> GUENANE et Chantal PELLETIER, aux éditions de La Sirène étoilée

GUENANE et Chantal PELLETIER, aux éditions de La Sirène étoilée

Par |2018-08-15T15:33:08+00:00 9 décembre 2016|Catégories : Essais|

 

Ecrivain et plas­ti­cien dont la vie se déroule entre Paris et Tregunc, dans le Finistère, Gilles Plazy est le fon­da­teur des édi­tions pla­cées sous le signe de La Sirène Etoilée1, dont "le chant (…) convie les marins à se détour­ner de leur voyage utile pour connaître la joie de l'outre-monde." Dans un récent échange de cour­riels, il répon­dait ain­si avec fran­chise et modes­tie à quelques ques­tions concer­nant son acti­vi­té d'éditeur :

 

Ne vous mépre­nez pas sur la Sirène étoi­lée : C'est une petite chose tout à fait arti­sa­nale, volon­tai­re­ment confi­den­tielle, en fait un jouet modeste dont je me suis doté pour… me publier, et aus­si en faire pro­fi­ter quelques com­plices. Cela sans aucun moyen, si ce n'est que j'ai finan­cé le pre­mier livre et qu'ensuite c'est à chaque ouvrage de cou­vrir les frais d'impression (le tirage est nor­ma­le­ment de cent exem­plaires) et d'envoi. Par prin­cipe aucune demande de sub­ven­tion, et dis­tance à l'égard de toute admi­nis­tra­tion. J'assure le tra­vail d'édition et la maquette, qui ain­si ne coûtent rien. Guère de rap­ports avec les librai­ries qui ont d'autres sou­cis que la poé­sie et une dif­fu­sion res­treinte sur un maigre fichier inter­net. Ce qui revient à dire que l'équilibre de la tire­lire dépend sur­tout des amis des auteurs, de leur fan club quand ils en ont un…

Je ne publie guère que deux ou trois livres par an et ne fais de plan qu'à court terme, mais publie vite si le cœur (et la tire­lire !) m'en di(sen)t… Et la Sirène a déci­dé de som­meiller jusqu'au début 2017, moment où il lui fau­dra faire le point sur le pré­sent, le pas­sé et l'avenir… D'ici là elle est pré­oc­cu­pée par un pro­jet qui dépasse la mesure .

 

Parmi les publi­ca­tions "modestes" de la Sirène, donc, deux petits livres au for­mat allon­gé (11x23cm) impri­més sur un beau papier mat cou­leur ivoire, sur lequel la typo­gra­phie élé­gante (dif­fé­rente pour chaque recueil) et les illus­tra­tions de Gille Plazy prennent l'éclat et la pro­fon­deur d'une belle encre.

 

*

 

 

Guénane, Atacama

 

 

Atacama, de Guénane, évo­ca­tion de l'aride désert chi­lien d'Atacama, que par­court la poète, s'ouvre et se clôt sur des des­sins aux larges tra­cés, aux déchi­rures géo­mé­triques, ou comme les coups de pin­ceau éner­giques et mys­té­rieux de quelque cal­li­gra­phie orien­tale. Une note en fin de recueil, situe le pay­sage de ce désert "au coeur salé", réserve natu­relle et archéo­lo­gique, en même temps qu'immense minière. Et le poème déroule – en 35 frag­ments – les mots qui nous y font péné­trer, comme la route qui "envoûte sous le bleu cru du ciel. Elle s'enroule – se déroule – s'envole /​ en vous tout coule /​ sereine révé­la­tion du rien /​ un rien qui ne soit vain." C"est en lec­trice de Jabès, ce "frère du désert", que j'ai abor­dé le recueil de Guénane – pour en mesu­rer toute l'originalité. Le voyage géo­poé­tique de la poète rend toutes les cou­leurs de ce désert his­sé au rang de per­son­nage tra­gique et mys­té­rieux.  Rien de dés­in­car­né dans le désert que nous offre à voir Guénane, pour­tant appa­rem­ment figé comme sta­tue de sel, tour­née vers son pas­sé :

 

"L'Atacama      royaume du sal­pêtre
l'or blanc natu­rel  le sel de la pierre
c'était avant la chi­mie et la ruine
escla­vage          rébel­lion          répres­sion
sai­sis­santes les villes-fan­tômes dérangent."

 

Les pay­sages décrits ont toute la beau­té de l'imagerie sur­réa­liste et crue de la poé­sie chi­lienne, et m'a par­fois fait pen­ser au film de Jodorowksy, La Danza del­la Realidad – tant il est vrai qu'ici aus­si le réel se mêle aux mou­vants mirages du désert, les mots res­sus­citent les noirs épi­sodes des dic­ta­tures, dont Guénane (qui, à deux reprises, a par­cou­ru ce désert) relève "les traces – pous­sière /​ memen­to homo"  :

 

"Chacabuco fait sur­sau­ter l'Histoire
la pous­sière parle sans qu'on l'interroge
théâtre tra­gique d'une ville-pri­son
camp de concen­tra­tion
pas un soup­çon de vie
l'ombre seule de la féro­ci­té obtuse
une dic­ta­ture bar­bare vous pince l'échine
11 sep­tembre  1973     calen­drier blo­qué."

