> D’Île en Elle : Murièle Modély, de “Penser maillée” à “Tu écris des poèmes”

D’Île en Elle : Murièle Modély, de “Penser maillée” à “Tu écris des poèmes”

Par | 2018-07-11T11:39:52+00:00 5 juillet 2018|Catégories : Essais & Chroniques, Murièle Modély|

Murièle Modély, réunion­naise, porte son île en elle comme un engramme en reflet de son nom :

Dans mon ventre, une île

Effilochait la ville

Murièle Modély, Penser maillée, Editions du Cygne, 2012.

Entre ces deux recueils, elle creuse son rap­port à elle/​île, l’éruptive dont les flots de lave sous l’encre se mêlent au flot des mots, les modèle, char­riant les sou­ve­nirs qui tournent et taraudent le fil du dis­cours – les fils, plu­tôt, comme un éche­veau, le désordre d’une che­ve­lure char­bon à l’odeur de mélisse, éparse et renouée comme dans Penser maillée, dont le titre s’éclaire, grâce au petit glos­saire créole/​français qui accom­pagne le recueil : “mailler, emmailler”, c’est mêler, mélan­ger, emmê­ler : ain­si le chante une strophe dans son “kose­man” natal, le créole réunio­nais (p. 82). C’est le même mot qui clôt ce recueil cyclique comme la forme de l’île, dans lequel effec­ti­ve­ment le lec­teur aura ren­con­tré “Mots /​Et /​ Morts /​/​ emmaillées (sic)/ au fond de la val­lée” : car tout se mêle, y com­pris les genres, à tra­vers la présence/​absence féconde de ce “e muet” 1  , depuis l’île où

Les racines adven­tives

De la mère

de ma mer

Dérivent

autour du vol­can qui creuse le réel pour atteindre, à tra­vers la créa­tion d’un mythe, la réponse inac­ces­sible, la Réunion des deux pans d’une iden­ti­té dont l’auteure tresse le blanc et le noir, avec l’encre des lettres entre les rives de la page. Mythe de créa­tion dans lequel l’île est femme :

Il était une fois une femme

Née dans une four­naise

Sous la peau des écailles

dans les veines de la mer

La luxu­riance d’un lexique en liber­té, navi­guant entre deux langues, évoque toutes les cou­leurs d’une faune et d’une flore tro­pi­cales, et sert une pen­sée déri­vant sans entraves, sur le fil de l’analogie, que sou­lignent et pro­voquent les répé­ti­tions syn­tag­ma­tiques, les ana­phores, l’usage d’énumérations et de listes au déve­lop­pe­ment qua­si sur­réa­liste :

Sur la feuille

Un mulot

Un tar­sier

Un oiseau

Un accé­lé­ra­teur

Un moteur embal­lé

Un vélin grif­fon­né

Un homme démem­bré

Dans la flam­boyance des images, nouant le corps au monde, se dit la révolte, la déme­sure d’où naissent “la géante Désir”, et ses amours vus comme au micro­scope des mots “Des pores, des pig­ments /​ Voilà dans le karaï /​ Tes épices frag­ments /​ Dans l’huile des bichiques grouillent comme des vers /​ Sur tes hanches tatouées /​/​ Mélanine”. Amours mythiques d’un roman fami­lial d’où naissent le poème et la poète aus­si, en quête d’elle-même : avec l’ardeur et la vio­lence issues du piton basal­tique dont la gueule tou­jours ouverte dégueule sa lave – Murièle Modély “déca­de­nasse sa bouche”, vomit, désen­chaîne sa parole, bon­dis­sante, exu­bé­rante, creuse le nom de “Jeanne”, et de “Lucie”, les retourne, les dépiaute, y cherche SON propre nom, son ori­gine

Fille de négresse

Petite fille de blanc

Engoncée dans la toile

Où se des­sine en creux

l’autre

moi

 

L’autre moi” écrit des poèmes.

Bien sûr, la poète le savait : c’était écrit, c’était la condi­tion même de sa libé­ra­tion, ins­crite dans Penser maillée, dans la vio­lence, le chant du corps tor­tu­ré par sa dou­leur, la bles­sure, l’explosion atten­due – il fal­lait bien 

Que le crâne

Se fende

Que gerbent en conti­nu

La bouche et le vol­can

 lisait-on dans ce pre­mier opus.

