> Le Bel amour (25), L’ivresse et la poésie

Le Bel amour (25), L’ivresse et la poésie

Par |2018-08-22T07:38:20+00:00 4 mars 2016|Catégories : Chroniques|

 

 

L’IVRESSE ET LA POESIE.

On se sou­vient peut-être de cette Anthologie de la poé­sie chi­noise qui avait été édi­tée voi­ci presque un demi-siècle par Seghers. Que de décou­vertes alors ! Et comme nous avions sen­ti qu’une rééva­lua­tion géné­rale de notre tra­di­tion poé­tique s’imposait !

En par­ti­cu­lier sur le vin, et sur l’ivresse qui l’accompagne, dont nous étions si cer­tains que d’autres avaient le même mépris que nous… Cette ivresse qui intro­dui­sait à la folie des actes, sans nous inter­ro­ger, pré­ci­sé­ment, sur le sens réel de ce terme de folie.

Ainsi, étions-nous convain­cus que l’Islam jetait l’opprobre sur la consom­ma­tion de vin, sans nous deman­der com­ment il se fai­sait  qu’un mys­tique comme ‘Ibn Al Fâridh eût écrit comme tant d’autres un Eloge du Vin (al Khamriya), ou en se condam­nant à ne point entendre, en Perse, les leçons fon­da­men­tales d’un Omar Khayyam ! Et pour­tant ! N’est-ce point Silvestre de Sacy qui, déjà, dans sa Chrestomathie arabe, avait tra­duit, en l’annotant, le poème : « Pourquoi ne m’est-il pas per­mis d’étancher sur tes lèvres la soif qui me dévore ? » Et n’était-ce pas un sou­fi de bonne obé­dience comme l’était Nâbolosi, se réfé­rant d’abord à ‘Ibn Arabî, qui avait livré un pré­cieux com­men­taire d’Al Fârhid – un com­men­taire où l’on com­pre­nait enfin que la « folie » évo­quée avait à voir avec la « pos­ses­sion » par la trans­cen­dance abso­lue et avec ceux que nous avons appe­lés les « fous de Dieu ». Ainsi nous dit-il que « ce Vin, c’est l’Amour divin éter­nel qui appa­raît dans les mani­fes­ta­tions de la créa­tion », et, nous intro­dui­sant sans le savoir à la « sagesse » chi­noise – ou plu­tôt à sa « dérai­son » à nos yeux d’Occidentaux : « (Les gens de la tri­bu) sont IVRES grâce à l’irradiation et à ce qu’ils découvrent devant eux ; ils perdent la connais­sance des choses chan­geantes et pos­sèdent exac­te­ment les sens pro­fonds des secrets. »

Puisque nous nous gar­ga­ri­sons du taoïsme sans tou­jours bien aper­ce­voir ses ori­gines cha­ma­niques, sans nous rendre compte que sa ren­contre (sous la forme du ch’an) avec le Bouddhisme a conduit à ce que nous dénom­mons le zen japo­nais, et en le « tor­dant » si sou­vent selon ce que nous ima­gi­nons, ou selon ce que nous pres­crit notre culture !

 

Aussi, on com­pren­dra avec quel ravis­se­ment j’ai vu paraître en édi­tion de poche, autre­ment dit : acces­sible à tout le monde, le livre de Cheng Wing Fun et de Hervé Collet sur Li Po, ce poète chi­nois et pro­fon­dé­ment taoïste qui vécut au VIII° siècle sous la dynas­tie des Tang – livre aus­si inti­tu­lé : « L’immortel ban­ni sur terre /​ Buvant seul sous la lune. »

Sommes-nous si loin de ce Dalaï-lama du XVII° siècle qui menait sa vie par­mi les pros­ti­tuées, et dont les édi­tions du Seuil ont fait paraître les poèmes voi­ci quelques années ?

Sans doute pas, et dans ce mélange de bio­gra­phie et de poé­sies que les auteurs ont si sub­ti­le­ment intri­quées les unes aux autres, on sai­sit  ce que signi­fie réel­le­ment le sous-titre qu’ils ont don­né à leur œuvre : oui, Li Po fut un éter­nel errant ; oui, les phé­no­mènes de ce monde vont et viennent ; oui, l’ivresse qu’il chante et dont il se réclame est à la fois très réelle et méta­pho­rique ; oui, il se com­plaît à la vue des « cour­ti­sanes », qui ne sont pas exac­te­ment ce que l’on croit trop faci­le­ment.

