> Le Bel amour (25), L’ivresse et la poésie

Le Bel amour (25), L’ivresse et la poésie

Par |2018-08-16T01:08:54+00:00 4 mars 2016|Catégories : Chroniques|

 

 

L’IVRESSE ET LA POESIE.

On se sou­vient peut-être de cette Anthologie de la poé­sie chi­noise qui avait été édi­tée voi­ci presque un demi-siècle par Seghers. Que de décou­vertes alors ! Et comme nous avions sen­ti qu’une rééva­lua­tion géné­rale de notre tra­di­tion poé­tique s’imposait !

En par­ti­cu­lier sur le vin, et sur l’ivresse qui l’accompagne, dont nous étions si cer­tains que d’autres avaient le même mépris que nous… Cette ivresse qui intro­dui­sait à la folie des actes, sans nous inter­ro­ger, pré­ci­sé­ment, sur le sens réel de ce terme de folie.

Ainsi, étions-nous convain­cus que l’Islam jetait l’opprobre sur la consom­ma­tion de vin, sans nous deman­der com­ment il se fai­sait  qu’un mys­tique comme ‘Ibn Al Fâridh eût écrit comme tant d’autres un Eloge du Vin (al Khamriya), ou en se condam­nant à ne point entendre, en Perse, les leçons fon­da­men­tales d’un Omar Khayyam ! Et pour­tant ! N’est-ce point Silvestre de Sacy qui, déjà, dans sa Chrestomathie arabe, avait tra­duit, en l’annotant, le poème : « Pourquoi ne m’est-il pas per­mis d’étancher sur tes lèvres la soif qui me dévore ? » Et n’était-ce pas un sou­fi de bonne obé­dience comme l’était Nâbolosi, se réfé­rant d’abord à ‘Ibn Arabî, qui avait livré un pré­cieux com­men­taire d’Al Fârhid – un com­men­taire où l’on com­pre­nait enfin que la « folie » évo­quée avait à voir avec la « pos­ses­sion » par la trans­cen­dance abso­lue et avec ceux que nous avons appe­lés les « fous de Dieu ». Ainsi nous dit-il que « ce Vin, c’est l’Amour divin éter­nel qui appa­raît dans les mani­fes­ta­tions de la créa­tion », et, nous intro­dui­sant sans le savoir à la « sagesse » chi­noise – ou plu­tôt à sa « dérai­son » à nos yeux d’Occidentaux : « (Les gens de la tri­bu) sont IVRES grâce à l’irradiation et à ce qu’ils découvrent devant eux ; ils perdent la connais­sance des choses chan­geantes et pos­sèdent exac­te­ment les sens pro­fonds des secrets. »

Puisque nous nous gar­ga­ri­sons du taoïsme sans tou­jours bien aper­ce­voir ses ori­gines cha­ma­niques, sans nous rendre compte que sa ren­contre (sous la forme du ch’an) avec le Bouddhisme a conduit à ce que nous dénom­mons le zen japo­nais, et en le « tor­dant » si sou­vent selon ce que nous ima­gi­nons, ou selon ce que nous pres­crit notre culture !

 

Aussi, on com­pren­dra avec quel ravis­se­ment j’ai vu paraître en édi­tion de poche, autre­ment dit : acces­sible à tout le monde, le livre de Cheng Wing Fun et de Hervé Collet sur Li Po, ce poète chi­nois et pro­fon­dé­ment taoïste qui vécut au VIII° siècle sous la dynas­tie des Tang – livre aus­si inti­tu­lé : « L’immortel ban­ni sur terre /​ Buvant seul sous la lune. »

Sommes-nous si loin de ce Dalaï-lama du XVII° siècle qui menait sa vie par­mi les pros­ti­tuées, et dont les édi­tions du Seuil ont fait paraître les poèmes voi­ci quelques années ?

Sans doute pas, et dans ce mélange de bio­gra­phie et de poé­sies que les auteurs ont si sub­ti­le­ment intri­quées les unes aux autres, on sai­sit  ce que signi­fie réel­le­ment le sous-titre qu’ils ont don­né à leur œuvre : oui, Li Po fut un éter­nel errant ; oui, les phé­no­mènes de ce monde vont et viennent ; oui, l’ivresse qu’il chante et dont il se réclame est à la fois très réelle et méta­pho­rique ; oui, il se com­plaît à la vue des « cour­ti­sanes », qui ne sont pas exac­te­ment ce que l’on croit trop faci­le­ment.

A témoin, ces quelques vers :

« quand autre­fois le prince Ch’en fes­toyait au Palais de la
    féli­ci­té,
Un vin à dix mille écus fai­sant mon­ter la joie à son comble
Notre hôte nous dit qu’il manque d’argent ?
Qu’on apporte du vin, ensemble buvons
Mon che­val mou­che­té, ma four­rure à mille pièces d’or,
J’appelle un gar­çon, qu’il aille les échan­ger contre du bon
   vin
noyons ensemble la tris­tesse de dix mille géné­ra­tions »

 

Ou encore :

« inutile donc de dis­tin­guer entre les dix mille choses
ivre je perds notion du ciel et de la terre
appuyé sur l’oreiller soli­taire, ma conscience s’amenuise
je ne sais plus où est mon corps
ma joie est alors à son apo­gée » –

 

« je suis tel le sei­gneur Hsieh An, en com­pa­gnie de ses cour­ti­sanes
   De la Montagne de l’est,
Assises devant un paravent doré, sou­riantes et belles comme des
   fleurs
mais aujourd’hui n’est plus hier
et demain est encore à venir (…)
autre­fois elle (la lune) éclai­rait la coupe de vin du prince Liang
le prince Liang dis­pa­ru, la lune est tou­jours là (…)
vive­ment contra­rié par les évé­ne­ments récents,
à m’enivrer je n’hésite pas, allon­gé à l’est du ver­ger de pêchers »

 

Et enfin (il est qua­si­ment à la fin de sa vie) :

« le neu­vième jour je bois sur le Mont du dra­gon
les fleurs jaunes se moquent de l’exilé
ivre je regarde le vent empor­ter mon bon­net
avec la lune je m’attarde à dan­ser »

 

 Que de choses, en effet, avons-nous à entendre ! Tout en se rap­pe­lant que, « là-bas », la poé­sie est inti­me­ment liée à la cal­li­gra­phie, et que, si nous sommes, en effet, en exil sur cette terre, nous n’avons qu’un espoir : nous fondre dans la voie droite d’où sont issues toutes choses.

Et quoi de mieux qu’un poème pour savoir l’exprimer ?

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