> Wilfrid Owen : Et chaque lent crépuscule

Wilfrid Owen : Et chaque lent crépuscule

Par |2018-12-06T06:42:40+00:00 5 décembre 2018|Catégories : Essais & Chroniques, Wilfred Owen|

Ce livre ne parle pas de héros. La poé­sie anglaise n’est pas encore de taille à par­ler d’eux. (…) /​Mon sujet, c’est la guerre, et le mal­heur de la Guerre. /​ La Poésie est dans la com­pas­sion. /​(…) Aujourd’hui, tout ce qu’un poète peut faire, c’est aver­tir. C’est pour­quoi les vrais poètes doivent demeu­rer fidèles à la véri­té. “(1918)

Ces lignes de pré­face qui ouvrent le recueil de Wilfrid Owen ont aujourd’hui un écho par­ti­cu­lier, et l’on sait gré aux édi­tions du Castor astral de pro­po­ser un nou­veau choix des poèmes com­plé­tés d’une sélec­tion de lettres à sa mère, au moment où la com­mé­mo­ra­tion de l’armistice de la Première Guerre Mondiale s’accompagne de toutes les incer­ti­tudes d’un monde occi­den­tal livré à ses contra­dic­tions et cer­né, sur ses marges, par des guerres dont les échos lui par­viennent à tra­vers les exodes de réfu­giés qu’il accueille, plus ou moins bien.

Wilfrid Owen, qui a Outre-Manche une noto­rié­té presqu’égale à celle de Shakespeare, n’est guère connu en France, où pour­tant le poète trou­va la mort à l’âge de 26 ans, sur les berges du canal de la Sambre à l’Oise, le 4 novembre 1918 – quatre jours avant l’armistice. C’est là, dans le cime­tière d’Ors, qu’il repose – dans cette France qu’il aimait et où il ensei­gnait, à Bordeaux, en 1915, avant de s’engager dans l’armée bri­tan­nique. Les lignes de la pré­face pré­cèdent donc de peu sa dis­pa­ri­tion… et prennent un valeur tes­ta­men­taire.

Wilfrid Owen, Et chaque lent cré­pus­cule, Le Castor astral, “Escale des lettres”, poèmes et lettres choi­sis et tra­duits de l’anglais par Barthélémy Dussert  avec la col­la­bo­ra­tion de Xavier Hanotte, nou­velle édi­tion revue et aug­men­tée, 192 p. 14 euros

C’est au cours d’un séjour à l’hôpital que le poète Siegfried Sassoon l’engagea à uti­li­ser son expé­rience de la guerre dans ses écrits… Owen, pour­tant, ne publia que 4 poèmes de son vivant, et le recueil, dont s’inspira Benjamin Britten, pour son War Requiem de 1962, ne fut publié à titre post­hume qu’en 1920 : ain­si que le sou­ligne Xavier Hanotte dans sa pré­face à l’édition : “Si la guerre lui a don­né une voix, la guerre aus­si l’a fait taire” – mais cette réédi­tion per­met­tra peut-être à cet ensemble de dépas­ser le sta­tut de témoi­gnage, afin  qu’on recon­naisse le mérite lit­té­raire qui lui revient. A cet effet, 40 poèmes et 15 lettres sont ici ras­sem­blés, les textes poé­tiques rete­nus étant ceux que les tra­duc­teurs ont jugés “adap­tables” pré­fé­rant “une expres­sion poé­tique davan­tage fidèle à l’esprit qu’à la lettre, quand il ne s’agissait pas de tra­duire une musique tout autant qu’une parole”, tout en pri­vi­lé­giant le jeu des asso­nances et rimes internes, dont il semble qu’Owen soit “à rai­son consi­dé­ré comme l’un des plus grands vir­tuoses dans la langue de Shakespeare”. La pré­sence, pour les poèmes, de la ver­sion anglaise per­met sans peine d’accepter ce choix de tra­duc­tion.

Quant aux lettres, inter­ca­lées avec les poèmes, elles donnent à l’ensemble presque l’aspect d’un jour­nal, ren­dant plus pré­cise et vivante la sil­houette de l’auteur dont les pré­oc­cu­pa­tions per­son­nelles s’entremêlent à sa médi­ta­tive des­crip­tion du temps de guerre dans lequel il sur­vit. Ce numé­ro de Recours au Poème pré­sente un choix de ces poèmes qui per­met­tront au lec­teur d’apprécier l’intérêt de cette repu­bli­ca­tion en décou­vrant un auteur dont nous aurions aimé pou­voir citer davan­tage. L’on ne met­tra pas le point final à cette note sans citer la der­nière lettre du recueil, écrite le 31 octobre, dans laquelle, comme dans les autres, il tente de ras­su­rer sa mère : “Il n’y a aucun dan­ger ici, ou s’il y en a, il sera pas­sé depuis long­temps lorsque vous lirez ces lignes.”
Il s’agit de la der­nière lettre de Wilfrid Owen…

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Marilyne Bertoncini

Marilyne Bertoncini, co-res­pon­sable de la revue Recours au Poème, doc­teur en Littérature, spé­cia­liste de Jean Giono, col­la­bore avec des artistes, vit, écrit et tra­duit de l’anglais et de l’italien. Ses textes et pho­tos sont publiés dans diverses revues fran­çaises et inter­na­tio­nales, dans des antho­lo­gies, et sur son blog :  http://​mino​tau​ra​.unblog​.fr.

Principales publi­ca­tions :

Traductions : 

  • tra­duc­tions de l’anglais (US et Australie) : Barry Wallenstein, Martin Harrison, Peter Boyle (Recours au Poème édi­teurs, 2014 et 2015), Carol Jenkins ( River road Poetry Series, 2016)
  • autres tra­duc­tions :
  • Secanje Svile, Mémoire de Soie, Tanja Kragujevic, édi­tion tri­lingue, Beograd 2015
  • Livre des sept vies , Ming Di, Recours au Poème édi­tions, 2015
  • Histoire de Famille, Ming Di, édi­tions Transignum, avec des illus­tra­tions de Wanda Mihuleac,  juin 2015
  • Instantanés, Eva-Maria Berg, édi­tions Imprévues, 2018

Poèmes per­son­nels : 

  • Labyrinthe des Nuits, suite poé­tique, RaP édi­teur, 2015
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, Encres Vives, avril 2016
  • Aeonde, La Porte, 2017
  • AEncre de Chine, livre-ardoise sur un pro­jet de Wanda Mihuleac
  • Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englou­ti, édi­tions Imprévues, 2017
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence, Jacques André édi­teur , mars 2017
  • L’Anneau de Chillida, L’Atelier du Grand Tétras, 2018
  • Mémoire vive des replis, poèmes et pho­tos de l’auteure, édi­tions “Pourquoi viens-tu si tard?”, novembre 2018
  • Sable, sur des gra­vures de Wanda Mihuleac, Transignum (à paraître mars 2019)

(fiche bio­gra­phique com­plète sur le site de la MEL : http://​www​.​m​-​e​-​l​.fr/​m​a​r​i​l​y​n​e​-​b​e​r​t​o​n​c​i​n​i​,​e​c​,​1​301 )

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