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Patmos au temps du Covid 19

Par |2020-05-07T16:12:59+02:00 6 mai 2020|Catégories : Focus, Lorand Gaspar|

médi­ta­tion sur la per­cep­tion de la catas­trophe,  en lisant l’œuvre de Lorand Gaspar

Printemps 2020 – Les mar­ti­nets rasent le bal­con où s’épanche le par­fum des vio­lettes. Le ciel d’un bleu pur ourle la fronde du pla­tane d’un vert phos­pho­res­cent. Tout est calme – serein – mais je suis confi­née. Comme tout un pays, comme le monde entier – recluse. La pla­nète frap­pée d’un Léviathan micro­sco­pique dont la venue mes­sia­nique était annon­cée depuis des décen­nies… Covid 19 – le Corona virus…

Encore que nul n’y crût vrai­ment – après nous le déluge, mal­gré de nom­breuses alertes – l’annonce de l’épidémie, deve­nue pan­dé­mie, remonte à jan­vier – j’écris ceci aux alen­tours de Pâques. Pendant des jours, des nuits, un sen­ti­ment archaïque a han­té mes pen­sées, en sour­dine, une sorte de peur, – et pour­tant ce n’était pas cela, le mot pré­cis me manque… Une sidé­ra­tion, plu­tôt : la para­ly­sante incré­du­li­té face à un évé­ne­ment qui dépasse le quo­ti­dien dans lequel je suis plon­gée et dont je ne vois rien ; annon­cée par les médias, l’attente du pro­chain coup, frap­pé comme par la queue d’un invi­sible dra­gon qui se débat et fauche sans dis­cri­mi­na­tion. Juste, en ouvrant la radio, la confir­ma­tion autant crainte que pré­vue du nombre des vic­times tou­jours plus impres­sion­nant à tra­vers le monde stu­pé­fait, et désar­mé.

Oui, sidé­ra­tion, voi­là le mot pré­cis, face à cette menace sub­tile, cette fau­cheuse qui plane dans l’air ; je suis – j’étais – dans la stu­pé­fac­tion de cet inter­mi­nable pré­sent qui vous pétri­fie, comme la femme de Loth deve­nue bloc de sel, face à l’avenir même le plus proche qu’on peine à ima­gi­ner et dont on com­prend, atter­ré, que nul ne sait encore com­ment le gérer…

C’est dans ces cir­cons­tances que j’ai repris le Carnet de Patmos  de Lorand Gaspar, livre sor­ti de ma biblio­thèque à l’annonce de la dis­pa­ri­tion du poète, le 9 octobre 2019, et qui m’attendait dans un pile où je viens de le sai­sir, pour le lire dans la tié­deur de ce matin de safre et de jacinthe.

Médecin ET poète – huma­niste enga­gé dans la recherche (en neu­ros­ciences notam­ment) comme sur le ter­rain (il était en effet chi­rur­gien à l’hôpital fran­çais de Jérusalem puis au CHU de Tunis) : com­ment Lorand Gaspar aurait-il réagi, s’il avait vécu la crise qui nous accable et nous amè­ne­ra peut-être à revoir nos modes de vie convul­sifs, et pré­da­teurs pour la pla­nète ? Menacé de dépor­ta­tion du tra­vail dans son pays au cours de la 2ème Guerre mon­diale, et réfu­gié en France, Lorand Gaspar était aus­si un his­to­rien, pho­to­graphe et tra­duc­teur fran­çais. Médecin, tou­jours : j’imagine que dans les cir­cons­tances actuelles, il ne se serait pas reti­ré dans une thé­baïde, fût-elle l’île de Patmos qu’évoque ses car­nets, mais qu’il aurait affron­té – avec des mots autant qu’avec des actions – l’adversaire insi­dieux qui nous cloître, tan­dis que je lis chaque jour des nou­velles effa­rantes et que je pense à ceux que j’ai connus et qui risquent de dis­pa­raître, frap­pés par cet enne­mi infi­ni­té­si­mal et infi­ni­ment ter­rible.

