> Un Album de jeunesse, et Tout terriblement : centenaire Apollinaire aux éditions Gallimard

Un Album de jeunesse, et Tout terriblement : centenaire Apollinaire aux éditions Gallimard

Par |2018-11-09T10:29:38+00:00 5 novembre 2018|Catégories : Essais & Chroniques, Guillaume Apollinaire|

Deux livres, chez Gallimard, couvrent presque tout l’empan de la brève vie du poète. Le pre­mier est le très émou­vant car­net de des­sins du jeune Wilhelm de Kostrowitzky, col­lé­gien moné­gasque de 13 ans – à l’aube de son des­tin…

… Cet album, qui a depuis été ven­du très cher1, fai­sait par­tie de la biblio­thèque de l’amateur d’art Pierre Bergé.

Ainsi que le sou­hai­tait son pro­prié­taire 2, cette publi­ca­tion nous offre, sous l’élégant emboi­tage aux cou­leurs de la NRF, une repro­duc­tion à l’identique de l’original, dans son for­mat à l’italienne 3 – soit un ensemble de poèmes et des­sins réa­li­sés au fusain  : le fac-simile repro­duit très pré­ci­sé­ment aus­si le ver­so des feuilles où le char­bon a lais­sé des traces – on ima­gine presque y lire l’empreinte des doigts de l’enfant-poète de 13 ans qui les rem­plit, réa­li­sant ain­si une sorte de “véro­nique” laïque – ce linge por­teur, dit-on, du visage du Christ – témoi­gnant de la pré­sence encore du poète pour qui feuillette l’album…

Inauguré le 26 juillet 1893, au début des grandes vacances, selon la date ins­crite sur le pre­mier des­sin qui porte, comme plu­sieurs autres cro­quis, la signa­ture “W. de Kostrowitzky”, le car­net s’achève en 1895, date à laquelle le col­lège Saint-Charles de Monaco fut fer­mé, et le poète-en-herbe rejoi­gnit les bancs du col­lège Stanislas, à Cannes, puis ceux du lycée de Nice où, en 1897, où il signa pour la pre­mière fois ses poèmes de son solaire nom de plume.

Un album de jeu­nesse, sui­vi d’Un album de jeu­nesse signé W. de K. ou Les pre­miers pas de Guillaume Apollinaire par Pierre Caizergues, Collection  Blanche, Gallimard, livre sous cof­fret, 17, 50 euros.

cou­ver­ture ori­gi­nale,  vente Pierre Bergé et asso­ciés

détail de la page “Noël” 

On ne pressent pas for­cé­ment le talent à venir dans chaque feuillet de ce car­net, par ailleurs fort émou­vant : on y ren­contre des per­son­nages his­to­riques, tirés sans doute des lec­tures sco­laires du jeune Wilhelm (buste d’Alexandre le Grand, Vercingétorix se ren­dant à César…)  mais aus­si des cari­ca­tures (sil­houettes de mode, ou les reli­gions et le ministre des cultes témoi­gnant déjà d’une belle liber­té de pen­sée!) por­traits du quo­ti­dien (marin, vieille au tri­cot), scènes mili­taires, pay­sages – entre autres une vue de Tripoli, une aqua­relle de fleur… Une pré­sen­ta­tion en fin de volume donne des clés pour une lec­ture plus fine de ce qui est pour­tant avant tout un objet de curio­si­té, et un «   must   » pour la biblio­thèque des « fans » du poète.

Universitaire, spé­cia­liste d’Apollinaire, Pierre Caizergues – qui avait pous­sé Pierre Bergé à faire l’acquisition de ce car­net rare – accom­pagne cet objet d’une pré­sen­ta­tion fort inté­res­sante, et y attire  l’attention du lec­teur, l’invitant notam­ment à déce­ler dans ce car­net le goût de l’adolescent pour l’assemblage sur­pre­nant du texte et des illus­tra­tions, annon­cia­teur des futurs cal­li­grammes du poète, notam­ment dans le poème inti­tu­lé “Minuit”, com­po­si­tion à l’encre de chine et fusain datée de 1894 ? où se mêlent texte et des­sins dans une ambiance oni­rique  déjà apol­li­na­rienne, et  le rythme  du « Noël  » en vers octo­syl­la­biques 4  qui anonce celui de  «  La chan­son du Mal Aimé  ».

