> “La Mémoire des branchies” et “Debout”, deux recueils d’Eva-Maria BERG.

“La Mémoire des branchies” et “Debout”, deux recueils d’Eva-Maria BERG.

Par |2018-08-15T15:34:26+00:00 21 mars 2017|Catégories : Critiques|

 

La Mémoire des bran­chies

 

Du boî­tage vert qui le pro­tège, et dont le titre intrigue, on sort le livret blanc – pas plus grand que la paume d'une main – comme on ouvre un fruit de mer.
Dédié à "mon amie Patricia Fiebig", La Mémoire des bran­chies parle à une inter­lo­cu­trice dont le pre­mier poème indique qu'elle "aurait aimé" le vent de mer qui accom­pagne ce voyage, accom­pli par le lec­teur en com­pa­gnie de la poète, dont la voix ici assour­die, par bribes, dans sa mémoire, sans doute – nous emporte, en mer pense-t-on, accueillis que nous sommes par la pho­to­gra­phie aux gris doux de Jacqueline Salmon.

On croit y devi­ner une mala­die, à l'évocation répé­tée du coeur, ou d'une chambre – ou plu­tôt des fleurs, dans une strophe dont le champ lexi­cal sug­gère l'hôpital et la mort :

"oui des fleurs dis-tu
un cime­tière dans
la chambre ôte
le souffle
le manque d'oxygène
est mul­ti­co­lore"

 

Mer et mort se retrouvent ailleurs – mère est-on ten­té de lire – et mémoire, de celle immé­mo­riale "quelque part en mer /​ sou­ve­nir /​ sans humain /​ vague sou­ve­nir " – qu'appelle l'énigmatique image de la mémoire des bran­chies (p.37), organe néces­saire "pour qu'on ne se noie pas /​ à la fin du poème". Dans l'infini océa­nique du bruis­se­ment des mots, de "la haute plainte" chan­tant entre les vagues, l'absence de lieu et de repères, parce que la dérive en haute mer n'apporte nulle réponse à la pre­mière lec­ture, nous laisse dépour­vus – parce que nous manque encore le sys­tème per­met­tant de res­pi­rer sous l'eau des mots, de s'y trou­ver de façon osmo­tique :

 

   "peut-ête le lec­teur com­mence-t-il
    à décou­vrir mot à mot
    à cher­cher une force
    par sa propre voix
    au-delà du texte
    et d'un rivage".

 

Invitation à la patience. A la relec­ture. Aussi. Comme le mou­ve­ment des marées, le flux et le reflux, de la pen­sée, à l'écriture.

Ce voyage, sous les mots, au fil des dépla­ce­ments de la poète (l'un des textes du recueil indique pré­ci­sé­ment Sanary-sur-mer, lieu d'exil d'écrivains alle­mands pen­dant la dic­ta­ture nazie) – emprunte aus­si des routes, une rue ou un train … qui tracent des lignes dans le recueil – lignes de fuite, ligne de flot­tai­son, hori­zons, "ligne sans fin", fluc­tuantes évo­ca­tions sous la marée des mots, entre flot et jusant, qu'on lit, du regard – "comme si se reflé­tait /​ dans l'eau le mot".

Plus qu'un voyage, en réa­li­té, c'est une dérive sans but défi­ni que nous pro­pose la poète, dérive à laquelle se livre le lec­teur consen­tant, et pour laquelle il lui faut patiem­ment acqué­rir, comme lorsque l'on nage, le souffle qui per­met de ne pas s'asphyxier : le souffle – "atem" – qui est "aus­si en soi /​ un mot /​ et cherche l'air dans une phrase". Dérive d'une langue à l'autre, aus­si, me semble-t-il, tan­dis que le regard passe du texte alle­mand à la belle tra­duc­tion que je lis ( "ain­si la langue /​ fait les cent pas /​ sur le rivage " dit aus­si la poète) . Sans doute faut-il s'abstenir de cher­cher un sens caché, d'interpréter, mais bien plu­tôt cela, oui : flot­ter à la dérive, accep­ter l'impermanence, la flui­di­té du sens, dans une poé­sie ambu­la­toire qui est ce souffle même… et qui nous pousse – comme un esquif – hors du temps, dans l'analogie, l'empathie, qui fait que ce poème devient notre souffle court, à lire le rythme volon­tai­re­ment haché, notre souffle de lec­teur-appren­ti nageur de texte de haute-mer.

Car c'est aus­si cela que nous donne à vivre la voix imper­son­nelle offerte par Eva-Maria Berg – la voix d'avant la per­sonne même, le miracle d'une voix d'avant le temps des montres – car : " les hommes /​ jettent tout/​ dans la mer /​ nep­tune a /​ col­lec­té /​ leurs montres /​ pour ses /​descendants avant que /​ l'océan lui aus­si /​ ne coule".

Hors-temps, hors-lieu – (Eva-Maria Berg ne dit-elle pas à son inter­lo­cu­trice "tu n'as jamais été /​ ici /​pourtant tu es /​dans cet espace /​tu peux /​ dépla­cer /​des images /​du mur/​ à l'air libre"), le poème qui boit les larmes-mots est océa­nique et il faut s'y plon­ger (pour y renaître, nou­veau phoe­nix?) – dans la dou­leur "immuable" qui pour­tant per­met de

 

"trou­ver quand même
une fin
confor­mé­ment
à son inachè­ve­ment".

