> REVU, La revue de poésie snob et élitiste

REVU, La revue de poésie snob et élitiste

Par |2018-12-10T17:33:14+00:00 16 novembre 2018|Catégories : Revue des revues|

Il y a certes du dan­dysme dans la pos­ture qui consiste – de nos jours – à pré­sen­ter une revue comme “snob et éli­tiste”, et au fond, c’est loin de nous déplaire : nous n’aimons guère les meutes ou les trou­peaux, encore moins la bien-pen­sance res­pec­tueuse de l’air du temps et des idées en vogue… Qu’on reven­dique une posi­tion dif­fé­rente de la doxa est une belle chose en poé­sie comme dans la vie…

Voici donc, dès la cou­ver­ture (sobre, pho­to de fou­gères mono­chrome sur fond ocre, le titre en beaux carac­tères blancs art déco…) une revue très élé­gante qui, une fois ouverte dévoile, sur de belles pages ivoire,  une pro­fu­sion de textes, des­sins et pho­tos en n&b…

REVU, la revue de poé­sie snob et éli­tiste,
numé­ro 4/​5,  “Pieds nus sur la lande”,
130 p., 5 euros, ou par abon­ne­ment, par chèque
à l’ordre de l’association REVU 
59 rue Voltaire, 54520 Laxou

Feuilletons-la comme elle nous y invite, et décou­vrons  l’édito, qui nous annonce tout de go la posi­tion de la rédac­tion  – dont on com­prend, à la lec­ture de cette livrai­son, tout ce que la pos­ture ini­tiale enferme de véri­té, et de pro­vo­ca­tion amu­sée :

 

Effort semble sou­dain le mot qu’il faut pour faire le tri, après tant de concepts, d’avant-gardes et de com­men­taires – on a oublié qu’écrire de la poé­sie deman­dait un effort. La poé­sie s’étudie au cor­deau.

 

Cette “petite corde ten­due entre deux points fixes afin de tra­cer des lignes droites, uti­li­sée notam­ment dans le bâti­ment et en hor­ti­cul­ture” selon la défi­ni­tion du TLF nous amè­ne­ra à envi­sa­ger la poé­sie comme un jar­di­nage (et je repense au char­mant Parcelle 101 de Florence Saint-Roch recen­sé sur ces pages en octobre) . Toutefois, je ne peux m’empêcher aus­si de pen­ser à “L’unique cor­deau des trom­pettes marines” qui nous ramène à la poé­sie d’Apollinaire – et me voi­ci en condi­tion pour lire ce numé­ro double de la revue.

        numé­ro 1.

 

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numé­ro 2.

 

 

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numé­ro 3

Le “som­maire”, lui,  annonce 4 volets : poèmes en archi­pel, Relâche, Dossier (ici “pieds nus sur la lande” – mais les numé­ros pré­cé­dents por­taient sur “La Psychologie des mouettes” ou “La Ville à nos pieds” et l’esprit des bardes) et enfin :  Situations. Le pre­mier volet – qui se réfère au titre de René Char – s’ouvre sur deux double pages de pho­to (la même, et son “écho” inver­sé) accom­pa­gnées de cette légende : “Les Poèmes en archi­pel invitent à se perdre dans les che­mins des peaux et des forêts. Tel le Petit Poucet rêveur gui­dé par le chu­cho­te­ment d’un fleuve, on y croi­se­ra les ani­maux curieux des contes : à moins que le par­che­min des corps à nu ne nous égare vers un désert peu­plé de mirages.” Il regroupe des textes qui se parlent ou se font écho, comme tou­jours les voix poé­tiques. On y retrouve Fabrice Farre dont nous avons récem­ment pré­sen­té un recueil , Hawad, tra­duit par l’auteur et Hélène Claudot-Hawad, pré­sen­tant aus­si la ver­sion ori­gi­nale en tama­jaght, Dom Corrieras qui nous emmène sur les che­mins “De Bordeaux à Roncevaux”, avec “Vingt kilos sur le dos /​ ma sueur soi­gnant mon âme”, et de belles gra­vures de Gérard Hutt et Michèle Forestier…