Temps d’inquiétude et de médi­ta­tion… voi­ci venu le temps où j’ouvre Le car­net de Patmos 164 pages, aux édi­tions Le Temps qu’il fait, 1991

Carnet de Patmos, Textes & Photographies de Lorand Gaspar, aux édi­tions Le Temps qu’il fait, 1991

C’est un exem­plaire usé que je tiens en main : tatoué par une biblio­thèque qui l’a voué au pilon, ain­si que l’indique une anno­ta­tion en page de garde – avant d’annuler sa déci­sion et de le pro­po­ser à quelque bou­qui­niste… Je l’ai trou­vé « en ligne », atti­rée par le titre (j’aime autant les récits de voyage que les îles grecques – d’ailleurs, j’y avais ima­gi­né Phidias 2La Dernière Oeuvre de Phidias, Jacques André édi­teur, 2017, créant sa der­nière œuvre,) – et sans doute aus­si par les pho­tos en noir et blanc qui le com­posent. Et com­ment, au moment où j’écris ceci, ne pas me rap­pe­ler que Patmos est le lieu où vécut en exil, dans une grotte désor­mais trans­for­mée en cha­pelle, le pro­phète de l’Apocalypse, Jean de Patmos, dont la parole figure en épi­graphe d’un autre texte relié à cette île et que je reçois comme un mes­sage per­son­nel : 3le « Journal de Patmos » Poésie-Gallimard, p. 86 :

 Va, prends le livre ouvert dans la main de l’ange debout sur la mer et sur la terre… Prends-le et mange-le, il sera amer à ton ventre, mais dans ta bouche il sera comme du miel. , (Apocalypse, X -8)

Oui, je ferai mon miel de ce texte que je lis dans des cir­cons­tances que j’imagine simi­laires à celles qui ins­pi­rèrent le voyant – le poète n’a-t-il pas mis­sion de lire les oracles ?

Et je me sens bien proche du poète pour lequel  toute la Méditerranée – Mare Nostrum, creu­set de nos cultures – est le sub­strat d’où naissent ses écrits. Patmos revient à trois reprises dans le titre des livres dont je dis­pose dans mon confi­ne­ment : outre ces car­nets, deux volumes de ses œuvres, dans la petite col­lec­tion « Poésie-Gallimard » : Patmos et autres poèmes, ain­si que Egée, Judée, dont la pre­mière par­tie contient un « Journal de Patmos ». Repris, retra­vaillés, réécrits, les textes sur cette île se répondent d’un livre à l’autre. Un pas­sion­nant article de Véronique Montémont , acces­sible en ligne 4Lorand Gaspar : genèse des Carnets de Patmos –  http://​www​.item​.ens​.fr/​a​r​t​i​c​l​e​s​-​e​n​-​l​i​g​n​e​/​l​o​r​a​n​d​-​g​a​s​p​a​r​-​g​e​n​e​s​e​-​d​e​s​-​c​a​r​n​e​t​s​-​d​e​-​p​a​t​m​os/ m’apprend tou­te­fois que la recherche géné­tique ne me per­met­tra pas – comme j’en avais eu l’espoir – de remon­ter d’un texte à l’autre  vers le « degré zéro » de « Patmos » comme on remonte à la source de l’inspiration, pour suivre le cours d’une pen­sée, des notes pré­li­mi­naires dans des car­nets bien tenus au fil des séjours dans l’île, vers le poème final qui serait comme la quin­tes­sence ima­gi­nale et lexi­cale du pro­jet…

En réa­li­té,  les notes sont prises sur des papiers divers – cahiers, feuillets et pages arra­chées à dif­fé­rents moments de dif­fé­rents sup­ports aléa­toires (témoi­gnant par cette dis­per­sion de la situa­tion de l’écrivain/écrivant au cours d’une vie où il se sera rare­ment posé au bureau pour écrire, mais plu­tôt pro­fi­tant des moindres inter­stices de sa vie pro­fes­sion­nelle pour noter sur ce dont il dis­po­sait) : tout contri­bue à rendre confuse la genèse des textes et leur chro­no­lo­gie .

 