détail de la page “minuit”

Tout ter­ri­ble­ment  est un cal­li­gramme paru dans le cata­logue d’une expo­si­tion consa­crée à Léopold Survage et Irène Lagut, en 1917. Il sert ici de titre à un flo­ri­lège de poèmes d’Apollinaire qu’accompagnent des oeuvres de peintres qui lui furent proches et dont il par­ta­geait les recherches pour une esthé­tique révo­lu­tion­naire de la pein­ture et de la repré­sen­ta­tion  : Matisse, Picasso, De Chirico, Derain – la bande du Bateau-Lavoir et Marie Laurencin avec qui il entre­tient une rela­tion amou­reuse… On se rap­pel­le­ra qu’un mois avant la publi­ca­tion d’Alcools, Apollinaire, nova­teur aver­ti,  avait fait paraître Les Peintres Cubistes, Méditations esthé­tiques .

Gallimard, dont il consti­tue la “figure de proue” de la col­lec­tion poé­sie (plus de 2 mil­lions d’exemplaires ven­dus pour les 6 titres publiés 5 ) a confié la confec­tion de ce flo­ri­lège à Laurence Campa, auteure chez eux de la bio­gra­phie de réfé­rence du poète. Cet ouvrage, qui n’est pas encore entre nos mains à l’heure où j’écris, avec une copie du B.A.T, est conçu dans la veine des ouvrages illus­trés de la col­lec­tion, petites mer­veilles dont nous avons déjà par­lé ici : Char-Giacometti, Picasso-Reverdy, Eluard-Man Ray.

Tout ter­ri­ble­ment,  Anthologie de poèmes illus­trés, Édition et pré­face de    Laurence Campa Collection     Poésie/​Gallimard, Gallimard, 7,30 euros.

Marie Laurencin, 1909, Apollinaire et ses amis.

Abondamment illus­tré (on ren­contre des oeuvres de Brancusi, Duchamp, Fernand Léger, Redon…), ce recueil (majo­ri­tai­re­ment consti­tué – on peut peut-être le regret­ter – d’extraits d’Alcools et de Calligrammes) est doté des réfé­rences pré­cises des oeuvres, d’une bio­gra­phie d’Apollinaire, et d’une pré­face qui est un por­trait tou­chant d’un poète enne­mi des règles, du réel et des habi­tudes, plus enclin à vivre dans l’imaginaire ce “moment de songe et de sus­pens que le peintre sur­réa­liste André Masson (…) appel­le­rait un jour l’heure d’Apollinaire“. De cet inquiet, ico­no­claste, “tou­jours divers, tou­jours mobile”, Laurence Campan sou­haite, à tra­vers le choix des textes qu’elle a effec­tué, rendre compte de cette “image mou­vante d’une iden­ti­té inquiète, de la vie variable, de l’élan d’amour et de l’âme en guerre”.

Les oeuvres mises en paral­lèle ne se veulent pas des illus­tra­tions mais, choi­sies par­mi celles que le poète aurait aimé ou pu aimer, tentent de pro­po­ser un par­cours d’échos et d’affinités ver­bales et plas­tiques…  A cha­cun, sui­vant ces pro­po­si­tions, d’inventer son propre par­cours entre l’oeuvre apol­li­na­rienne et la créa­tion artis­tique du début du siècle qu’il a défen­due, sou­te­nue et pro­mue.