Le volet “Relâche” se pré­sente (tou­jours sur la luxueuse double page de pho­to) comme “cabi­net curieux, lieu de la fric­tion, du mélange des genres, de l’insolite, espace du jeu et de la bigar­rure, îlot désem­pa­ré, oeuvre vive, carène fis­su­rée”. Y sont pro­po­sées de curieuses recom­man­da­tions de Roy Chicky Arad, tra­duit par Marianne Louis, des­quelles nous rele­vons celle-ci (pas la plus étrange !) :

 

Je conseille à mes lec­teurs

de s’asseoir près de la fenêtre

et d’éviter la guerre par tous les moyens

il n’en sor­ti­ra rien de bon

et évi­tez aus­si les luna parks. Ça ne vaut vrai­ment pas

le dépla­ce­ment (…)

 

On y lit aus­si la bio­gra­phie fan­tai­siste d”une ima­gi­naire Lisette Poupidor par Alexane Aubane, de vrais textes d’un illustre incon­nu ou de Pierre-Albert Birot, dans un article inti­tu­lé “De REVU à revue SIC (1916-1919)” – frère aîné reven­di­qué, donc, et dont  l’importance et l’originalité ne sont  pas à démon­trer, cette publi­ca­tion ayant accueilli – mais qui l’ignore ? – Philippe Soupault, Pierre Reverdy, Gino Severini, Pablo Picasso, Blaise Cendrars, Tristan Tzara…

Le “dos­sier” quant à lui inter­roge l’état et la varié­té de la poé­sie contem­po­raine, à l’ère des nou­veaux médias en par­ti­cu­lier, en pré­sen­tant un aper­çu des dif­fé­rentes direc­tions où s’aventure la poé­sie – des recherches for­melles renouant avec la tra­di­tion, aux nou­velles formes à lire et écou­ter… Il s’ouvre sur un texte de Chloé Charpentier, “La Poésie est un jar­din”. La méta­phore qu’y file l’auteure s’accompagne d’une “biblio­gra­phie verte” citant Le Jardin Perdu chez Actes Sud (2011), et les ouvrages des poètes cités au cours de l’article (Gilbert Vautrin, Gilles Baudry, Tahar Ben Jelloun).

Suit un écrit de Mathieu Olmedo consa­cré à “La Sorgue en Kayak avec Dom et René Char” – texte sur la parole “per­cu­tante” du poète, et son inté­rêt pour le monde végé­tal… tem­pé­ré par les consi­dé­ra­tions de Dom, lors de la des­cente en kayak annon­cée dans le titre, consi­dé­ra­tions qui per­mettent à l’auteur d’aborder l’intérêt des apho­rismes du poète, avant de se conclure sur un bel hymne à La Sorgue, dont les ver­tus “sont sem­blables à celles de la poé­sie. Lié au mou­ve­ment et au jaillis­se­ment, le poème est comme le cours d’une rivière, un cri pro­pice à l’abandon, au brouillard, au sinueux, à l’incomplet (…). C’est un très beau texte, très géo­poé­tique, que je reli­rai volon­tiers – j’y laisse un marque-page (et pour res­ter dans l’humeur géné­rale de ce numé­ro hor­ti­cole, je choi­sis plu­tôt d’y mettre une fleur séchée).