Comment, sans avoir la foi mil­lé­na­riste qui l’a sans doute ins­pi­ré, com­prendre l’allégorie de l’Apocalypse ? Comment faire usage du mythe pour com­prendre – et agir. Il s’agit d’un sus­pens – un ins-tant, celui de la « Révélation » de la fin des temps dans ce texte reli­gieux. Le sus­pens entre la vie échue du monde et le Jugement der­nier, juste avant que tout bas­cule – de l’inachevé de nos œuvres et vies à l’achèvement final et son apo­théose. J’en retiens pour ma part l’instant de sidé­ra­tion où tout s’arrête dans l’attente du spec­tacle qui va se dérou­ler et qu’on n’attendait pas mais qui nous fait vivre sus­pen­dus aux lèvres du pro­phète qui déve­loppe l’attente – attente des visions qui appa­raissent aux yeux enfin des­sillés, attente des infor­ma­tions assé­nées par les médias, attente dans un temps immo­bi­li­sé qui m’amène, par ana­lo­gie aux images fixées dans la chambre noire du pho­to­graphe, appa­rais­sant sous l’effet du révé­la­teur chi­mique, dans les bacs où se fixent les sels d’argent… Il s’agit de la même fas­ci­na­tion du spec­ta­teur – comme figé sous l’effet du regard d’une moderne Gorgone – et son regard aveugle fixe la lumière qui va tout balayer mais semble encore immo­bile dans l’instant mena­çant. L’Apocalypse est ce temps de lumière – empri­son­née comme un éclair hors de la durée – dont l’explosion aveu­glante révèle le gouffre inver­sé (ra)menant vers un pos­sible nou­veau monde, de nou­veaux cieux, une « nou­velle Jérusalem » (21-22 – 55) ou un chan­ge­ment radi­cal de para­digme civi­li­sa­tion­nel…

Les dac­ty­lo­grammes mêmes témoignent d’une inces­sante reprise syn­taxique ou lexi­cale, dif­fi­cile à orga­ni­ser tem­po­rel­le­ment . A ce pro­blème s’ajoutent les publi­ca­tions anti­ci­pées de diverses « pièces » de ces œuvres dans des revues, à dif­fé­rentes dates. Ainsi les Carnets de Patmos qui ins­pirent ma quête font l’objet d’un grou­pe­ment déjà publié dans la revue SUD, en 1986 : mais il s’agit du pre­mier cha­pitre – « Allegro ma non trop­po » –avec le sur­titre « Patmos, 1960-1985 » . On trouve à la NRF, en décembre 1988, sous le titre « Journal de Patmos » le 3ème cha­pitre uni­que­ment, fina­le­ment inti­tu­lé « J’attends l’aube ». Ces textes alors publiés sans pho­tos, sont repris sans modi­fi­ca­tion ulté­rieure pour leur inser­tion dans le livre des édi­tions Le Temps qu’il fait – comme s’il s’agissait de par­cours paral­lèles, des mots et du regard. Pourtant, la cher­cheuse sou­ligne le soin (et le mot a toute son impor­tance pour Lorand Gaspar – poète-chi­rur­gien (dont le « Clinique » inclus dans Egée, Judée me stu­pé­fie en le décou­vrant dans la période d’épidémie où je le lis) appor­té par le poète au « corps » de son texte, ce « maté­riau vivant qu’il faut sans cesse tra­vailler, éla­guer, émon­der, pour le mener à matu­ri­té » 5ibid. Et com­bien ceci me semble évident à la lec­ture des textes que j’ai sous les yeux ! Véronique Montémont sou­ligne enfin l’importance et le nombre des ratures, ajouts, retraits… mar­quant les dac­ty­lo­grammes qu’elle étu­die, comme si, écrit-elle, « repre­nant les termes de Freud, (on pou­vait) dire que l’écriture gas­pa­rienne opère prin­ci­pa­le­ment par « conden­sa­tion et dépla­ce­ment » 6ibid .

C’est cette piste du dépla­ce­ment que je décide de suivre autour du thème qui résonne pour moi, dans la situa­tion actuelle,  dans l’ilôt clos de l’appartement où je suis confi­née, comme au sein sacré de l’île – à l’aveugle de ce qui se passe réel­le­ment dehors, et dont témoignent d’infidèles écrans où se pressent les images. Je suis à peine remise de la sidé­ra­tion qui m’avait sai­sie au début de la catas­trophe, à tel point qu’écrire même me sem­blait impos­sible. Et le mot catas­trophe prend tous son sens phi­lo­so­phique (qui est éga­le­ment son sens for­mel en mathé­ma­tiques) de radi­cale dis­con­ti­nui­té : καταστροφή, katas­tro­phế , l’ambigu ren­ver­se­ment qui est autant clô­ture que confi­gu­ra­tion nou­velle – comme d’un jeu de cartes jetées à terre, d’où peuvent sur­gir de neuves com­bi­nai­sons 7 Comme le sou­ligne Krzysztof Pomian, « la catas­trophe est ce chan­ge­ment néga­tif qui pro­voque ou risque de pro­vo­quer une solu­tion de conti­nui­té. La catas­trophe brise le temps humain, ouvre un gouffre entre le pas­sé et le futur, menace de rompre le lien entre les géné­ra­tions »  in Quenet Grégory, « La catas­trophe, un objet his­to­rique ? », Hypothèses, 2000/​1 (3), p. 11-20. DOI : 10.3917/hyp.991.0011. URL : https://​www​.cairn​.info/​r​e​v​u​e​-​h​y​p​o​t​h​e​s​e​s​-​2​0​0​0​-​1​-​p​a​g​e​-​1​1​.​htm – cet ins-table/ins-tant bri­sé où le réel, retour­né, change de direc­tion, et dont la ver­sion ultime et subli­mée pour­rait être la révé­la­tion escha­to­lo­gique de l’Apocalypse…. dont nous parle Jean de Patmos.

