> Michele Miccia – Il Ciclo dell’acqua /​ Le Cycle de l’eau (extrait)

Michele Miccia – Il Ciclo dell’acqua /​ Le Cycle de l’eau (extrait)

Par |2018-10-07T08:02:58+00:00 5 octobre 2018|Catégories : Chroniques, Michele Miccia|

pré­sen­té et tra­duit par Marilyne Bertoncini

Michele Miccia est né en 1959 à Bernalda, en pro­vince de Matera. Il vit à Parme depuis plus de 50 ans. Quand, fina­le­ment, il est mort, il a com­men­cé à écrire, pour son propre mal­heur et celui des autres, même si per­sonne ne s’en est aper­çu.

Le Cycle de l’eau com­plet se com­pose de 9 par­ties. On ignore si les autres résis­te­ront. Sans par­ler des cen­taines d’épigrammes qu’il devra publier en plu­sieurs volumes, quand il sera mort une seconde fois.”

Ce que la bio­gra­phie,  confiée par le poète, ne dit pas, tant il est dis­cret, c’est son par­cours dans le monde, ce qui l’a ame­né à l’écriture.  Est-ce parce que Miccia est un phi­lo­sophe deve­nu ébé­niste qu’il construit une oeuvre poé­tique comme on fabrique un meuble ? Est-ce, ain­si qu’il le déclare quand on parle avec lui, le désir de « don­ner un corps » à sa poé­sie, en lui pro­cu­rant le cadre scien­ti­fique du cycle natu­rel de l’eau ? Je l’ignore – mais le “Cycle de l’eau” dont nous vous pro­po­sons un extrait est bien né tout armé, conçu comme un pro­jet tou­jours en cours, qui com­pren­dra 9 livres.

Le pre­mier se penche sur le ber­ceau de l’eau, encore fan­geuse, pri­son­nière de la terre ger­mi­nale, en-deçà de sa conscience d’eau. Au fil des volumes, elle acquiert le sens de son indi­vi­dua­li­té maté­rielle, puis prend conscience des autres, inter­agit avec eux, pour­suit son par­cours et devient l’eau de nos cana­li­sa­tions, témoin de la vie quo­ti­dienne, puis fleuve tour­né vers la mer (Michele habite dans la Valpadane, où coule le Pô et ses affluents : l’imaginaire de l’eau y a tout son sens), et sa conscience fluide s’élargit au monde… Dans les pro­chains volumes, en ges­ta­tion, la vie de l’eau se per­dra dans la mer, avant d’accomplir l’acte ultime/​premier du cycle, et de s’évaporer.

Cet ensemble  a été conçu par Michele Miccia comme “une cage” dit-il, pour don­ner un corps à ses poèmes. Ce beau corps liquide – dont les pre­miers livres ont été écrits de façon presque contem­po­raine, dans une forme conte­nue en “frag­ments” au nombre de 66 ou 90 – est sou­mis à une écri­ture dont l’apparente sim­pli­ci­té cache une redou­table construc­tion, non dépour­vue de la liber­té de se créer des excep­tions. Le poète s’y fait la voix de l’eau, et son regard (can­dide?) sur le monde, et ses contem­po­rains : le point de vue scien­ti­fique adop­té (le poète suit scru­pu­leu­se­ment le deve­nir de l’eau, et toutes les impli­ca­tions tech­niques qui sont liées à son emploi, domes­tique ou indus­triel, sa pol­lu­tion, les méandres de son des­tin), se double ain­si d’une his­toire plus per­son­nelle, qui parle de l’humain, de son déve­lop­pe­ment psy­cho­lo­gique, du pas­sage de l’inconscient à la conscience, des affects, amour ou haine – mais aus­si des aspects plus phy­sio­lo­giques de l’existence  – les mala­dies, le vieillir et dimi­nuer, avant de dis­pa­raître …  

Quoiqu’il s’en défende – un peu –  le poète ouvre aus­si au lec­teur la porte vers une réflexion plus méta­phy­sique : à tra­vers l’eau, c’est un cycle de renais­sances qui se des­sine, une démarche vers une spi­ri­tua­li­té toute maté­rielle – l’un des grands para­doxes de ce tra­vail – dans laquelle l’assomption de l’eau vers son des­tin de nuage et de pluie fait scin­tiller un espoir de sur­vie, sous d’autres formes – qu’accomplit peut-être cette suite du “Ciclo dell’acqua”, écrite dans le sen­ti­ment de l’urgence pro­cu­rée par la claire per­cep­tion de ce qu’on porte en soi, et qu’on craint de n’avoir le temps de réa­li­ser.

