Orphée à Eurydice

 

Je t’ai recon­nue, Eurydice vêtue de ta robe éthé­rée

A tes lèvres de rubis et tes joues d’aube empour­prée

Comme l’enfant pro­digue entend l’angélus des prés

Dans les trilles d’un oiseau accor­dés à un Agnus Dei

Je t’ai recon­nue plus vivante que la Diane des nuées

A la pomme de tes joues qui tel un feu de Poméranie

Illuminait l’éther du poème au regard du Dieu Agni

 

Je t’ai recon­nue pro­messe et pré­sence d’altière poé­sie

En cette mer pourpre où fré­né­sie our­lée de hautes lames

L’Amour ver­sa ce vin d’or scel­lant l’union de nos âmes

A son vais­seau qui voguait au gré d’une sainte fan­tai­sie !

 

Et d’une amphore où rêvait à fond de cale ce pur dia­dème

Dont tu fus parée, reine du ciel de cris­tal et grâce du poème

Tu arbores, amour à toute rive la cou­ronne à la lumière d’or !

 

Ô femme aimée, mon totem tatoué au vélin de la louange

Nue- parure et fleur du ciel au phare de ton regard d’ange

Tu vis au des­sus de cette fange où naissent les nénu­phars

Et t’élèves plus haut, fleur de lotus qui veille sur les eaux !

 

Tu es pure­té du corps et de l’esprit,  âme très limo­neuse

Tu règnes, seule plante levée au des­sus des eaux boueuses

 Eblouissante sor­tie du fleuve insom­nieux de la Nuit

Lotus sur les marais, lotus et luth vibrant de beau­té inouïe !

 

Je suis habi­té par ta haute pré­sence, ori­flamme de l’Absence

Tu es autel sacré à sa divine flamme où s’allume ma flamme

Et l’éclat de la lumière-amour, c’est dans la nuit de tes yeux

Que je l’ai vue, Soleil de Minuit réver­bé­rant le silence des cieux !

 

Les augures de la Montagne d’or avaient pré­dit

L’amour sor­cier ou l’amour fou et sa rose inédite

Semée pour ceux que le mys­tère a choi­si d’aimer

La Rose de l’ Eden exhu­mée des cendres de l’Oubli

Qui n’est pas née de l’écume ni du sein d’Aphrodite

 

Or voi­ci que tu t’es endor­mie aux rives du futur

Voici que tu demeures rêvant par­mi les limbes

Muse nim­bée de neige et d’un cor­tège d’augures

Et mon cœur a sui­vi cette route pavée d’oracles

Où ren­du aveugle par les rayons ardents de l’Amour

J’ai vogué hors du temps et je suis deve­nu Voyant

O puits du divin silence, quelle étoile guide ma nuit ?

 

C’est l’étoile de l’Amour d’où s’élève cette ode nup­tiale

Car Alphée ne suis-je pour­sui­vant la nymphe Aréthuse

En forêt de Symphale, mais Orphée en quête de sa Muse

Eurydice, nymphe des forêts et Dryade à la grâce royale

Et l’étoile où Apollon me pla­ça, otage de son divin refuge

A nei­gé plus de larmes qu’il n’en fût aux eaux du Déluge !

Colombe imma­cu­lée, mon amour, vole vers l’arche de Noë !

 

Ode tis­sée de haute lice, ma lyre aux volets d’une onde pure

Et ses visions ver­meilles mieux que le vio­let en l’iris de Suse

Chante aux vio­lons d’une langue dont ta voix d’ange est l’épure

Or Alphée ne suis-je chas­sant Aréthuse aux portes de Syracuse

Mais Orphée, appe­lant Eurydice, son épouse et éter­nelle Muse

Et j’ai rêvé d’une aile d’or qui m’emportait vers cet autel nup­tial

Où sanc­ti­fié notre amour lais­sa trace de sa grâce immé­mo­riale  

 

Noétique est la voix des amants éle­vée en cette nuit chao­tique

Elle est celle de l’Âme du Monde qui tranche le nœud gor­dien

De ténèbres qui fer­mèrent leur ouïe au chant de l’ange gar­dien

Or j’ai trem­pé mes lèvres dans le fleuve aux ondes cha­ma­niques

Et je bois à ces eaux lus­trales où tu nageais, naïade talis­ma­nique !