Le mince volume que je tiens en main ne parle pour­tant pas d’Apocalypse… Le car­net est divi­sé en deux « cha­pitres » : « alle­gro ma non trop­po » et « la Gorgone » – le pre­mier évoque les muta­tions subies par « l’île splen­dide de la fille de Leto » depuis le pre­mier séjour qu’y fit Lorand Gaspar : il y évoque l’arrivée du monde moderne, et « l’Hydre de la bous­cu­lade, de la fébri­li­té et du vacarme » qui en troublent désor­mais la paix. Il décrit ses voi­sins, et leurs acti­vi­tés de « gens pai­sibles, pêcheurs, maçons et un cor­don­nier boi­teux » – sans oublier tou­te­fois – dans un cha­pitre sépa­ré – La Gorgone. Et ce nom me ramène aux impres­sions pre­mières éprou­vées dans ce pay­sage solai­re/­sous-marin aux dimen­sions des tra­gé­dies d’Eschyle, tel qu’il appa­raît dans l’oeuvre du poète, aus­si bien dans les textes de Patmos – dont l’incipit conjure les sil­houettes noires d’un « choeur antique » qui évoque le Erinyes – que dans « Iles » où s’entrevoient

Récifs de vil­lages, épaves, gor­gones,

la lueur de sang dans l’embrasure –

un très vieil homme trans­lu­cide dans les pierres –

Il n’est point de remède à ma parole.

L’auteur rap­porte des légendes recueillies auprès des pêcheurs – ain­si celle de Théoktistos, « maçon­né par dieu » – avec un inté­rêt d’ethnographe, tout comme il raconte en his­to­rien le pas­sé de l’île. Et le récit se peuple d’êtres vivants, auquel il donne la parole, dans le texte qui se fau­file dans les inter­stices des images muettes, en contre­point. Les consi­dé­ra­tions sur Patmos ne se limitent pas à l’île mais ouvrent aus­si sur les frères Karamazov ou Wang Fu et sa pein­ture… culture orien­tale d’une « Chine de l’âme inou­bliée » qu’on retrouve dans le poème Patmos : l’humanisme de Lorand Gaspar dépasse les rivages égéens, son œuvre brasse les cultures dans un vaste mou­ve­ment de syn­thèse géo-décen­trée. 8géo­so­phique, ain­si que l’analyse Sarra Ladjimi Malouche, « « Géosophie et lieux poé­tiques dans l’oeuvre de Lorand Gaspar, Nunc, 17, novembre 2008, pp. 84-91 . Son regard scien­ti­fique aus­si trans­pa­raît dans les consi­dé­ra­tions (que je cite in exten­so pour une double rai­son ) sur les liens ici entre appé­tit et culture, dans la mésa­ven­ture de l’odeur innom­mable que seul le gar­dien du cime­tière pour­ra chas­ser 9p.41-42 :

Nous avons ten­dance à croire – comme ce serait simple – que nos goûts reposent sur une construc­tion solide, à la fois bio­lo­gique et intel­lec­tuelle, sur la connais­sance plus ou moins appro­chée de nous-mêmes, de notre com­po­si­tion. Or  même nos appé­tits les plus pla­te­ment liés à notre fonc­tion­ne­ment bio­lo­gique sont faci­le­ment défor­més, déviés, inver­sés par la séduc­tion qu’exerce sur notre ima­gi­na­tion le « plat » du voi­sin . Il faut dire que dans ce per­pé­tuel mas­sage d’images qui veulent nous per­sua­der qu’elles savent mieux que nous mêmes quels sont nos vrais dési­rs, nos vrais besoins, nous ne sommes pas sor­tis de l’auberge. Et dire que les rats de labo­ra­toire qui se pré­ci­pitent sur la pédale dont les effets les gra­ti­fient sur le champ nous font rire. » 10ibid.