 

*

Moi aus­si j’ai l’eau qui m’arrive à domi­cile après

qu’elle ait per­du la pudeur

de sa nais­sance et la pru­dence

du pre­mier sillon à creu­ser

dans la terre plus docile,

cana­li­sée sous

les rues elle répu­die son charme et les rives qui s’y

mirent, le plai­sir de creu­ser un fond

qui la repose,

chaque eau a un comp­teur

qui la mesure et porte

le nom de son usa­ger.

 

Anch’io ho la mia acqua che arri­va a domi­ci­lio dopo

aver per­so il pudore del­la

nas­ci­ta e la pru­den­za

del pri­mo sol­co da sca­vare

tra la ter­ra più docile,

inca­na­la­ta sot­to

le strade ripu­dia la sua avve­nen­za e le rive che vi si

spec­chia­no den­tro, il pia­cere di sca­var­si un fon­dale

che la ripo­si,

ogni acqua ha un conta­tore

che la misu­ra e assume

il nome del suo utente.

 

*

Maintenant je res­taure le moi,

je lève le rideau quand je parle,

face au miroir je suis de nou­veau un sujet, une

pré­sence qui fait ten­dance, bio­di­verse,

centre et péri­phé­rie, tou­jours connec­tée,  fron­tière

de moi-même,

je m’explique seule parce que

je suis juste, je m’auto-absous, la pre­mière à

tom­ber malade jusqu’à l’autodestruction en rai­son

de tant de sa véri­té,

je suis tel­le­ment immer­gée dans mon

moi que je ne me semble pas moi.

 

Adesso ripris­ti­no l’io,

alzo il sipa­rio quan­do par­lo,

di fronte allo spec­chio sono di nuo­vo un sog­get­to, una

pre­sen­za che fa ten­den­za, bio­di­ver­sa,

cen­tro e per­ife­ria, sempre connes­sa, confine di me

stes­sa,

mi spie­go da sola per­ché

io sono gius­ta, mi autoas­sol­vo, la pri­ma ad

amma­lar­si fino all’autodistruzione per

tan­ta sua veri­tà,

sono così immer­sa nel mio

io che non mi sem­bro io.

 

*

Je n’use pas la ponc­tua­tion

nul ne peut m’arrêter,

je ne veux pas être obs­cur

parce que je crois seule­ment

aux choses que je com­prends, je ne suis

pas lyrique, ni même expé­ri­men­tal peut-être presque

nor­mal ou bien tout ce que vous vou­lez

il suf­fit que je sois dans mon par­ti­cu­lier, j’appartiens à la

race

des morts qui m’ont ensei­gné à  voir d’en haut,

c’est la dis­tance qui me reste de la confu­sion

du nous.

 

Non uso la pun­teg­gia­tu­ra

nes­su­no mi può fer­mare,

non voglio essere oscu­ro

per­ché cre­do sol­tan­to

alle cose che capis­co, non

sono liri­co, nem­me­no spe­ri­men­tale forse qua­si

nor­male oppure tut­to ciò che vi pare

bas­ta che stia nel mio par­ti­co­lare, appar­ten­go alla

raz­za

dei mor­ti che mi han­no inse­gna­to a vedere dall’alto,

è la dis­tan­za che mi res­ta dal­la confu­sione

del noi.

les poèmes tra­duits et pré­sen­tés ici sont tous
extraits de ce volume.

 

 

 

 

 

*

Si je suis concave je n’ai

pas de conca­vi­té qui me contienne,

si lumière une ombre me baillonne, je n’ai

nul contraire qui me fasse concur­rence

me limite ou m’augmente,

mon nom va pour moi

dans le détroit de son orbite

pour évi­ter la

frac­ture pour sor­tir

des rangs, échap­per à l’affrontement.

 

Se sono conca­vo non ho

un inca­vo che mi conten­ga,

se luce un’ombrami imba­va­glia, non ho

un  contra­rio che mi fac­cia concor­ren­za

mi limi­ti o mi aumen­ti,

il mio nome va per

me nel­lo stret­to del­la sua orbi­ta

ad evi­tare la

frat­tu­ra per uscire

dai ran­ghi, sfug­gire allo scon­tro.