 

John Roddam Spencer Stanhope – Orpheus and Eurydice on the Banks of the Styx

Eurydice

 

J’ai vu la Mort à face de carême, son visage blême aux yeux de marbre de Carrare qui des­cen­dait depuis l’Anneau d’Oort sur son car­rosse macabre rem­pli de spectres glabres et bla­fards comme l’aura des lunes hiver­nales !

 

J’ai vu la Mort au crâne de céruse qui voguait sur son cour­sier aux cri­nières de cendres gui­dé par des can­dé­labres nim­bés de nuit, leurs sept yeux troués par les sept sceaux des ténèbres !

 

La Mort et son cor­tège de ruses, ravie jadis de voir la cou­ronne d’épées au front du tyran de Syracuse

la mort qui lais­sait échap­per de sa Bouche d’Ombre des myriades de voix de Cassandre

Et leur timbre stri­dent de striges, pareil à l’effet tor­pide du curare, plon­geait dans une pro­fonde sidé­ra­tion les neuf Muses pétri­fiées en leur haute Constellation !

 

J’ai vu la Mort en son appa­rat de ténèbres ouvrant leurs yeux d’or  trom­peur et sans carat dans les cieux vides

la mort sur­gie sur son traî­neau de plomb où traî­naient des plumes de palombes cal­ci­nées et ses yeux de sabre mar­bré où pleu­vaient des larmes de sang jaillies aux orbites nues des Pleureuses et des flo­cons de neige noire aux orbes de sphères sans mémoire !

 

Et sur la vaste ellipse d’un astre aux apsides anoxiées deux foyers vides comme des pupilles de mort en coma

Et d’autres astres troyens exor­bi­tés exhi­bant encore la pous­sière d’une apo­ca­lypse à leur che­ve­lure de tri­cho­ma !

J’ai vu un cor­tège d’ asté­roïdes troyens  éche­ve­lées qui, pro­pul­sés par l’ire de titans resur­gis,  héli­troyaient des tyrans aux masques de démons fomen­tant des séismes et des auto­da­fés !

Et d’autres enti­tés qui han­taient depuis la nuit des temps le seuil d’éternité où se cache la Beauté

Sombres divi­ni­tés au ser­vice du Malin qui troublent les mânes des morts, telle la sor­cière qui dans l’opéra Orlando Furioso vole les cendres de Merlin !

 

J’ai vu encore depuis la Voie lac­tée une route loin­taine encom­brée d’ombres pen­sives qui tenaient conseil avec le peuple des elfes et l’Esprit des forêts

Et tous appe­laient depuis l’héliopause où s’initiait de très grands souffles ora­cu­laires

Tous appe­laient le retour d’Orphée, le poète ins­pi­ré par l’ Ether !

 

J’ai vu une âme cou­leur fleur de pécher gui­dant la nuée de génies   et voyants qui pres­saient le pis d’or ver­meil d’une étoile nais­sante à peine sor­tie de sa couche embra­sée.

Et veillant avec Hölderlin sur l’alphabet divin, Rimbaud chaus­sé des cothurnes de foudre qui dan­sait sur les feux des novas ayant trou­vé  la langue divine où se révèlent toutes choses au monde

 

J’ai vu Rimbaud exhaus­sé aux portes du fir­ma­ment, arbo­rant la grâce de la beau­té en son âme nim­bée du lys blanc, et son cœur très ardent sai­si par l’éclair du pur amour où embau­mait la rose rouge qui l’appelait depuis la Terre !

 

Orphée

 

Ô Génie de Rimbaud, en tes abysses encore vertes fuyant l’ennui des villes et des salons lit­té­raires au fond d’obscures Abyssinies

Enfant des froides Ardennes par­ti pour le golfe solaire d’ Aden où tu rêvas dans ta soli­tude abys­sale d’ange déchu à l’Eden que le siècle te déro­ba !

Et depuis ton tré­pas, tu es deve­nu, âme très rebelle, un enfant de Marseille que la Vierge sur les Hauteurs pleu­ra deux fois à ton entrée dans le port

Car tu por­tais à tes membres le poids de ta cein­ture d’or et dans ton cœur de Voyant, le rosier arbo­res­cent du chant éter­nel, la mer­veille des Voyelles ! 

