> “Apo” et “Le Paris d’Apollinaire” par Franck Ballandier

“Apo” et “Le Paris d’Apollinaire” par Franck Ballandier

Par |2018-11-07T17:57:07+00:00 5 novembre 2018|Catégories : Focus, Franck Balandier|

Franck Balandier – écri­vain mais éga­le­ment connais­seur du milieu car­cé­ral où il a tra­vaillé – est aus­si l’auteur d’un livre consa­cré aux « Prisons d’Apollinaire » chez L’Harmattan en 2001, et nous offre cette année, le livre inti­tu­lé « Apo ». Apo, apo­co­pé, le nom d’un « pote » presque, dont on voit l’oeil à tra­vers la découpe d’un judas trouant la cou­ver­ture fort ori­gi­nale du Castor Astral. Assez pour don­ner une furieuse envie d’y aller voir, sous la cou­ver­ture, ce que le roman­cier a bien pu racon­ter.

On ne sera pas déçu : si une mise en garde annonce au lec­teur qu’il lui fau­dra démê­ler le vrai du faux, on oublie de l’avertir qu’il dévo­re­ra l’ouvrage, que tout lui sem­ble­ra vrai, tant le talent de Franck Balandier rend vrai­sem­blable chaque per­son­nage, chaque situa­tion. En trois volets, nom­més « zones »,  trois époques de la vie du poète sont évo­quées : l’affaire de la Joconde et son séjour en pri­son, les der­niers jours et der­nières amours ébau­chées dans le délire fébrile du poète qu’emportera la grippe espa­gnole, et sa « sur­vie » par le biais d’une étu­diante retrou­vant au XXIème siècle des vers incon­nus du poète, que nous ne connaî­trons jamais en rai­son d’un tour du des­tin ima­gi­né par le deus ex-machi­na qui nous a bien menés tout au long du récit, où l’on a décou­vert toute une faune de per­son­nages secon­daires risibles, tou­chants, atta­chants… cro­qués avec verve, avec un sens aigu du détail comique, à l’image – pour ne par­ler que du pre­mier volet – de Madame Georgette, la fiel­leuse et pipe­lette concierge qui aide la police de ses récits enjo­li­vés sur son loca­taire « dépra­vé » et qui déclare naï­ve­ment « Je ne savais pas que ça rap­por­tait autant d’écrire des his­toires que per­sonne ne lit. Moi, si j’avais su, je l’aurais conti­nué le jour­nal de quand j’étais petite. Peut-être que j’en serais pas là où j’en suis aujourd’hui. » Ou l’austère Monsieur Dray, le petit juge qui pour­suit le poète de sa vin­dicte, et qui, trau­ma­ti­sé par un fâcheux évé­ne­ment de son enfance, pra­tique un ona­nisme sin­gu­lier dont nous lais­sons au lec­teur la sur­prise.

Franck Balandier, Apo, Le Castor Astral, 184 p., 17 euros

Ou encore, pour ne par­ler que de la pre­mière par­tie, le gro­tesque à la Albert Dubout du mal­chan­ceux Monsieur Anselme, ama­teur de catch et fan déçu du Vengeur mas­qué ou des rêve­ries éro­tiques du gar­dien Léon Georges… Tout ce petit peuple grouille autour de « l’histoire », avec la juste dis­tance du regard que Franck Balandier porte sur eux, com­plice et dis­tan­cié – comme vu du petit bout d’une lor­gnette tem­po­relle dont ses com­men­taires amu­sés nous rap­pellent la focale. Ainsi lors du vol du tableau au Louvre, ces mots : « Le poète n’avait pas hési­té long­temps. Pour tout dire, il n’avait pas hési­té du tout. Ce siècle encore bal­bu­tiant le pro­té­geait pour l’heure, mais il ne le savait pas, de nou­velles tech­no­lo­gies qui ne man­que­raient pas de sur­ve­nir pour empê­cher les voleurs esthètes de déro­ber en toute tran­quilli­té les œuvres d’art (…) ».

Cet Apo roman­cé dans la liber­té de l’imaginaire, et pour cette rai­son- même si vrai­sem­blable, c’est bien le plus bel hom­mage qu’on pou­vait faire au poète pour le cen­te­naire de sa mort : on évi­te­ra le mot « dis­pa­ri­tion », tant il est là encore à tra­vers les mots de Franck Balandier.

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Avec la col­lec­tion « Le Paris des écri­vains », les édi­tions Alexandrines offrent un cata­logue de 28 titres de tout petit for­mat, qui pour­raient vrai­ment tenir dans la poche du pro­me­neur dési­reux de par­cou­rir la ville avec un guide éclai­ré. Accompagné de repères bio­gra­phiques, d’une biblio­gra­phie suc­cinte mais suf­fi­sante, et d’un lexique des lieux cités, le volume consa­cré à Apollinaire devrait par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­ser tout apol­li­no­phile.

