> Dernier grenier du bel amour, LES CHANTS DE LA RECLUSE

Dernier grenier du bel amour, LES CHANTS DE LA RECLUSE

Par |2018-08-22T08:47:26+00:00 13 juillet 2016|Catégories : Chroniques|

 

 

 

« Mon der­nier Grenier du bel amour », a écrit Michel Cazenave en nous don­nant le pré­sent article. La pro­fon­deur de ses études est d’autant plus aimable que l’écriture en est tou­jours pré­cise, simple, aisée.

Nous lui res­tons rede­vables d’une très fidèle impli­ca­tion et d’avoir enri­chi Recours au poème de sa grande ouver­ture, hori­zon­tale comme ver­ti­cale.

 

 

LES CHANTS DE LA RECLUSE,

 

Qui avait jamais avan­cé l’idée que l’Islam était pro­fon­dé­ment, et presque par essence, « miso­gyne » ? Dans sa ver­sion socio­lo­gique, oui, cer­tai­ne­ment – et il ne me vien­drait même pas en tête de le contes­ter : il suf­fit, sur ce sujet, de lire le texte de Malek Chebel, psy­cha­na­lyste tuni­sien d’origine, sur l’Inconscient des musul­mans, et, ajou­te­rai-je, sur sa dérive « otto­mane », pour s’en rendre bien compte… Mais non pas dans son ver­sant spi­ri­tuel. Après tout, lorsque Mahomet (et le Livre sacré à sa suite), limi­tait à quatre le nombre de femmes auto­ri­sées, on doit prendre en consi­dé­ra­tion que ce n’était pas, pour les puis­sants de l’époque, une chose si cou­rante ! Comme si les hommes n’en avaient jamais fini d’affirmer leur pou­voir… Et c’est ce dont nous fait mer­veilleu­se­ment prendre conscience Salah Stétié, l’un de nos plus grands écri­vains fran­co­phones, avec la réédi­tion, dans la col­lec­tion Spiritualités vivantes chez Albin Michel, de la tra­duc­tion des poèmes de Râbi’a Al’adawiyya et des entre­tiens qu’elle a pu avoir avec des mys­tiques de son temps – tels du moins qu’ils nous ont été rap­por­tés – sous le titre de Rabi’â de feu et de larmes. Née à peu près un demi-siècle après le début de l’Hégire, nous connais­sions déjà, peu ou prou, Rabi’â par les tra­duc­tions qu’en avaient déjà don­nées René Khawam, aux édi­tions de l’Orante, dans les envi­rons des années soixante, puis Stéphane Ruspoli, plus récem­ment, chez Arfuyen. Mais, nous étions-nous bien mis dans la tête qu’elle n’était for­cé­ment ni la pre­mière, ni la der­nière de son peuple à vivre de tels trans­ports ? Chez Khawam, par exemple, s’appuyant sur l’autorité d’Al’Munâwi (qui dis­po­sait de docu­ments qui ne nous sont plus acces­sibles), juste avant Râbi’a Al’adawiyya, nous trou­vons une  Houdhaïfa Al’adawiyya… Quel est vrai­ment l’ordre d’antériorité selon l’Histoire ? Je ne suis pas assez spé­cia­liste de cette ques­tion pour pou­voir la tran­cher. Je constate sim­ple­ment que le cha­pitre consa­cré aux musul­manes mys­tiques, est presque entiè­re­ment rem­pli de celles qui ont vécu au VIII° siècle ap J.-C, c’est-à-dire à peine aux I et II° siècles selon le calen­drier de cette aire de culture, – autre­ment dit, en fin de compte, bien avant Halladj, ou bien fau­drait-il dire long­temps avant Ibn’Arabi l’andalou ?

Rappelons-nous en effet que ce der­nier, lors d’un pèle­ri­nage à La Mecque, et comme il le rap­porte dans les « Illuminations » du même nom, de même que Ruzbehan avec une jeune cau­ca­sienne dans son « Jasmin des Fidèles d’Amour », tom­ba amou­reux fou de la jeune Nizham en qui il décou­vrit la « pré-éter­ni­té » du Divin (loin­tain « sou­ve­nir » de ce que la Gnose, puis la Chrétienté ortho­doxe, pre­nant la suite du « Livre des Proverbes » – et en atten­dant Jung et sa « Réponse à Job » – avaient dénom­mé la Sophia… Mais ne s’agit-il pas là, tout sim­ple­ment, de ce que les anciens perses appe­laient la « Daena » ?).