Ô Poète, nous avons vu ta fer­veur de comète incan­des­cente muée en ice­berg des nuées et nei­ger des larmes de gla­ciers à tes joues halées d’un rayon lumi­neux

et nous t’avons sui­vi génie aux semelles d’or sur la route embra­sée du cré­pus­cule che­mi­nant vers l’étoile de l’Amour, lumière incréée où le Christ au sou­rire t’attendait !

 

Eurydice

 

J’ai vu près de la mort au regard iri­sé de marbre et aux pupilles  d’albâtre, la splen­deur d’une lumière épou­sant le fleuve de la Voie lac­tée constel­lée d’un cor­tège d’âmes qui voguaient sur les vio­lons de vents solaires

Leurs cordes stel­laires vibraient au souffle du zéphyr, archet gréé d’un air très pur à nos pau­pières closes et notre ouïe ennei­gée !

 

Or la mort livide pareille au sang où infuse le curare contem­plait muette le pas­sage rituel de ber­ceaux sidé­raux nim­bés de nobles idéaux où exul­tait le rire angé­lique d’enfants, tels les rayons du nou­veau soleil levant  

La mort aux orbites trouées d’abîmes où cou­vait la braise d’un feu ancien, regar­dait, comme sai­sie d’hypnose l’Espérance du monde voguer vers la terre, en ces âmes d’enfants vêtues de leur tunique d’or, leur unique corps de lumière !

 

 

 

Récitants : Carolyne Cannella et Georges de Rivas

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Marilyne Bertoncini

Marilyne Bertoncini, co-res­pon­sable de la revue Recours au Poème, doc­teur en Littérature, spé­cia­liste de Jean Giono, col­la­bore avec des artistes, vit, écrit et tra­duit de l'anglais et de l'italien. Ses textes et pho­tos sont éga­le­ment publiés dans des antho­lo­gies, diverses revues fran­çaises et inter­na­tio­nales, et sur son blog :   http://​mino​tau​ra​.unblog​.fr.

Principales publi­ca­tions :

Traductions : 

  • tra­duc­tions de l'anglais (US et Australie) : Barry Wallenstein, Martin Harrison, Peter Boyle (Recours au Poème édi­teurs, 2014 et 2015), Carol Jenkins ( River road Poetry Series, 2016)
  • autres tra­duc­tions :
  • Secanje Svile, Mémoire de Soie, Tanja Kragujevic, édi­tion tri­lingue, Beograd 2015
  • Livre des sept vies , Ming Di, Recours au Poème édi­tions, 2015
  • Histoire de Famille, Ming Di, édi­tions Transignum, avec des illus­tra­tions de Wanda Mihuleac,  juin 2015
  • Instantanés, Eva-Maria Berg, édi­tions Imprévues, 2018

Poèmes per­son­nels : 

  • Labyrinthe des Nuits, suite poé­tique, RaP édi­teur, 2015
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, Encres Vives, avril 2016
  • Aeonde, La Porte, 2017
  • AEncre de Chine, livre-ardoise sur un pro­jet de Wanda Mihuleac
  • Le Silence tinte comme l'angélus d'un vil­lage englou­ti, édi­tions Imprévues, 2017
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L'Invention de l'absence, Jacques André édi­teur , mars 2017
  • L'Anneau de Chillida, L'Atelier du Grand Tétras, 2018
  • Mémoire vive des replis, poèmes et pho­tos de l'autrice, pré­face de Carole Mesrobian, édi­tions "Pourquoi viens-tu si tard?", novembre 2018
  • Sable, livre bilingue (tra­duc­tion en alle­mand d' Eva-Maria Berg), avec des gra­vures de Wanda Mihuleac, et une post­face de Laurent Grison, Transignum , mars 2019.
  • Memoria viva delle pieghe/​mémoire vive des replis, édi­tion bilingue, tra­duc­tion de l'autrice, pré­face de Giancarlo Baroni, éd. PVTST?, mars 2019

(fiche bio­gra­phique com­plète sur le site de la MEL : http://​www​.​m​-​e​-​l​.fr/​m​a​r​i​l​y​n​e​-​b​e​r​t​o​n​c​i​n​i​,​e​c​,​1​301 )