D’abord parce qu’il est bien docu­men­té, et que les 7 sec­tions qui par­courent la vie du poète nous font voya­ger depuis les « années de misère » dans un Paris à la Gaboriau jusqu’au « Père -Lachaise, 89ème divi­sion, 23ème ran­gée », où l’on salue­ra la tombe du poète, en pas­sant par Montmartre et Montparnasse, ou les pri­sons de la Santé en rai­son de l’implication du poète dans « L’Affaire de la Joconde » dont parle aus­si le second livre dont nous ren­dons compte.

Franck Balandier, Le Paris d’Apollinaire, 
édi­tions Alexandrines, 120p. 12 euros

Ensuite parce que ce guide est bien écrit – j’entends par là que son style séduit, parce qu’y souffle l’écho des vers apol­li­na­riens et de la moder­ni­té, et aus­si une réelle poé­sie comme dans cette évo­ca­tion de la Grande Crue de 1910 où Franck Balandier évoque ces

 

Etranges pay­sages, enfi­lades de rues noyées, com­merces à l’abandon. Tout ruis­selle. Le fleuve, comme une cou­lée de lave, se répand insi­dieu­se­ment par­tout, il prend pos­ses­sion de la ville, étend son ter­ri­toire, colo­nise cafés et ter­rasses, se fau­file et rampe jusqu’aux pieds de la tour Eiffel.

« Bergère ô tour Eiffel le trou­peau des ponts bêle ce matin »…

Il bêle et pleure et gémit sous l’assaut d’une vague ter­rible tou­jours recom­men­cée. Sous le pont Mirabeau ne coule plus la Seine (…)

 

Enfin parce qu’à ces deux très grands plai­sirs de repé­rage topo­gra­phique et de rap­pels poé­tiques se joint celui de décou­vrir un Guillaume inat­ten­du – gauche et timo­ré, infi­dèle (on l’imagine) en amour mais pas en ami­tié, incer­tain de son genre, par­fois, sûr de son génie, tou­jours… sans comp­ter la des­crip­tion d’une époque et des ses contem­po­rains – sil­houettes louches ou artistes connus – avec l’aide de l’auteur qui nous donne de quoi nour­rir notre ima­gi­na­tion, et recréer, le temps du livre, un Paris bohême de début de siècle, les bou­le­ver­se­ments qu’il subit, tout une pro­fon­deur du temps à décou­vrir sous le Paris d’aujourd’hui, pour faire vibrer celui que célé­bra le poète.

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Marilyne Bertoncini

Marilyne Bertoncini, co-res­pon­sable de la revue Recours au Poème, doc­teur en Littérature, spé­cia­liste de Jean Giono, col­la­bore avec des artistes, vit, écrit et tra­duit de l’anglais et de l’italien. Ses textes et pho­tos sont publiés dans diverses revues fran­çaises et inter­na­tio­nales, dans des antho­lo­gies, et sur son blog :  http://​mino​tau​ra​.unblog​.fr.

Principales publi­ca­tions :

Traductions : 

  • tra­duc­tions de l’anglais (US et Australie) : Barry Wallenstein, Martin Harrison, Peter Boyle (Recours au Poème édi­teurs, 2014 et 2015), Carol Jenkins ( River road Poetry Series, 2016)
  • autres tra­duc­tions :
  • Secanje Svile, Mémoire de Soie, Tanja Kragujevic, édi­tion tri­lingue, Beograd 2015
  • Livre des sept vies , Ming Di, Recours au Poème édi­tions, 2015
  • Histoire de Famille, Ming Di, édi­tions Transignum, avec des illus­tra­tions de Wanda Mihuleac,  juin 2015
  • Instantanés, Eva-Maria Berg, édi­tions Imprévues, 2018

Poèmes per­son­nels : 

  • Labyrinthe des Nuits, suite poé­tique, RaP édi­teur, 2015
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, Encres Vives, avril 2016
  • Aeonde, La Porte, 2017
  • AEncre de Chine, livre-ardoise sur un pro­jet de Wanda Mihuleac
  • Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englou­ti, édi­tions Imprévues, 2017
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence, Jacques André édi­teur , mars 2017
  • L’Anneau de Chillida, L’Atelier du Grand Tétras, 2018
  • Mémoire vive des replis, poèmes et pho­tos de l’auteure, édi­tions “Pourquoi viens-tu si tard?”, novembre 2018
  • Sable, sur des gra­vures de Wanda Mihuleac, Transignum (à paraître mars 2019)

(fiche bio­gra­phique com­plète sur le site de la MEL : http://​www​.​m​-​e​-​l​.fr/​m​a​r​i​l​y​n​e​-​b​e​r​t​o​n​c​i​n​i​,​e​c​,​1​301 )

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