> Le Bel amour (21). Des lettres plutôt que des figures.

Le Bel amour (21). Des lettres plutôt que des figures.

Par |2018-08-22T07:08:39+00:00 16 novembre 2016|Catégories : Chroniques|

 

On sait comme, dans nombre de reli­gions (qu’elles soient mono­théistes ou non), il est impos­sible de « figu­rer » le Divin… Le Christianisme occi­den­tal échappe à cette contrainte sous l’influence, en par­ti­cu­lier, des peintres qui ont exer­cé dans le sillage de saint François d’Assise – qu’il s’agisse de Cimabue ou de Giotto. L’Eglise ortho­doxe, elle, a pris une « demie mesure » en posant que l’on pou­vait « repré­sen­ter » la Divinité, mais le plus sou­vent, à tra­vers les icônes, de manière sym­bo­lique. Est-ce un reste de l’iconoclasme qui a pu régner un cer­tain temps à Byzance ? Je n’en sais rien, et je me gar­de­rais bien d’affirmer une posi­tion à ce sujet, mais je constate sim­ple­ment les faits comme ils sont… Il suf­fit de pen­ser à cet égard à la si fameuse œuvre d’Andreï Roublev sur la « Trinité » : les trois per­sonnes qui, d’après le dogme énon­cé au Concile de Chalcédoine, n’en font qu’une, n’y sont pas réel­le­ment repré­sen­tées, mais bien les trois anges qui, selon l’Ancien Testament, appa­rurent à Abraham – ces trois anges étant l’annonciation, en sui­vant la « pro­cla­ma­tion » du dogme chré­tien, du Dieu tri­ni­taire que le Christ allait révé­ler.

Il n’en demeure pas moins que, très sou­vent, le Divin ne pou­vait être don­né à voir. Après tout, alors qu’au début ils Le nom­maient, les Hébreux n’ont-ils pas don­né l’exemple avec le « nom impro­non­çable », et les Musulmans se contentent de dire « Allah » (déri­vé de la racine pro­to­sé­mi­tique « El », qui signi­fie tout sim­ple­ment la Divinité) : lorsqu’on ne peut même pas pro­non­cer son vrai nom qui demeure un secret (ne sommes-nous pas là proches de la théo­lo­gie néga­tive et de ce que quelqu’un comme Grégoire de Nazianze appe­lait « l’Au-delà de tout », ou le Pseudo Denys un « Néant sur­es­sen­tiel » ?), com­ment donc Le figu­rer de quelque manière que ce soit ? (sauf en Perse, bien sûr, qui héri­tait sur ce point d’un fabu­leux pas­sé…).

Il ne reste dès lors qu’une solu­tion – qui consiste à orner de lettres, peintes ou gra­vées avec la plus extrême minu­tie, ou avec le plus grand des arts, l’évocation que l’on veut faire du « Saint béni soit-il ».

Etant bien enten­du que ces mots peuvent aus­si bien s’appliquer aux mythes que se racontent les hommes pour « expli­quer » la réa­li­té de ce monde, et pour défi­nir quel peut y être leur sens.

Notons tou­te­fois que l’incapacité à dire le fon­de­ment de toutes choses joue ici un rôle cen­tral : est-ce pour rien que la cal­li­gra­phie a connu un tel déve­lop­pe­ment dans les cultures où l’on renonce à défi­nir le Principe – que ce soit le Taoïsme chi­nois (« Le Dao que l’on peut nom­mer n’est pas le Dao… »), le Bouddhisme dans nombre de ses variantes, mais où l’on insiste sur la Vacuité (le Nirvana), le Judaïsme et l’Islam… ?

Chaque chose à quoi nous intro­duit l’ouvrage col­lec­tif diri­gé et pen­sé par Colette Poggi, et aux sous-titres si évi­dents : « Geste, trait, réso­nance » puis, encore plus bas : « Des pre­miers artistes de la pré­his­toire /​ aux maîtres d’aujourd’hui ».

Il n’est pas ano­din, en effet, de rap­pe­ler comme les Homo sapiens, à côté de leurs gra­vures en tout genre, ont sou­vent pré­sen­té sur les parois de leurs « grottes sacrées » de ces séries de traits ou de points qu’avait tant étu­diées quelqu’un comme Leroi-Gourhan… Comme si nos ques­tions fon­da­men­tales nous pour­sui­vaient depuis des mil­lé­naires, et que nous n’y avions jamais appor­té de réponse défi­ni­tive !                                                          

De fait, et comme le fait bien res­sor­tir l’ordonnatrice de ce « recueil », il s’agit là d’une inter­ac­tion entre le souffle, le trait, le sup­port, et l’encre dont on se sert… Comme une danse du calame par où l’on désire débou­cher sur le plus grand des mys­tères. Et l’on ne sera pas éton­né de décou­vrir toute la place qui est réser­vée à quelqu’un comme Carolyn Carson, dont les pas des­si­naient une « cal­li­gra­phie cor­po­relle » qui nous rame­nait à notre essence.

Recueil d’autant plus pré­cieux que, très logi­que­ment, il est illus­tré par cer­tains des plus grands cal­li­graphes de notre temps : qu’il s’agisse de Hassan Massoudy pour l’aire isla­mique, de Franck Lalou pour ce qui pro­vient du regard de la Cabbale, de Bang Hai Ja pour ce qu’il est de la Corée – et de tant d’autres encore !

 

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Michel Cazenave

Ecrivain (plus de 50 livres parus, et plus de 400 articles divers), ancien pro­duc­teur de l’émission “Les Vivants et les dieux” à France Culture, Michel Cazenave est un amou­reux impé­ni­tent – dans la mesure où la femme aimée lui paraît être l’incarnation de ce qu’il appelle “La Face fémi­nine de Dieu”. C’est ain­si qu’il a publié nombre de livres de poé­sie depuis la dis­pa­ri­tion de celle qu’il a aimée toute sa vie, et que la poé­sie est clai­re­ment ce qui lui “parle” le plus aujourd’hui.

En 2014, Michel Cazenave a publié Le Bel amour, une antho­lo­gie de sa poé­sie, chez Recours au Poème édi­teurs.

voir :

http://​www​.michel​ca​ze​nave​.fr/

 

ŒUVRE POETIQUE

 

Fragments de la Sophia, Imago, 1981

Fragments d’un hymne, Arfuyen, 1998.

La Grande Quête, Arma Artis, 2003.

Péninsule de la femme, Arma Artis, 2005.

Chants de la Déesse, sui­vis de Gloses, Arbres et Fantasies,  Le Nouvel Athanor, 2005.

Dédicace à l’absente, sui­vi de Paris-Néon, sous le titre géné­ral  “Michel Cazenave”, Le Nouvel Athanor, 2007.

Primavera, Arma Artis, 2007.

Primavera viva, Arma Artis, 2007.

L’Avis poé­tique (1958 – 2006), Arma Artis, 2008.

La Naissance de l’aurore, Rafael de Surtis, 2008.

L’Œuvre d’or, sui­vi de La Verdoyante, Rafael de Surtis, 2008.

Primavera nova, Arma Artis, 2008.

Melancholia, sui­vi de Parole et silence, Rafael de Surtis, 2009.

Le Pas de la colombe, Encres vives, 2012..

 

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