Il me plaît d’une part de trou­ver évo­qué dans ce pas­sage le pro­ces­sus de trans­for­ma­tion par déplacement/​déformation carac­té­ris­tique du tra­vail sur les textes de Lorand Gaspar rele­vé par Montaimont dans l’article cité 11supra – preuve que cette acti­vi­té men­tale n’était pas incons­ciente loin de là – et de retrou­ver d’autre part beau­coup d’échos de la situa­tion actuelle dans cette cri­tique de l’aveuglement qui pousse nos contem­po­rains à se croire maîtres de leurs affects et réac­tions et à sou­ve­rai­ne­ment pré­tendre impo­ser leur sys­tème de vie et de pen­sée à courte-vue à l’ensemble de l’humanité…

La fusion du poète et du pra­ti­cien est encore per­cep­tible dans un autre pas­sage concer­nant les chan­ge­ments du pay­sage et de l’activité humaine obser­vés au cours de vingt années de fré­quen­ta­tion de Patmos, qu’on peut étendre au monde entier, en dépit des avis éclai­rés que ceux-ci pour­raient appor­ter, grâce à leurs obser­va­tions et leur ima­gi­na­tion  :

La pro­li­fé­ra­tion anar­chique des cel­lules de l’architecture et de la méca­ni­sa­tion la plus bruyante ne sem­blant pas être une menace immé­diate pour la vie, on ne sol­li­cite guère l’avis, ni les inter­ven­tions des chi­rur­giens ou des méde­cins, pour ne rien dire des poètes, que l’on exclut avec la meilleure conscience du monde de notre vécu quo­ti­dien. (…) 12p.48

Nulle trace appa­rente d’Apocalypse avec ce qu’elle contient de la catas­trophe ultime de ce monde, dans ces textes du car­net… Encore que je m’interroge sur l’autre par­cours vers lequel le recueil nous invite à nous dépla­cer… Le livre ouvre en véri­té sur une énig­ma­tique et « silen­cieuse » pho­to pleine page, en fron­tis­pice : des sur­faces blanches trouées de rec­tangles d’un noir dense dans les­quelles on lit des façades de mai­son, qui tou­te­fois semblent flot­ter dans l’espace, des­si­nant un che­mi­ne­ment en pers­pec­tive – invi­ta­tion à entrer dans le livre – vers une ouver­ture sur un fond de gris et blancs qu’on inter­prète comme un ciel nua­geux. Il s’agit d’une image ab-straite – géo­mé­trique et immo­bile – presque tirée hors du réel. Et une phrase de l’Apocalypse semble par­fai­te­ment répondre en écho à cette image… –

Après cela, je regar­dai, et voi­ci, une porte était ouverte dans le ciel  (4 4.1)

En cou­ver­ture déjà, un pan de mur dans des nuances de gris emplit tout le cadre hor­mis une mince ligne d’un blanc crayeux, sur­mon­tée de rec­tangles plus clairs troués de noir. On dirait presque une nature morte de Giorgio Morandi – toute en à-plats et en gri­sailles. Une longue ligne courbe et sombre ( le pense au plis­sé immense d’un linge – qu’on ima­gine peut-être rouge  dans la réa­li­té ? – comme ceux qu’on tend dans les églises les jours de fête) tra­verse la sur­face comme une cal­li­gra­phie… sans ombre – dans la pleine lumière du midi. Midi, heure fati­dique évo­quée aus­si dans le JdP (90 -91), dans une nota­tion où s’oppose, en cet ins­tant, ombre et lumière, ciel et gouffre, dans un mou­ve­ment amorcé/​figé qui n’est pas sans rap­pe­ler la cir­cu­la­tion du yin et du yang :

Comme elle nous sou­lève la lumière ! Flamme blanche tout en haut dans la rouille des falaises : une cha­pelle ou une mouette. Midi. En bas la mer, étin­ce­lante et sombre à force de lumière. Gouffre patient. 

