> Dernier grenier du bel amour, LES CHANTS DE LA RECLUSE

Dernier grenier du bel amour, LES CHANTS DE LA RECLUSE

Par | 2018-07-23T19:38:42+00:00 13 juillet 2016|Catégories : Chroniques|

 

 

 

« Mon der­nier Grenier du bel amour », a écrit Michel Cazenave en nous don­nant le pré­sent article. La pro­fon­deur de ses études est d’autant plus aimable que l’écriture en est tou­jours pré­cise, simple, aisée.

Nous lui res­tons rede­vables d’une très fidèle impli­ca­tion et d’avoir enri­chi Recours au poème de sa grande ouver­ture, hori­zon­tale comme ver­ti­cale.

 

 

LES CHANTS DE LA RECLUSE,

 

Qui avait jamais avan­cé l’idée que l’Islam était pro­fon­dé­ment, et presque par essence, « miso­gyne » ? Dans sa ver­sion socio­lo­gique, oui, cer­tai­ne­ment – et il ne me vien­drait même pas en tête de le contes­ter : il suf­fit, sur ce sujet, de lire le texte de Malek Chebel, psy­cha­na­lyste tuni­sien d’origine, sur l’Inconscient des musul­mans, et, ajou­te­rai-je, sur sa dérive « otto­mane », pour s’en rendre bien compte… Mais non pas dans son ver­sant spi­ri­tuel. Après tout, lorsque Mahomet (et le Livre sacré à sa suite), limi­tait à quatre le nombre de femmes auto­ri­sées, on doit prendre en consi­dé­ra­tion que ce n’était pas, pour les puis­sants de l’époque, une chose si cou­rante ! Comme si les hommes n’en avaient jamais fini d’affirmer leur pou­voir… Et c’est ce dont nous fait mer­veilleu­se­ment prendre conscience Salah Stétié, l’un de nos plus grands écri­vains fran­co­phones, avec la réédi­tion, dans la col­lec­tion Spiritualités vivantes chez Albin Michel, de la tra­duc­tion des poèmes de Râbi’a Al’adawiyya et des entre­tiens qu’elle a pu avoir avec des mys­tiques de son temps – tels du moins qu’ils nous ont été rap­por­tés – sous le titre de Rabi’â de feu et de larmes. Née à peu près un demi-siècle après le début de l’Hégire, nous connais­sions déjà, peu ou prou, Rabi’â par les tra­duc­tions qu’en avaient déjà don­nées René Khawam, aux édi­tions de l’Orante, dans les envi­rons des années soixante, puis Stéphane Ruspoli, plus récem­ment, chez Arfuyen. Mais, nous étions-nous bien mis dans la tête qu’elle n’était for­cé­ment ni la pre­mière, ni la der­nière de son peuple à vivre de tels trans­ports ? Chez Khawam, par exemple, s’appuyant sur l’autorité d’Al’Munâwi (qui dis­po­sait de docu­ments qui ne nous sont plus acces­sibles), juste avant Râbi’a Al’adawiyya, nous trou­vons une  Houdhaïfa Al’adawiyya… Quel est vrai­ment l’ordre d’antériorité selon l’Histoire ? Je ne suis pas assez spé­cia­liste de cette ques­tion pour pou­voir la tran­cher. Je constate sim­ple­ment que le cha­pitre consa­cré aux musul­manes mys­tiques, est presque entiè­re­ment rem­pli de celles qui ont vécu au VIII° siècle ap J.-C, c’est-à-dire à peine aux I et II° siècles selon le calen­drier de cette aire de culture, – autre­ment dit, en fin de compte, bien avant Halladj, ou bien fau­drait-il dire long­temps avant Ibn’Arabi l’andalou ?

Rappelons-nous en effet que ce der­nier, lors d’un pèle­ri­nage à La Mecque, et comme il le rap­porte dans les « Illuminations » du même nom, de même que Ruzbehan avec une jeune cau­ca­sienne dans son « Jasmin des Fidèles d’Amour », tom­ba amou­reux fou de la jeune Nizham en qui il décou­vrit la « pré-éter­ni­té » du Divin (loin­tain « sou­ve­nir » de ce que la Gnose, puis la Chrétienté ortho­doxe, pre­nant la suite du « Livre des Proverbes » – et en atten­dant Jung et sa « Réponse à Job » – avaient dénom­mé la Sophia… Mais ne s’agit-il pas là, tout sim­ple­ment, de ce que les anciens perses appe­laient la « Daena » ?).

Toujours est-il que nous nous trou­vons là aux sources du sou­fisme, de tout le cou­rant spi­ri­tuel de l’Islam. Alors, Râbi’a a-t-elle vrai­ment été une pros­ti­tuée comme cer­tains de ses « bio­graphes » le déclarent ? Franchement, quelle impor­tance ? Celle qui répan­dit des par­fums sur les pieds de Jésus, ain­si qu’en témoigne Luc dans son Evangile, ne l’était-elle pas aus­si ? Et ce n’est sans doute pas pour rien qu’on l’a regrou­pée sous la figure de Marie de Magdala… Comme l’a écrit Ibn’arabi, « La plus belle forme de Dieu sur terre est la femme. » Proche, de ce point de vue, d’un maître Eckhart pour qui le nom de « femme » était celui qui conve­nait le mieux à « l’homme noble. »

Et Râbi’a n’a-t-elle pas influen­cé une autre musul­mane telle que Mou’adha Al’adawiyya, née à Basra où Râbi’a a pas­sé de si longues années ? (Il fau­drait cer­tai­ne­ment s’interroger sur cette Basra d’où sont venu(e)s tant de mys­tiques…).

Toujours est-il qu’on com­prend,  à la lire, com­ment Râbi’a (qui veut dire en arabe « la qua­trième »), jus­ti­fiait ce pré­nom qui, pour nous, peut sem­bler un peu hasar­deux .

Ainsi, dit-elle, dans le neu­vième poème qui nous est rap­por­té d’elle :

« Ma coupe, mon vin et le Compagnon sont trois,
Et moi, que rem­plit l’Amour, je suis la Râbi’a (la qua­trième) » –

Et ter­mine-t-elle, en jus­ti­fiant le titre qui a été choi­si :
« Que de nuits déli­rantes j’ai pas­sées, feux, tour­ments,
Et mes yeux se sont faits sources, par mes larmes ! »

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