A témoin, ces quelques vers :

« quand autre­fois le prince Ch’en fes­toyait au Palais de la
    féli­ci­té,
Un vin à dix mille écus fai­sant mon­ter la joie à son comble
Notre hôte nous dit qu’il manque d’argent ?
Qu’on apporte du vin, ensemble buvons
Mon che­val mou­che­té, ma four­rure à mille pièces d’or,
J’appelle un gar­çon, qu’il aille les échan­ger contre du bon
   vin
noyons ensemble la tris­tesse de dix mille géné­ra­tions »

 

Ou encore :

« inutile donc de dis­tin­guer entre les dix mille choses
ivre je perds notion du ciel et de la terre
appuyé sur l’oreiller soli­taire, ma conscience s’amenuise
je ne sais plus où est mon corps
ma joie est alors à son apo­gée » –

 

« je suis tel le sei­gneur Hsieh An, en com­pa­gnie de ses cour­ti­sanes
   De la Montagne de l’est,
Assises devant un paravent doré, sou­riantes et belles comme des
   fleurs
mais aujourd’hui n’est plus hier
et demain est encore à venir (…)
autre­fois elle (la lune) éclai­rait la coupe de vin du prince Liang
le prince Liang dis­pa­ru, la lune est tou­jours là (…)
vive­ment contra­rié par les évé­ne­ments récents,
à m’enivrer je n’hésite pas, allon­gé à l’est du ver­ger de pêchers »

 

Et enfin (il est qua­si­ment à la fin de sa vie) :

« le neu­vième jour je bois sur le Mont du dra­gon
les fleurs jaunes se moquent de l’exilé
ivre je regarde le vent empor­ter mon bon­net
avec la lune je m’attarde à dan­ser »

 

 Que de choses, en effet, avons-nous à entendre ! Tout en se rap­pe­lant que, « là-bas », la poé­sie est inti­me­ment liée à la cal­li­gra­phie, et que, si nous sommes, en effet, en exil sur cette terre, nous n’avons qu’un espoir : nous fondre dans la voie droite d’où sont issues toutes choses.

Et quoi de mieux qu’un poème pour savoir l’exprimer ?

mm

Michel Cazenave

Ecrivain (plus de 50 livres parus, et plus de 400 articles divers), ancien pro­duc­teur de l’émission “Les Vivants et les dieux” à France Culture, Michel Cazenave est un amou­reux impé­ni­tent – dans la mesure où la femme aimée lui paraît être l’incarnation de ce qu’il appelle “La Face fémi­nine de Dieu”. C’est ain­si qu’il a publié nombre de livres de poé­sie depuis la dis­pa­ri­tion de celle qu’il a aimée toute sa vie, et que la poé­sie est clai­re­ment ce qui lui “parle” le plus aujourd’hui.

En 2014, Michel Cazenave a publié Le Bel amour, une antho­lo­gie de sa poé­sie, chez Recours au Poème édi­teurs.

voir :

http://​www​.michel​ca​ze​nave​.fr/

 

ŒUVRE POETIQUE

 

Fragments de la Sophia, Imago, 1981

Fragments d’un hymne, Arfuyen, 1998.

La Grande Quête, Arma Artis, 2003.

Péninsule de la femme, Arma Artis, 2005.

Chants de la Déesse, sui­vis de Gloses, Arbres et Fantasies,  Le Nouvel Athanor, 2005.

Dédicace à l’absente, sui­vi de Paris-Néon, sous le titre géné­ral  “Michel Cazenave”, Le Nouvel Athanor, 2007.

Primavera, Arma Artis, 2007.

Primavera viva, Arma Artis, 2007.

L’Avis poé­tique (1958 – 2006), Arma Artis, 2008.

La Naissance de l’aurore, Rafael de Surtis, 2008.

L’Œuvre d’or, sui­vi de La Verdoyante, Rafael de Surtis, 2008.

Primavera nova, Arma Artis, 2008.

Melancholia, sui­vi de Parole et silence, Rafael de Surtis, 2009.

Le Pas de la colombe, Encres vives, 2012..

 

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