> Un regard sur la poésie anglaise actuelle (3)

Un regard sur la poésie anglaise actuelle (3)

Par |2018-08-22T02:20:19+00:00 30 septembre 2014|Catégories : Essais|

Une poésie qui "vous" explose

 

            Je vou­drais avant tout dire le choc que fut ma ren­contre avec les deux séries de poèmes de James Byrne ici pré­sen­tés. Traduire, bien tra­duire – autant qu'il soit pos­sible – requiert une dis­po­si­tion, un état d'esprit par­ti­cu­lier, sur lequel je m'interroge depuis long­temps. Je n'ai que des images pour ten­ter de cer­ner l'expérience par­ti­cu­lière qu'est la tra­duc­tion – une expé­rience intime, trou­blante, déran­geante – qui met en péril, en quelque sorte (même si tem­po­rai­re­ment, dans l'espace et la durée du tra­vail entre­pris) la per­sonne de celui qui s'introduit – presque par effrac­tion – à l'intérieur du "crâne" même de l'auteur. Car c'est celà que je res­sens – que je recherche : je vais cher­cher les mots au coeur du laby­rinthe d'une pen­sée qui n'est pas la mienne, mais qui la devient, l'espace  pal­pi­tant de l'oeuvre – et qui laisse des traces dans ma vie en dehors de l'oeuvre – si tant est qu'on res­sorte jamais de la grotte-palais de la pen­sée d'autrui.

            Traduire, c'est un com­bat contre l'ombre des mots de l'Autre, pour les ame­ner à la lumière de votre langue. Et plus le poème est fort, plus la lutte est sévère, plus l'accomplissement s'accompagne d'une "illu­mi­na­tion" – qui n'est pas sans rap­pe­ler, sans doute, l'extase dans laquelle, ain­si que la décrit Le Trésor de la Langue Française "une per­sonne, se trou­vant comme trans­por­tée hors d'elle-même, est sous­traite aux moda­li­tés du monde sen­sible en décou­vrant par une sorte d'illumination cer­taines révé­la­tions du monde intel­li­gible, ou en par­ti­ci­pant à l'expérience d'une iden­ti­fi­ca­tion, d'une union avec une réa­li­té trans­cen­dante, essen­tielle." Une expé­rience que d'aucun qua­li­fie­raient sans doute de mys­tique, à l'image de la Sainte Thérèse du Bernin – une expé­rience envoû­tante,  totale – intel­lec­tuelle et sen­so­rielle.

            Le poète ne sau­rait m'en vou­loir de com­men­cer par cette révé­la­tion intime,  lui qui, lors d'une inter­view (par Valerio Cruciani,  www​.amne​sia​vi​vace​.it) disait qu'il fal­lait au poète le cran de trans­mettre – mais aus­si de confier – quelque chose au lec­teur :

 

            "some­thing must be impar­ted, given away by the poet to the rea­der. And that    takes guts."

 

            C'est,  impli­ci­te­ment, n'est-ce pas, accep­ter que le lec­teur à son tour apporte quelque chose au poème qu'il a lu et qui le trans­forme. Or, tra­duire, c'est lire au car­ré : lire entre les lignes, entre les mots, entre les langues. C'est donc aus­si per­ce­voir les effets du poème de façon ampli­fiée, comme par l'effet de "caisse de réson­nance" qu'est ce crâne qui double le vôtre. Et les poèmes de Byrne que j'ai ren­con­trés ont des effets dévas­ta­teurs, com­pa­rables à ceux d'une mine anti­per­son­nel cachée sous la sur­face (du poème), dont les titres sont un leurre.

            Ce n'est sans doute pas non plus un hasard si James Byrnes, dans une autre inter­view http://​idont​call​my​sel​fa​poet​.word​press​.com/​2​0​1​2​/​0​8​/​0​8​/​j​a​m​e​s​-​b​y​r​ne/, , évo­quant sa for­ma­tion, se réfère à une lettre du poète Emily Dickinson, consi­dé­rant que la lec­ture de poé­sie ne se conçoit pas sans explo­sion (If I feel phy­si­cal­ly as if the top of my head were taken off, I know that is poe­try. (…). Is there any other way?” ) ain­si, pour le jeune Byrne satu­ré de poé­sie clas­sique  et prêt à la ren­contre :

 

            "the space had been culti­va­ted for Ginsberg quite per­fect­ly to come along and   do what Dickinson said that poe­try might do and lift the top off my skull".

 

            D'une cer­taine façon, la matière poé­tique est donc de la dyna­mite – sinon, elle n'est pas poé­sie : c'est ce que démontre l'art de James Byrne, à tra­vers ces  poèmes  qui  jouent sur la bana­li­té affi­chée des titres, et pour le pre­mier, "L'Un/l'autre", sur la dupli­ci­té d'un réel dans lequel les rôles sem­ble­raient inter­chan­geables, ain­si que le sug­gère l'alternance en forme de chiasme,  dans chaque dis­tique,  des actions, celle du bour­reau, celle de la vic­time… Car cette bana­li­té, c'est celle d'une guerre, de La guerre  dans toute son ubi­qui­té – du mas­sacre qui coexiste avec de pai­sibles images : au sable de l'assassin et au car­nage, répondent  l'ombre d'un figuier, la pous­sière qui fuit entre les mains…

            Le titre sui­vant, "Cartes Postales", sem­ble­rait annon­cer de lisses images – les cli­chés hédo­nistes et/​ou exo­tiques qu' un tou­riste envoie, accom­pa­gnés d'un bref texte per­for­ma­tif et déri­soire… s'il n'était pas sans rap­pe­ler le titre d'un ouvrage du phi­lo­sophe décons­truc­teur de la pen­sée,  Jacques Derrida, pour qui le  « tra­vail de minage et de démi­nage dans la langue » pré­sente bien des points com­muns avec le pro­jet explo­sif de la poé­sie.