Notes

  1. plus de 100.000 euros selon la salle de vente[]
  2. il déclare en limi­naire au livre : « Avoir pu acqué­rir un ouvrage de jeu­nesse de, qui n’était pas encore Guillaume Apollinaire, cause, certes, un grand plai­sir, mais crée aus­si des devoirs. Le pre­mier est de le par­ta­ger avec d’autres pour leur per­mettre de pro­fi­ter de cette décou­verte. Cet album, rap­pe­lons-le, est demeu­ré inédit. J’ai tou­jours consi­dé­ré que les livres n’entraient dans ma biblio­thèque que d’une manière tem­po­raire, en tran­sit en quelque sorte, et qu’un jour ils par­ti­raient. C’est ce qu’ils feront au cours des ventes que j’ai déci­dé d’organiser, mais aupa­ra­vant je suis heu­reux d’offrir aux lec­teurs cette œuvre, par­fois mal­ha­bile, d’un col­lé­gien de treize ans qui allait deve­nir l’un des plus grands poètes fran­çais du XXe siècle. »[]
  3. selon la des­crip­tion du cata­logue de la salle de ventes : In-8 oblong, cuir de Russie prune, dos lisse, plats déco­rés en relief d’un large lis­tel à froid, avec men­tion “Album” sur le pre­mier et les ini­tiales “W.K.” sur le second en lettres dorées, bor­dures inté­rieures déco­rées, tranches dorées (reliure de l’époque). Exceptionnel album de des­sins ori­gi­naux réa­li­sés par le très jeune Guillaume Apollinaire, avec deux poèmes auto­graphes, dont le pre­mier cal­li­gramme connu. Il ren­ferme 29 com­po­si­tions ori­gi­nales, la plu­part signées : 22 au crayon noir ou au fusain, 4 colo­riées ou aqua­rel­lées et 3 à l’encre de Chine. On remarque éga­le­ment la trace de quelques cro­quis volon­tai­re­ment effacés.L’album porte les ini­tiales “W.K.” en lettres dorées sur le second plat, res­ti­tuant le nom véri­table du futur Guillaume Apollinaire : Wilhelm de Kostrowitzky. []
  4. Daté de 1894 et orné de trois des­sins (Vierge ado­rant le Christ, cal­vaire, Rois mages), il a été soi­gneu­se­ment cal­li­gra­phié à l’encre de Chine. Ce poème de jeu­nesse n’a pas été repro­duit dans les Oeuvres d’Apollinaire publiées par Marcel Adéma et Michel Décaudin.[]
  5. les 6 titres parus sont réédi­tés en cof­fret à l’occasion du cen­te­naire[]

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Marilyne Bertoncini

Marilyne Bertoncini, co-res­pon­sable de la revue Recours au Poème, doc­teur en Littérature, spé­cia­liste de Jean Giono, col­la­bore avec des artistes, vit, écrit et tra­duit de l’anglais et de l’italien. Ses textes et pho­tos sont publiés dans diverses revues fran­çaises et inter­na­tio­nales, dans des antho­lo­gies, et sur son blog :  http://​mino​tau​ra​.unblog​.fr.

Principales publi­ca­tions :

Traductions : 

  • tra­duc­tions de l’anglais (US et Australie) : Barry Wallenstein, Martin Harrison, Peter Boyle (Recours au Poème édi­teurs, 2014 et 2015), Carol Jenkins ( River road Poetry Series, 2016)
  • autres tra­duc­tions :
  • Secanje Svile, Mémoire de Soie, Tanja Kragujevic, édi­tion tri­lingue, Beograd 2015
  • Livre des sept vies , Ming Di, Recours au Poème édi­tions, 2015
  • Histoire de Famille, Ming Di, édi­tions Transignum, avec des illus­tra­tions de Wanda Mihuleac,  juin 2015
  • Instantanés, Eva-Maria Berg, édi­tions Imprévues, 2018

Poèmes per­son­nels : 

  • Labyrinthe des Nuits, suite poé­tique, RaP édi­teur, 2015
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, Encres Vives, avril 2016
  • Aeonde, La Porte, 2017
  • AEncre de Chine, livre-ardoise sur un pro­jet de Wanda Mihuleac
  • Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englou­ti, édi­tions Imprévues, 2017
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence, Jacques André édi­teur , mars 2017
  • L’Anneau de Chillida, L’Atelier du Grand Tétras, 2018
  • Mémoire vive des replis, poèmes et pho­tos de l’auteure, édi­tions “Pourquoi viens-tu si tard?”, novembre 2018
  • Sable, sur des gra­vures de Wanda Mihuleac, Transignum (à paraître mars 2019)

(fiche bio­gra­phique com­plète sur le site de la MEL : http://​www​.​m​-​e​-​l​.fr/​m​a​r​i​l​y​n​e​-​b​e​r​t​o​n​c​i​n​i​,​e​c​,​1​301 )

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