 

*

 

J’adviens dans le pré­sent, je n’entends pas ma

voix qui est déjà dans le futur

avec le regret du pas­sé, je sui ici et main­te­nant et chaque

fait m’arrive déli­vré de son exo­tisme, sans

impor­ta­tion et fran­chis­se­ment des fron­tières ni dépla­ce­ment de lieu

et d’espace, je ne suis pas épui­sé par des marches for­cées, par

des cols pas­sés avec qua­ran­taines impo­sées,

je suis à zéro kilo­mètre

de moi-même, vierge à jamais.

 

Avvengo nel tem­po pre­sente, non sen­to la mia

voce che sta già nel futu­ro

con il rim­pian­to del pas­sa­to, sono qui e ora e ogni

fat­to viene a me sgra­va­to del suo eso­ti­co, sen­za

impor­ta­zio­ni e scon­fi­na­men­ti né spos­ta­men­ti di luo­go

e di spa­zio, non ven­go sfi­bra­ta da marce for­zate, da

vali­chi super­a­ti con qua­ran­tene imposte,

sono a zero chi­lo­me­tri

da me, per sempre ver­gine.

 

*

Je me pare, j’orne mon corps

de dia­mants que la chair a pêchés dans mon sang

plus vif , ma beau­té est pro­fonde

autant que ma peau, plus loin

elle est fil­trée comme

une pré­dis­po­si­tion au men­songe, je pré­fère la lumière

des astres qui se perd vers d’autres mondes pour

ne pas s’enamourer de la terre, ain­si chaque autre ciel

accroît l’ambre de mon corps où

mes amants vou­draient se cacher.

 

Mi addob­bo, allie­to il cor­po

con dia­man­ti che la carne ha pes­ca­to nel mio sangue

più scal­tro, la mia bel­lez­za è pro­fon­da

quan­to la mia pelle, oltre

viene fil­tra­ta come

una pre­dis­po­si­zione a men­tire, pre­fe­ris­co la luce

degli astri che si perde ver­so altri mon­di per non

inva­ghir­si del­la ter­ra, così ogni cie­lo in più

accresce l’ambra del mio cor­po dove

i miei aman­ti vor­reb­be­ro anni­dar­si.

 

mm

Marilyne Bertoncini

Marilyne Bertoncini, co-res­pon­sable de la revue Recours au Poème, doc­teur en Littérature, spé­cia­liste de Jean Giono, col­la­bore avec des artistes, vit, écrit et tra­duit. Ses textes et pho­tos sont publiés dans diverses revues fran­çaises et inter­na­tio­nales, et sur son blog : 
http://​mino​tau​ra​.unblog​.fr.

Principales publi­ca­tions : 

  • tra­duc­tions de l’anglais (US et Australie) : Barry Wallenstein, Martin Harrison, Peter Boyle (Recours au Poème édi­teurs, 2014 et 2015), Carol Jenkins ( River road Poetry Series, 2016)
  • Secanje Svile, Mémoire de Soie, Tanja Kragujevic, édi­tion tri­lingue, Beograd 2015
  • Livre des sept vies , Ming Di,  Recours au Poème édi­tions, 2015
  • Histoire de Famille,  Ming Di, édi­tions Transignum, avec des illus­tra­tions de Wanda Mihuleac,  juin 2015

Poèmes per­son­nels

  • Labyrinthe des Nuits, suite poé­tique, RaP édi­teur, 2015
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, Encres Vives, avril 2016
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence,  Jacques André  édi­teur, 2017
  •  Aeonde, La Porte, 2017
  • AEncre de Chine, livre-ardoise sur un pro­jet de Wanda Mihuleac
  • Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englou­ti, édi­tions Imprévues, 2017
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence, Jacques André édi­teur , mars 2017.
  • L’Anneau de Chillida, L’Atelier du Grand Tétras, 2018
  • Sable, sur des gra­vures de Wanda Mihuleac, Transignum (à paraître)

(fiche bio­gra­phique com­plète sur le site de la MEL : http://​www​.​m​-​e​-​l​.fr/​m​a​r​i​l​y​n​e​-​b​e​r​t​o​n​c​i​n​i​,​e​c​,​1​301 )

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