affaire.

Mon adver­saire ne vend que du pipeau,
Il n’a jamais tenu la moindre pro­messe.
Ne faites pas confiance à ce bar­jot,
Votez pour moi, votre entre­gent m’intéresse.

 

* * *

Et, pour finir, retour aux sources. En 1671 une publi­ca­tion ano­nyme, Westminster Drollery/​ies, avait don­né The Wooing Rogue, peut-être la pre­mière paro­die goliar­dique de notre thème, et qui se chante sur l’air de My Freedom is all my Joy ou I am a Poor and Harmless Maid (1660). Partition non détec­tée. 

Le pendard paillard

Ouvre-moi ton cœur, aie la cuisse légère,
Viens avec moi dans la rue crier misère,
Nous aurons une haie pour nous épouiller,
La botte des bedeaux pour nous réveiller.
Et s’ils nous pre­naient notre part de bon­heur,

Tu devien­dras putain, je serai voleur,
Tu devien­dras putain, je serai voleur.

Si tu sais déro­ber, moi j’irai voler,
De rôts bien gras nous aurons riche tablée,
De pain blanc gar­ni chaque jour que Dieu fait,
Jamais ras­sis, jamais moi­si, tou­jours frais ;
Le midi et le soir nous pren­drons belle cuite.

Vienne la nuit et que l’amour nous habite,
Vienne la nuit et que l’amour nous habite.

Un jour toi et moi nous aurons la jetouille
Et il nous fau­dra bien chan­ger de dépouille,
C’est presque de peau qu’il fau­dra que l’on change
Si l’un et l’autre la vérole démange ;
Linge blanc nous vole­rons à l’étendage,

Et nos vieilles hardes lais­se­rons en gage,
Et nos vieilles hardes lais­se­rons en gage.

Du temps que j’étais jeune et ignare en amour, les gamins que nous étions avaient le billet doux ano­nyme et se fen­daient, dans l’enveloppe non tim­brée adres­sée à la belle, d’un laco­nique : Si ton cœur aime mon cœur comme mon cœur aime ton cœur, donne cent sous au fac­teur. C’était jeune et ça ne savait pas.

Tous les ori­gi­naux se trouvent en ligne. Bonne pêche !

Extrait de ce qui se vou­drait une étude exhaus­tive du thème qui recense, à ce jour, une cin­quan­taine d’avatars.

 


Notes

  1. cet article a fait l’objet d’une pre­mière publi­ca­tion sur la défunte revue Frisson Esthétique, dont cer­tains exem­plaires sont encore dis­po­nibles.[]
  2. Strophes apo­cryphes pour cer­tains[][]

Jean Migrenne

Régulièrement publié dans Siècle 21, Europe, Le Frisson Esthétique, Peut-être et (en ligne) Temporel, Recours au poème, Jean Migrenne a récem­ment publié l’essentiel de l’œuvre poé­tique de Richard Wilbur ; la tra­duc­tion fran­çaise com­men­tée de la Démonologie de Jacques Stuart, Roi d’Écosse et d’Angleterre, accom­pa­gnée des Nouvelles d’Écosse rela­tant une affaire de sor­cel­le­rie (1590) qui ins­pi­ra Shakespeare ; la pre­mière tra­duc­tion fran­çaise de The Discovery of Witchcraft, de Reginald Scot, 1584, édi­tion cri­tique en col­la­bo­ra­tion avec Pierre Kapitaniak. Il pré­pare actuel­le­ment, tou­jours en col­la­bo­ra­tion et dans la lignée des deux pré­cé­dents ouvrages, la tra­duc­tion et l’édition de la tri­lo­gie infer­nale de Daniel Defoe. À paraître : Un Américain à Séville et Alcalá de Guadaίra/​La route de David George : plus de trois cents poèmes de cet auteur sur le fla­men­co et les Gitans anda­lous dans les années 1960.

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