 

Envahi par le silence, qu'explore la poète ("L'Atacama est un poème en stances /​le silence seul devrait l'écrire/un silence extra-ter­restre."), le promeneur/​lecteur  che­mine entre désert et voûte étoi­lée, comme entre deux paren­thèses d'éternité.

 

*

 

Chantal Pelletier, Tamalous

 

 

Le second recueil publié en 2016 est, lui, illus­tré de pho­tos de Gilles Plazy : inté­rieur où flotte l'ombre d'une pré­sence humaine,  détails presqu'abstraits de feuilles et de murs, ces pho­tos aux noirs et blancs très denses et contras­tés ont la sen­sua­li­té qui convient à ces onze poèmes, ouvrant sur "Nu", où la poéte évoque une peau qui a du "grain". Ce "nu", guir­lande au corps aimé, est le por­trait beau et émou­vant d'un corps sénile – mais tou­jours ché­ri :

 

La peau a du grain
ses che­veux du gris
(…)
des fri­sures ennei­gées
dansent au sexe fon­cé
frêle bou­ton d'hibiscus
sur les bulbes frois­sés
(…)
à la cuisse d'oiseau
bat le bleu d'un ruis­seau.
(…)
Et qu'importe le reste
à quatre-vingt pas­sés

il est tou­jours l'aimé.

 

La pré­cieuse beau­té des images dans ce poème éro­tique sur­prend et touche : rare­ment on évoque la sexua­li­té du déclin des corps dans la poé­sie – et sans doute jamais avec tant de déli­ca­tesse et de mélan­co­lie. Ce poème, à lui seul, jus­ti­fie­rait qu'on lise le recueil de Chantal Pelletier. Mais la sur­prise vient aus­si par la suite, tant l'ensemble, qui explore la fin de vie, remue par son humour et sa fan­tai­sie, nous emme­nant dans un voyage sur­réa­liste, avec "Retour", par exemple, poème-récit dont le héros "était mort /​depuis treize ans déjà/lorsqu'il est reve­nu", bou­le­ver­sant l'ordre des choses, la famille et les appa­rences qu'on entre­tient à coups de "sem­blant" :

 

Encore faire sem­blant
quatre ou cinq décen­nies
de gestes auto­ma­tiques
de jours fan­tô­ma­tiques?"

 

Humour tout près du réel, dont le poème-titre "Tamalous" donne aus­si la clé : nous entre­rons tous dans le cercle des Tamalous, où cha­cun

 

a le corps
qui tra­hit
se flé­trit
se rai­dit
s'arthrite
se cal­ci­fie
souffre chiante scia­tiques.

 

Suivant un superbe hom­mage au peintre Mark Rothko, sui­ci­dé en 1970 à l'âge de 66 ans, le recueil se clôt sur un ultime poème éro­tique : "Jeune" et son affir­ma­tion à rebours de l'écoulement du temps

 

Quand je serai jeune
je pren­drai tes jambes à mon cou
pour que nous fas­sions
la patiente récolte
de l'eau des rêves
le seul nec­tar de l'existence.

 

Hâtez-vous donc, lec­teurs, de décou­vrir ce petit opus plein de sagesse et de folie, plein d'amour et d'espoir aus­si – hâtez-vous,que le temps ne vous ins­crive au cercle des Tamalous sans muni­tions pour y sur­vivre !

 

*

 

mm

Marilyne Bertoncini

Marilyne Bertoncini, co-res­pon­sable de la revue Recours au Poème, doc­teur en Littérature, spé­cia­liste de Jean Giono, col­la­bore avec des artistes, vit, écrit et tra­duit. Ses textes et pho­tos sont publiés dans diverses revues fran­çaises et inter­na­tio­nales, et sur son blog : 
http://​mino​tau​ra​.unblog​.fr.

Principales publi­ca­tions : 

  • tra­duc­tions de l’anglais (US et Australie) : Barry Wallenstein, Martin Harrison, Peter Boyle (Recours au Poème édi­teurs, 2014 et 2015), Carol Jenkins ( River road Poetry Series, 2016)
  • Secanje Svile, Mémoire de Soie, Tanja Kragujevic, édi­tion tri­lingue, Beograd 2015
  • Livre des sept vies , Ming Di,  Recours au Poème édi­tions, 2015
  • Histoire de Famille,  Ming Di, édi­tions Transignum, avec des illus­tra­tions de Wanda Mihuleac,  juin 2015

Poèmes per­son­nels

  • Labyrinthe des Nuits, suite poé­tique, RaP édi­teur, 2015
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, Encres Vives, avril 2016
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence,  Jacques André  édi­teur, 2017
  •  Aeonde, La Porte, 2017
  • AEncre de Chine, livre-ardoise sur un pro­jet de Wanda Mihuleac
  • Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englou­ti, édi­tions Imprévues, 2017
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence, Jacques André édi­teur , mars 2017.
  • L’Anneau de Chillida, L’Atelier du Grand Tétras, 2018
  • Sable, sur des gra­vures de Wanda Mihuleac, Transignum (à paraître)

(fiche bio­gra­phique com­plète sur le site de la MEL : http://​www​.​m​-​e​-​l​.fr/​m​a​r​i​l​y​n​e​-​b​e​r​t​o​n​c​i​n​i​,​e​c​,​1​301 )

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