            Dans cet ouvrage, La Carte Postale, de Socrate à Freud et au-delà (Flammarion, 1980), Derrida pré­sente la phi­lo­so­phie comme une carte pos­tale envoyée à un des­ti­na­taire qui, en réa­li­té, ne la rece­vra jamais. En effet, la carte pos­tale, comme la pen­sée, n'est telle que dans le "sus­pens" entre les des­ti­na­tions – "l'instant" instable des pos­sibles. Arrivées à des­ti­na­tion, l'une n'est plus qu'un brim­bo­rion de papier gla­cé, l'autre, une forme prête aux aléas de l'académisme, des sys­tèmes, des inté­grismes.

            On peut par ana­lo­gie, pen­ser que, tout comme la phi­lo­so­phie, une poé­sie qui attein­drait sa des­ti­na­tion  ces­se­rait d’être poé­sie : "elle doit demeu­rer on the road ou en vol, res­ter entre les des­ti­na­tions, tou­jours sus­cep­tible d’être réex­pé­diée ailleurs" (Roberto Maggiori http://​www​.libe​ra​tion​.fr/​l​i​v​r​e​s​/​2​0​0​9​/​0​5​/​2​8​/​s​u​r​-​l​a​-​r​o​u​t​e​-​d​e​-​d​e​r​r​i​d​a​_​5​6​0​588) ) – relue, dite, tra­duite … trans­mise de nou­veau avec toute sa charge de déto­na­tion…

            Ces "cartes pos­tales" sont de déchi­rantes pho­to­gra­phies d'instants de mons­truo­si­té tran­quille qui font "explo­ser" le texte dès qu'on en sai­sit la pré­sence. Le désastre de l'humanité ins­crit sous les gestes appa­rem­ment les plus tendres ou pué­rils – éplu­cher le par­fum d'un fruit, s'ébattre dans un ter­rain de jeu – sub­ver­tit le réel qu'on ima­gi­nait. Il vous impose des images d'horreur et de détresse qui culminent dans les deux "cartes pos­tales qui n'ont pu être envoyées" . Oui, l'horreur est indi­cible, intrans­mis­sible – elle vous atteint, mais elle ne peut que vous frap­per – dans le silence de leur nuit – entre les mots – entre les images.

            Oui, James Byrne est un grand dyna­mi­teur – un grand poète. Fondateur et rédac­teur de la revue poé­tique "The Wolf", je ne peux m'empêcher de l'imaginer un peu comme le Steppenwolf de Herman Hesse… C'est une voix ori­gi­nale, aty­pique, maî­tri­sant par­fai­te­ment les codes poé­tiques, pour s'en affran­chir, et nous entraî­ner avec lui, dans "l'intranquillité" défi­ni­tive de qui, se trou­vant en quelque sorte "au coeur des ténèbres", ne peut plus, l'ayant lu, oublier les défla­gra­tions de ses images dans l'enfer/envers du monde que révèle sa poé­sie. Je vous la trans­mets, avec toute mon émo­tion.

Marilyne Bertoncini

La ver­sion anglaise des poèmes est sui­vie de leur tra­duc­tion en fran­çais.

 

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Marilyne Bertoncini

Marilyne Bertoncini, co-res­pon­sable de la revue Recours au Poème, doc­teur en Littérature, spé­cia­liste de Jean Giono, col­la­bore avec des artistes, vit, écrit et tra­duit. Ses textes et pho­tos sont publiés dans diverses revues fran­çaises et inter­na­tio­nales, et sur son blog : 
http://​mino​tau​ra​.unblog​.fr.

Principales publi­ca­tions : 

  • tra­duc­tions de l’anglais (US et Australie) : Barry Wallenstein, Martin Harrison, Peter Boyle (Recours au Poème édi­teurs, 2014 et 2015), Carol Jenkins ( River road Poetry Series, 2016)
  • Secanje Svile, Mémoire de Soie, Tanja Kragujevic, édi­tion tri­lingue, Beograd 2015
  • Livre des sept vies , Ming Di,  Recours au Poème édi­tions, 2015
  • Histoire de Famille,  Ming Di, édi­tions Transignum, avec des illus­tra­tions de Wanda Mihuleac,  juin 2015

Poèmes per­son­nels

  • Labyrinthe des Nuits, suite poé­tique, RaP édi­teur, 2015
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, Encres Vives, avril 2016
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence,  Jacques André  édi­teur, 2017
  •  Aeonde, La Porte, 2017
  • AEncre de Chine, livre-ardoise sur un pro­jet de Wanda Mihuleac
  • Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englou­ti, édi­tions Imprévues, 2017
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence, Jacques André édi­teur , mars 2017.
  • L’Anneau de Chillida, L’Atelier du Grand Tétras, 2018
  • Sable, sur des gra­vures de Wanda Mihuleac, Transignum (à paraître)

(fiche bio­gra­phique com­plète sur le site de la MEL : http://​www​.​m​-​e​-​l​.fr/​m​a​r​i​l​y​n​e​-​b​e​r​t​o​n​c​i​n​i​,​e​c​,​1​301 )

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