Etonnant dans ce dos­sier, éga­le­ment, la “recette” pour réa­li­ser un iris en ori­ga­mi (ain­si s’explique la feuille pliée étran­ge­ment col­lée à la fin du numé­ro, où se lisent les mots du poème qui n’apparaîtra qu’une fois  le pliage réa­li­sé – très poé­tique idée due à Théo Maurice). Le dos­sier contient aus­si  une série de des­sins et pho­tos de pay­sage “désha­bi­tés” (si l’on me per­met le néo­lo­gisme), et un texte d’Anna B, inti­tu­lé :”(images et sons cap­tés lors d’une contem­pla­tion dans un jar­din sau­vage)” – il s’agit du lis­tage (accom­pa­gné de chiffres dont j’ignore le sens) entre­cou­pé de paragraphes/​strophes décri­vant le par­cours de “il”, jar­di­nier-bour­reau des fleurs rouges qu’il écrase, et la sur­prise du lecteur/​auditeur sans doute habi­tuel­le­ment, à la lec­ture de la der­nière strophe. Il se clôt sur une double page inti­tu­lée “pho­to­syn­thèse”, sorte de planche bota­nique, fort scien­ti­fique et déli­cieu­se­ment des­si­née, fai­sant naître – comme d’un arbre généa­lo­gique – depuis des racines “Baudelaire, Hawad, Ronsard”, ou Vivaldi ou Dalida… en pas­sant par les branches de toutes les ren­contres ins­pi­rantes,  l’oeillet de poète sau­vage que nous rêvons tous de cueillir.

 

Le voyage se ter­mine, avec “Situations”, par une invi­ta­tion au voyage – à la décou­verte du poète véné­zue­lien Miguel Bonnefoy, mais aus­si par un his­to­rique du fas­ci­nant voyage dans l’espace et le temps du quin­qui­na, par Samir Boumediene, et un série de brefs poèmes bilingues de Omar Youssef Souleimane, tra­duit de l’arabe par Caroline Boulord et l’auteur. On appré­cie la géné­ro­si­té qui fait que ces poèmes, en bas de page, laissent tout l’espace ivoire au lec­teur pour rêver dans cette immense marge, si rare dans l’édition.

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dans-un-livre-de-bota­nique
©mbp

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Marilyne Bertoncini

Marilyne Bertoncini, co-res­pon­sable de la revue Recours au Poème, doc­teur en Littérature, spé­cia­liste de Jean Giono, col­la­bore avec des artistes, vit, écrit et tra­duit de l’anglais et de l’italien. Ses textes et pho­tos sont publiés dans diverses revues fran­çaises et inter­na­tio­nales, dans des antho­lo­gies, et sur son blog :  http://​mino​tau​ra​.unblog​.fr.

Principales publi­ca­tions :

Traductions : 

  • tra­duc­tions de l’anglais (US et Australie) : Barry Wallenstein, Martin Harrison, Peter Boyle (Recours au Poème édi­teurs, 2014 et 2015), Carol Jenkins ( River road Poetry Series, 2016)
  • autres tra­duc­tions :
  • Secanje Svile, Mémoire de Soie, Tanja Kragujevic, édi­tion tri­lingue, Beograd 2015
  • Livre des sept vies , Ming Di, Recours au Poème édi­tions, 2015
  • Histoire de Famille, Ming Di, édi­tions Transignum, avec des illus­tra­tions de Wanda Mihuleac,  juin 2015
  • Instantanés, Eva-Maria Berg, édi­tions Imprévues, 2018

Poèmes per­son­nels : 

  • Labyrinthe des Nuits, suite poé­tique, RaP édi­teur, 2015
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, Encres Vives, avril 2016
  • Aeonde, La Porte, 2017
  • AEncre de Chine, livre-ardoise sur un pro­jet de Wanda Mihuleac
  • Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englou­ti, édi­tions Imprévues, 2017
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence, Jacques André édi­teur , mars 2017
  • L’Anneau de Chillida, L’Atelier du Grand Tétras, 2018
  • Mémoire vive des replis, poèmes et pho­tos de l’auteure, édi­tions “Pourquoi viens-tu si tard?”, novembre 2018
  • Sable, sur des gra­vures de Wanda Mihuleac, Transignum (à paraître mars 2019)

(fiche bio­gra­phique com­plète sur le site de la MEL : http://​www​.​m​-​e​-​l​.fr/​m​a​r​i​l​y​n​e​-​b​e​r​t​o​n​c​i​n​i​,​e​c​,​1​301 )

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