Toujours est-il que nous nous trou­vons là aux sources du sou­fisme, de tout le cou­rant spi­ri­tuel de l’Islam. Alors, Râbi’a a-t-elle vrai­ment été une pros­ti­tuée comme cer­tains de ses « bio­graphes » le déclarent ? Franchement, quelle impor­tance ? Celle qui répan­dit des par­fums sur les pieds de Jésus, ain­si qu’en témoigne Luc dans son Evangile, ne l’était-elle pas aus­si ? Et ce n’est sans doute pas pour rien qu’on l’a regrou­pée sous la figure de Marie de Magdala… Comme l’a écrit Ibn’arabi, « La plus belle forme de Dieu sur terre est la femme. » Proche, de ce point de vue, d’un maître Eckhart pour qui le nom de « femme » était celui qui conve­nait le mieux à « l’homme noble. »

Et Râbi’a n’a-t-elle pas influen­cé une autre musul­mane telle que Mou’adha Al’adawiyya, née à Basra où Râbi’a a pas­sé de si longues années ? (Il fau­drait cer­tai­ne­ment s’interroger sur cette Basra d’où sont venu(e)s tant de mys­tiques…).

Toujours est-il qu’on com­prend,  à la lire, com­ment Râbi’a (qui veut dire en arabe « la qua­trième »), jus­ti­fiait ce pré­nom qui, pour nous, peut sem­bler un peu hasar­deux .

Ainsi, dit-elle, dans le neu­vième poème qui nous est rap­por­té d’elle :

« Ma coupe, mon vin et le Compagnon sont trois,
Et moi, que rem­plit l’Amour, je suis la Râbi’a (la qua­trième) » –

Et ter­mine-t-elle, en jus­ti­fiant le titre qui a été choi­si :
« Que de nuits déli­rantes j’ai pas­sées, feux, tour­ments,
Et mes yeux se sont faits sources, par mes larmes ! »

mm

Michel Cazenave

Ecrivain (plus de 50 livres parus, et plus de 400 articles divers), ancien pro­duc­teur de l’émission “Les Vivants et les dieux” à France Culture, Michel Cazenave est un amou­reux impé­ni­tent – dans la mesure où la femme aimée lui paraît être l’incarnation de ce qu’il appelle “La Face fémi­nine de Dieu”. C’est ain­si qu’il a publié nombre de livres de poé­sie depuis la dis­pa­ri­tion de celle qu’il a aimée toute sa vie, et que la poé­sie est clai­re­ment ce qui lui “parle” le plus aujourd’hui.

En 2014, Michel Cazenave a publié Le Bel amour, une antho­lo­gie de sa poé­sie, chez Recours au Poème édi­teurs.

voir :

http://​www​.michel​ca​ze​nave​.fr/

 

ŒUVRE POETIQUE

 

Fragments de la Sophia, Imago, 1981

Fragments d’un hymne, Arfuyen, 1998.

La Grande Quête, Arma Artis, 2003.

Péninsule de la femme, Arma Artis, 2005.

Chants de la Déesse, sui­vis de Gloses, Arbres et Fantasies,  Le Nouvel Athanor, 2005.

Dédicace à l’absente, sui­vi de Paris-Néon, sous le titre géné­ral  “Michel Cazenave”, Le Nouvel Athanor, 2007.

Primavera, Arma Artis, 2007.

Primavera viva, Arma Artis, 2007.

L’Avis poé­tique (1958 – 2006), Arma Artis, 2008.

La Naissance de l’aurore, Rafael de Surtis, 2008.

L’Œuvre d’or, sui­vi de La Verdoyante, Rafael de Surtis, 2008.

Primavera nova, Arma Artis, 2008.

Melancholia, sui­vi de Parole et silence, Rafael de Surtis, 2009.

Le Pas de la colombe, Encres vives, 2012..

 

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