 

 

 

*

 

 

Debout- Aufrecht -De pie

 

Ce qui frappe d'abord, sur la cou­ver­ture au for­mat car­ré de ce deuxième recueil, c'est l'immense gra­vure de l'artiste – un crâne qu'on devine sur la noir­ceur de l'encre – annon­çant le pro­jet de cette série dans laquelle Olga Verme-Mignot, gra­veuse d'origine péru­vienne vivant à Paris, sou­hai­tait "expri­mer (son) regard sur la vio­lence poli­tique et la mort telles que les habi­tants du Pérou les ont vécues pen­dant plu­sieurs années (1980-2000). (Ses) per­son­nages expriment l'émotion conte­nue après la "dis­pa­ri­tion" d'êtres proches, une souf­france qui devient insup­por­table car on garde tou­jours l'espoir de la "réap­pa­ri­tion", espoir qui empêche de faire le deuil, dans l'attente d'un ave­nir meilleur". Le motif du crâne revient, les visages, à grands rehauts de blanc dans une esthé­tique très expres­sion­niste, lèvres closes sur une dou­leur indi­cible, des corps qu'on devine, cou­verts de lin­ceuls, comme on ima­gine le Christ, en attente de résur­rec­tion : tout un monde de silence et de déses­poir.

Les poèmes d'Eva-Maria Berg, dans la dis­tance géo­gra­phique et tem­po­relle qu'elle sou­ligne, témoignent de l'universalité du pro­pos, s'insurgent contre toutes les vio­lences – ain­si qu'elle l'a fait récem­ment dans sa ville, Waldkirch, pour laquelle elle a com­po­sé un poème ins­crit sur le mémo­rial, à la mémoire des 138272 vic­times, la plu­part d´origine juive, assas­si­nés en Lituanie en 1941/​42, pen­dant l’occupation du pays par les forces natio­nales-socia­listes alle­mandes.

Les poèmes tri­lingues de Debout sont de courts textes – chaque cahier pré­sente le texte en espa­gnol sur le rec­to, les autres ver­sions et l'illustration se découvrent au ver­so quand on tourne la page comme on sou­lève un voile. Ces vers disent sans emphase – comme un constat – les regards qui

 

nous sup­plient
en silence de les aider
sem­blables tou­te­fois
aux étoiles
dont la lumière
n'atteint
les hommes
qu'une fois
éteinte

 

Les corps aus­si, dans ce mutisme où se per­çoivent "juste les images /​ ni les cris /​ ni la puan­teur /​ n'arrivent et sur­tout /​ les noms font défaut /​ pour enter­rer les corps nus (…)"

Comme un kad­dish laïque, les ver­sets – en répons aux images endeuillées – posent des mots sur les ano­nymes souf­frances, les morts incon­nues et niées, por­tant un espoir qui est aus­si "deuil sombre", humble mémo­rial, rap­pe­lant que

 

comme les chiffres
ne peuvent rien dire
des noms et que
les ombres dis­si­mulent
une infi­ni­té de visages
les morts recherchent
des témoins.

 

*

mm

Marilyne Bertoncini

Marilyne Bertoncini, co-res­pon­sable de la revue Recours au Poème, doc­teur en Littérature, spé­cia­liste de Jean Giono, col­la­bore avec des artistes, vit, écrit et tra­duit. Ses textes et pho­tos sont publiés dans diverses revues fran­çaises et inter­na­tio­nales, et sur son blog : 
http://​mino​tau​ra​.unblog​.fr.

Principales publi­ca­tions : 

  • tra­duc­tions de l’anglais (US et Australie) : Barry Wallenstein, Martin Harrison, Peter Boyle (Recours au Poème édi­teurs, 2014 et 2015), Carol Jenkins ( River road Poetry Series, 2016)
  • Secanje Svile, Mémoire de Soie, Tanja Kragujevic, édi­tion tri­lingue, Beograd 2015
  • Livre des sept vies , Ming Di,  Recours au Poème édi­tions, 2015
  • Histoire de Famille,  Ming Di, édi­tions Transignum, avec des illus­tra­tions de Wanda Mihuleac,  juin 2015

Poèmes per­son­nels

  • Labyrinthe des Nuits, suite poé­tique, RaP édi­teur, 2015
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, Encres Vives, avril 2016
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence,  Jacques André  édi­teur, 2017
  •  Aeonde, La Porte, 2017
  • AEncre de Chine, livre-ardoise sur un pro­jet de Wanda Mihuleac
  • Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englou­ti, édi­tions Imprévues, 2017
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence, Jacques André édi­teur , mars 2017.
  • L’Anneau de Chillida, L’Atelier du Grand Tétras, 2018
  • Sable, sur des gra­vures de Wanda Mihuleac, Transignum (à paraître)

(fiche bio­gra­phique com­plète sur le site de la MEL : http://​www​.​m​-​e​-​l​.fr/​m​a​r​i​l​y​n​e​-​b​e​r​t​o​n​c​i​n​i​,​e​c​,​1​301 )

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