Je me dis que, sans doute, un poète-pho­to­graphe peut pen­ser au dévoi­le­ment sur­na­tu­rel de l’Apocalypse lorsqu’il déve­loppe ses pho­tos dans l’obscurité du labo­ra­toire. Ici, douze pho­tos en tout – quatre seule­ment « ani­mées » d’une pré­sence humaine qui n’est guère plus à chaque fois qu’une sil­houette  : un enfant de pro­fil, dans l’encadrement noir du seuil d’une porte, tan­dis qu’un autre s’adosse – en tri­angle – sur l’écran de craie d’un mur au second plan (aucun des deux ne nous regarde mais tous deux semblent attendre un évé­ne­ment hors-champ) ; tour­née vers l’arrière-plan, une sil­houette noire à la barbe blanche dans l’angle gauche d’une image où la blan­cheur abs­traite et ver­ti­cale des murs et du che­min s’accole à une paroi de roches rugueuses et gri­sâtres ; tour­née vers l’objectif, une vieille femme en noir, assise dans la pénombre d’un auvent, bran­dit fer­me­ment, d’un geste mena­çant de pythie, une canne de sa main droite ; un pope, visage vers le ciel, se dresse tout en haut d’un esca­lier où l’ombre d’une rampe des­sine un mys­té­rieux oracle en carac­tères sou­fiques…  Tous sont immo­biles, bien au-delà de la pho­to qui fixe un ins­tant depuis la « chambre noire » 13citée par l’auteur p. 37 : ils semblent épin­glés – hors du mou­ve­ment du temps.

pho­to tirée de Carnet de Patmos, (fron­tis­pice)

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Giorgio Morandi – Nature Morte, 1947 – Rendez-vous.

Et voi­ci aus­si le pay­sage miné­ral tel que le décrit l’auteur dans le texte dont je per­çois des bribes tan­dis que je feuillette en quête des images  :

 A soixante-dix mètres au-des­sus de la baie, Khora, le haut vil­lage, d’une blan­cheur nei­geuse et cubiste, d’où le monas­tère émerge tel un bloc de gra­nit dénu­dé par les vents »14p.19 .

C’est un pay­sage d’ascèse, pesant de cette « matiè­re­té » de la matière, de ce blanc qui avait atti­ré mon regard – comme un poids de lumière pétri­fiant le temps, à la façon dont pro­cé­de­rait une Gorgone cos­mique – et la sub­tile déli­ca­tesse des gris quand la lumière décline ou que s’annonce l’aube :

l’éveil d’une ruche immense, la cohé­rence velou­tée s’effrite, les ailes fris­sonnent. Sentiment que la clar­té qui point est dans cet ébroue­ment de choses minus­cules, dans le déploie­ment en elles de l’espace. 15 p. 37

Less cita­tions de l’Apocalypse paraissent à plu­sieurs reprises dans les textes évo­quant Patmos  : en épi­graphe des poèmes de « Chœurs » d’abord, puis, et en ita­liques, dans le cours du texte même d’ « Iles » – qui reprend les mots ins­crits ici dans la pré­sen­ta­tion de Patmos :

 Mais c’est le matin, un soleil très rouge fend les eaux – “et le tiers de la mer devint du sang”   

On relé­ve­rait encore dans le poème « Patmos », au fil des images, toutes les évo­ca­tions de déme­sure, ou bien, écho du texte biblique

la lumière des étoiles déjà mortes. Quelqu’un te prend la bouche pour par­ler 

ou encore, sui­vant une image de la Genèse – « le souffle de Dieu sur les eaux », cette strophe pro­pre­ment apo­ca­lyp­tique :

Les yeux de nuit un ins­tant grand ouverts

regardent chaque son ou bat­te­ment brû­ler

d’un insou­te­nable qu’il faut sou­te­nir 16sou­li­gné par moi

 

Présence récur­rente, et donc bien pré­gnante, mal­gré tout le posi­ti­visme de Lorand Gaspar, méde­cin et cher­cheur, mal­gré la confiance mainte fois expri­mée et lisible dans l’absolue imma­nence dans laquelle il veut bai­gner, cette Apocalypse dont j’aurais aimé suivre le déve­lop­pe­ment… et qui m’ appa­raît dans toute sa splen­deur fina­le­ment sereine – la catas­trophe maî­tri­sée par les mots, ren­due à sa puis­sance de méta­mor­phose du réel, à tra­vers cette image du poète face à la mer, comme confron­té à l’imminence d’une « révé­la­tion »  – prêt à trans­crire sa vision dans le des­sin des mots – révé­la­tion que seule peut per­mettre l’écoute atten­tive et patiente de ce qui bruit en soi et que l’on va étendre, comme le linge, limi­naire du car­net, signe noir sur la blan­cheur du mur comme une page :

