> Le Bel amour (21). Des lettres plutôt que des figures.

Le Bel amour (21). Des lettres plutôt que des figures.

Par |2018-08-16T02:26:52+00:00 16 novembre 2015|Catégories : Chroniques|

 

On sait comme, dans nombre de reli­gions (qu’elles soient mono­théistes ou non), il est impos­sible de « figu­rer » le Divin… Le Christianisme occi­den­tal échappe à cette contrainte sous l’influence, en par­ti­cu­lier, des peintres qui ont exer­cé dans le sillage de saint François d’Assise – qu’il s’agisse de Cimabue ou de Giotto. L’Eglise ortho­doxe, elle, a pris une « demie mesure » en posant que l’on pou­vait « repré­sen­ter » la Divinité, mais le plus sou­vent, à tra­vers les icônes, de manière sym­bo­lique. Est-ce un reste de l’iconoclasme qui a pu régner un cer­tain temps à Byzance ? Je n’en sais rien, et je me gar­de­rais bien d’affirmer une posi­tion à ce sujet, mais je constate sim­ple­ment les faits comme ils sont… Il suf­fit de pen­ser à cet égard à la si fameuse œuvre d’Andreï Roublev sur la « Trinité » : les trois per­sonnes qui, d’après le dogme énon­cé au Concile de Chalcédoine, n’en font qu’une, n’y sont pas réel­le­ment repré­sen­tées, mais bien les trois anges qui, selon l’Ancien Testament, appa­rurent à Abraham – ces trois anges étant l’annonciation, en sui­vant la « pro­cla­ma­tion » du dogme chré­tien, du Dieu tri­ni­taire que le Christ allait révé­ler.

Il n’en demeure pas moins que, très sou­vent, le Divin ne pou­vait être don­né à voir. Après tout, alors qu’au début ils Le nom­maient, les Hébreux n’ont-ils pas don­né l’exemple avec le « nom impro­non­çable », et les Musulmans se contentent de dire « Allah » (déri­vé de la racine pro­to­sé­mi­tique « El », qui signi­fie tout sim­ple­ment la Divinité) : lorsqu’on ne peut même pas pro­non­cer son vrai nom qui demeure un secret (ne sommes-nous pas là proches de la théo­lo­gie néga­tive et de ce que quelqu’un comme Grégoire de Nazianze appe­lait « l’Au-delà de tout », ou le Pseudo Denys un « Néant sur­es­sen­tiel » ?), com­ment donc Le figu­rer de quelque manière que ce soit ? (sauf en Perse, bien sûr, qui héri­tait sur ce point d’un fabu­leux pas­sé…).

Il ne reste dès lors qu’une solu­tion – qui consiste à orner de lettres, peintes ou gra­vées avec la plus extrême minu­tie, ou avec le plus grand des arts, l’évocation que l’on veut faire du « Saint béni soit-il ».

Etant bien enten­du que ces mots peuvent aus­si bien s’appliquer aux mythes que se racontent les hommes pour « expli­quer » la réa­li­té de ce monde, et pour défi­nir quel peut y être leur sens.

Notons tou­te­fois que l’incapacité à dire le fon­de­ment de toutes choses joue ici un rôle cen­tral : est-ce pour rien que la cal­li­gra­phie a connu un tel déve­lop­pe­ment dans les cultures où l’on renonce à défi­nir le Principe – que ce soit le Taoïsme chi­nois (« Le Dao que l’on peut nom­mer n’est pas le Dao… »), le Bouddhisme dans nombre de ses variantes, mais où l’on insiste sur la Vacuité (le Nirvana), le Judaïsme et l’Islam… ?

Chaque chose à quoi nous intro­duit l’ouvrage col­lec­tif diri­gé et pen­sé par Colette Poggi, et aux sous-titres si évi­dents : « Geste, trait, réso­nance » puis, encore plus bas : « Des pre­miers artistes de la pré­his­toire /​ aux maîtres d’aujourd’hui ».

Il n’est pas ano­din, en effet, de rap­pe­ler comme les Homo sapiens, à côté de leurs gra­vures en tout genre, ont sou­vent pré­sen­té sur les parois de leurs « grottes sacrées » de ces séries de traits ou de points qu’avait tant étu­diées quelqu’un comme Leroi-Gourhan… Comme si nos ques­tions fon­da­men­tales nous pour­sui­vaient depuis des mil­lé­naires, et que nous n’y avions jamais appor­té de réponse défi­ni­tive !                                                          

De fait, et comme le fait bien res­sor­tir l’ordonnatrice de ce « recueil », il s’agit là d’une inter­ac­tion entre le souffle, le trait, le sup­port, et l’encre dont on se sert… Comme une danse du calame par où l’on désire débou­cher sur le plus grand des mys­tères. Et l’on ne sera pas éton­né de décou­vrir toute la place qui est réser­vée à quelqu’un comme Carolyn Carson, dont les pas des­si­naient une « cal­li­gra­phie cor­po­relle » qui nous rame­nait à notre essence.

Recueil d’autant plus pré­cieux que, très logi­que­ment, il est illus­tré par cer­tains des plus grands cal­li­graphes de notre temps : qu’il s’agisse de Hassan Massoudy pour l’aire isla­mique, de Franck Lalou pour ce qui pro­vient du regard de la Cabbale, de Bang Hai Ja pour ce qu’il est de la Corée – et de tant d’autres encore !

 

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