Murièle Modély, Tu écris des poèmes, édi­tions du Cygne, 2017 

Mais ce dont témoigne ce der­nier recueil, après 6 années ponc­tuées de plu­sieurs publi­ca­tions en 2014 et 2016, c’est d’une emprise totale de la poé­sie sur l’être et sur la vie : Murièle Modély désor­mais n’écrit désor­mais “que des poèmes”. Sous ce Titre, en forme de constat, ou d’injonction, se déroule un texte qui inter­roge la pré­gnance du jaillis­se­ment poé­tique,  sa per­ma­nence, “à table, au lit, devant le film à la télé”. Sa néces­si­té, quand la pen­sée fait défaut, qu’il faut agi­ter les mots, fran­çais ou créoles – pour secouer le réel – pour ETRE – car la poète l’écrit : “le poème est toi /​ et tu es le poème”. N’écrire QUE des poèmes, c’est effec­ti­ve­ment se vivre telle, lui don­ner son corps même  – dans un geste eucha­ris­tique qui rachète la langue et comble la mémoire.

Et c’est la langue qu’on tor­ture, tri­ture – pas ques­tion de “faire joli” ou poé­tique, on tra­vaille ici “les choses concrètes et laides” – avec cette  langue qui explose en super­no­vas de mots sur la page, qui s’aligne en listes, explo­rant minu­tieu­se­ment son corps ani­mal :

 

tes poèmes sont noirs

avec beau­coup de poils

de la chair

des sécré­tions

des odeurs d’encre épaissse (…)

 

Pour la poète déchi­rée, arra­chée à La Réunion natale, peut sourdre enfin, de cette pro­fu­sion, de ce désordre,  la pos­si­bi­li­té  de “se ras­sem­bler” (p.31), de com­bler le vide inté­rieur (p. 47), dans le rythme des mots tapés au cla­vier, avec un bruit de den­ti­tion, dans le mou­ve­ment de l’écriture.

 

Cette île pri­mor­diale, Eden per­du, qu’elle porte dans sa chair, elle la retrouve, non seule­ment face à l’écran de l’ordinateur, mais coupée/​reliée au quo­ti­dien tou­jours pré­sent, gron­dant de sa rumeur de voix d’enfants, de télé, de métro, de sons urbains… cueillant “la bulle du poème remon­tant du pas­sé” jusque dans les “bips” du pas­sage à la caisse

 

jusqu’à ce que             les mots deviennent le vide se dérou­lant

c a l l i g r a m m e s   s o n o r e s   s u r   t a  

p e a u   é l a st i q u e

Alors, oui, vrai­ment, inten­sé­ment, naît la sen­sa­tion d’être, “dans le poing du poème”.


Notes

  1. “tu agites l’e dans l’eau” dit le vers limi­naire du der­nier poème de “Tu écris des poèmes” (p. 51) []

mm

Marilyne Bertoncini

Marilyne Bertoncini, co-res­pon­sable de la revue Recours au Poème, doc­teur en Littérature, spé­cia­liste de Jean Giono, col­la­bore avec des artistes, vit, écrit et tra­duit. Ses textes et pho­tos sont publiés dans diverses revues fran­çaises et inter­na­tio­nales, et sur son blog : 
http://​mino​tau​ra​.unblog​.fr.

Principales publi­ca­tions : 

  • tra­duc­tions de l’anglais (US et Australie) : Barry Wallenstein, Martin Harrison, Peter Boyle (Recours au Poème édi­teurs, 2014 et 2015), Carol Jenkins ( River road Poetry Series, 2016)
  • Secanje Svile, Mémoire de Soie, Tanja Kragujevic, édi­tion tri­lingue, Beograd 2015
  • Livre des sept vies , Ming Di,  Recours au Poème édi­tions, 2015
  • Histoire de Famille,  Ming Di, édi­tions Transignum, avec des illus­tra­tions de Wanda Mihuleac,  juin 2015

Poèmes per­son­nels

  • Labyrinthe des Nuits, suite poé­tique, RaP édi­teur, 2015
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, Encres Vives, avril 2016
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence,  Jacques André  édi­teur, 2017
  •  Aeonde, La Porte, 2017
  • AEncre de Chine, livre-ardoise sur un pro­jet de Wanda Mihuleac
  • Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englou­ti, édi­tions Imprévues, 2017
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence, Jacques André édi­teur , mars 2017.
  • L’Anneau de Chillida, L’Atelier du Grand Tétras, 2018
  • Sable, sur des gra­vures de Wanda Mihuleac, Transignum (à paraître)

(fiche bio­gra­phique com­plète sur le site de la MEL : http://​www​.​m​-​e​-​l​.fr/​m​a​r​i​l​y​n​e​-​b​e​r​t​o​n​c​i​n​i​,​e​c​,​1​301 )

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