Assis sans rien faire au bord d’une mer immo­bile. Je retiens ma res­pi­ra­tion pour essayer de per­ce­voir la sienne. Il y a ce pli mince, trans­pa­rent, infi­ni­ment souple et fra­gile, avan­çant et recu­lant sur le sable ; un débris de coquillage suf­fit à le rompre, mais non, à la res­pi­ra­tion sui­vante il est là, intact dans sa mobi­li­té lumi­neuse, prêt à être modi­fié une fois de plus par le pro­chain caillou ou souffle d’air, sans perdre le fil du mou­ve­ment pro­fond, encore et encore redé­plié dans la clar­té.

On peut rêver ain­si d’un trait de des­sin ou d’un poème qui serait le dérou­le­ment de l’acte conti­nu de sa source, sans cesse rom­pu, tou­jours res­sur­gis­sant, téna­ci­té claire, claire même dans la nuit à l’oreille.

Etrange manie d’assembler des mots, de les ser­rer, esso­rer et étendre comme un linge tiré de son corps bruis­sant dans le noir. » 17pp.48-49

 

Marilyne Bertoncini – avril 2020

Présentation de l’auteur

Lorand Gaspar

Loránd Gáspár, né à Târgu Mureș en Transylvanie orien­tale le 28 février 1925 et mort le 9 octobre 2019, est un poète, méde­cin, his­to­rien, pho­to­graphe et tra­duc­teur fran­çais d’origine hon­groise.

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Marilyne Bertoncini

Marilyne Bertoncini, co-res­pon­sable de la revue Recours au Poème, à laquelle elle col­la­bore depuis 2013, doc­teur en Littérature, spé­cia­liste de Jean Giono, tra­vaille avec des artistes, vit, écrit et tra­duit de l'anglais et de l'italien. Elle est l'autrice de nom­breux articles et cri­tiques ain­si que de tra­duc­tions sur Recours au Poème. Ses textes et pho­tos sont éga­le­ment publiés dans des antho­lo­gies, diverses revues fran­çaises et inter­na­tio­nales, et sur son blog :   http://​mino​tau​ra​.unblog​.fr. Principales publi­ca­tions : Traductions :  tra­duc­tions de l'anglais (US et Australie) : Barry Wallenstein, Martin Harrison, Peter Boyle (Recours au Poème édi­teurs, 2014 et 2015), Carol Jenkins ( River road Poetry Series, 2016) autres tra­duc­tions : Secanje Svile, Mémoire de Soie, Tanja Kragujevic, édi­tion tri­lingue, Beograd 2015 Livre des sept vies , Ming Di, Recours au Poème édi­tions, 2015 Histoire de Famille, Ming Di, édi­tions Transignum, avec des illus­tra­tions de Wanda Mihuleac,  juin 2015 Instantanés, Eva-Maria Berg, édi­tions Imprévues, 2018 Poèmes per­son­nels :  Labyrinthe des Nuits, suite poé­tique, RaP édi­teur, 2015 La Dernière Oeuvre de Phidias, Encres Vives, avril 2016 Aeonde, La Porte, 2017 AEncre de Chine, livre-ardoise sur un pro­jet de Wanda Mihuleac Le Silence tinte comme l'angélus d'un vil­lage englou­ti, édi­tions Imprévues, 2017 La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L'Invention de l'absence, Jacques André édi­teur , mars 2017 L'Anneau de Chillida, L'Atelier du Grand Tétras, 2018 Mémoire vive des replis, poèmes et pho­tos de l'autrice, pré­face de Carole Mesrobian, édi­tions "Pourquoi viens-tu si tard?", novembre 2018 Sable, livre bilingue (tra­duc­tion en alle­mand d' Eva-Maria Berg), avec des gra­vures de Wanda Mihuleac, et une post­face de Laurent Grison, Transignum , mars 2019. Memoria viva delle pieghe/​mémoire vive des replis, édi­tion bilingue, tra­duc­tion de l'autrice, pré­face de Giancarlo Baroni, éd. PVTST?, mars 2019 (fiche bio­gra­phique com­plète sur le site de la MEL : http://​www​.​m​-​e​-​l​.fr/​m​a​r​i​l​y​n​e​-​b​e​r​t​o​n​c​i​n​i​,​e​c​,​1​301 )

Notes   [ + ]