> Fil de Lecture de Marilyne BERTONCINI : Eloge du silence et de la légèreté, Eric DUBOIS, Cédric LANDRY

Fil de Lecture de Marilyne BERTONCINI : Eloge du silence et de la légèreté, Eric DUBOIS, Cédric LANDRY

Par | 2018-02-21T12:08:52+00:00 10 juillet 2016|Catégories : Critiques|

 

Eric DUBOIS : Chaque pas est une séquence

 

En cou­ver­ture, un beau col­lage de Ghislaine Lejard, dont la com­po­si­tion ver­ti­cale évoque un seuil ouvert sur des déchi­rures de bleus et leurs reflets : chaque pas est pas-sage, qui per­met la cir­cu­la­tion – déam­bu­la­tion par­mi les mots, trans­mis­sion aus­si (on connaît l'activité de l'auteur sur ses blogs, sa revue, les ondes…). Un bel éloge de Michel Cosem ouvre le recueil, et sou­ligne le tra­vail qui sous-tend l'oeuvre : "une vie presqu'entièrement vouée à l'écriture, à ses évi­dences comme à ses recoins les plus cachés."

C'est en "arpen­teur du silence" que le lec­teur est invi­té à suivre, depuis la chambre d'échos où s'élabore le poème, les gestes – LA geste infime – du monde pris "dans les cordes du néant", à la source rêveuse où se forme le texte, là où le réel se dis­sout dans l'écriture, quand agit "l'enzyme des choses /​ et les pas per­dus se sou­viennent du para­dis". Voyage inté­rieur, "chan­son immo­bile", dans l'apprentissage d'une sagesse stoï­cienne, qui consiste à regar­der le chaos du monde, à affron­ter "Le sou­rire amer du quo­ti­dien /​ aux dents pug­naces /​/​ Le rien dans le tout". Apprendre à se mettre, ten­dre­ment, à dis­tance : "Attention à soi /​comme à un autre /​ fra­gile" . Apprendre à per­ce­voir le bruis­se­ment d'êtres muets dans les mots, "sous le man­teau d'ombre du temps"… Apprendre à faire son deuil, à se dépouiller pour "vivre dans l'après"…

De brèves nota­tions ponc­tuent le par­cours – un, deux, trois vers…  et la blanche res­pi­ra­tion de la page :

 

"Entre les mots
le silence

Dans le silence
rien

Le silence découpe les mots

Que dit le lan­gage ?

Des silences des mots
et le mor­cel­le­ment"
 

Par petites touches – de rares images, de brefs apho­rismes, des injonc­tions à "Parler le lap­sus et l'ellipse", à "inache­ver" la langue – Eric Dubois avance avec la "voix blanche" du poème qu'on se sur­prend à mur­mu­rer, avec lui, jusqu'au texte épo­nyme qui clôt ce bref recueil, et l'ouvre au large de l'avenir dépen­dant du lec­teur, dans le reflet de son propre silence :

 

"Le livre à venir s'ouvre sur le silence

Il y a tou­jours un regard atta­ché à un autre regard s'il n'est pas bri­sé"

 

*

 

 

Cédric LANDRI : L'Envolée des libel­lules

 

Légères comme un ori­ga­mi, ces libel­lules au "coeur de papier" font suite à un autre livret (Echanges de libel­lules, 2014) : elles pro­posent au lec­teur de sor­tir avec le poète à la ren­contre de leurs soeurs, "les véri­tables ailées /​ qui dansent une faran­dole /​ sur la robe de la dame /​ nature".

C'est toute une ména­ge­rie – un peu conve­nue – qui s'ébat dans les pages qui suivent : le visage de la vache, la plainte du che­val, les bes­tioles des brins d'herbe, la rai­nette et le mou­ton… Mais c'est sans doute parce qu'elles s'échappent aus­si des pages naïves et colo­rées de livres pour enfants, comme les sylphes et far­fa­dets évo­qués un peu plus loin, ou les mani­gances de la che­nilles pour deve­nir prince papillon. D'ailleurs, le poète adoube son lec­teur "Te voi­là biblio­thé­caire de nature" et lui apprend à retrou­ver, pour obser­ver les choses, la dis­tance et la hau­teur d'un regard d'enfant : la cabane sans entrée où l'on doit se télé­por­ter, les glis­sades, le mirage de l'envol dans la course en zig­zag qu'impose le sen­tier, ou le mys­tère de la limace…

Pour appré­cier l'enchantement – qui pour­rait sem­bler un peu mièvre – de ces pages au charme léger, il faut accep­ter ce par­ti pris de lire avec cet hori­zon d'enfant, un texte où passent aus­si Ponge à tra­vers une forêt deve­nue sachet de thé, les échos des Histoires Naturelles de Jules Renard, et le petit prince qu'il suf­fi­rait de voir pour "son­ger /​ à la liber­té de franchir/​ les barbelés/​de l'existence."

 

 

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Marilyne Bertoncini

Marilyne Bertoncini, cores­pon­sable de la revue Recours au Poème, doc­teur en Littérature, spé­cia­liste de Jean Giono, col­la­bore avec des artistes, vit, écrit et tra­duit.
Ses textes et pho­tos paraissent dans diverses revues fran­çaises et inter­na­tio­nales, et sur son blog mino​tau​ra​.unblog​.fr.

Ses tra­duc­tions de poètes anglais et aus­tra­liens et son recueil, Labyrinthe des Nuits, sont parus chez Recours au Poème édi­teurs, comme sa tra­duc­tion des poèmes de Ming Di, Livre des 7 Vies, et Histoire de Famille, illus­trés par Wanda Mihuleac, aux édi­tions Transignum en mars 2015.

Une pre­mière ver­sion de La Dernière Oeuvre de Phidias est parue en 2016 chez Encres Vives.

Dernières publications

  • Æncre de Chine, livre ardoise avec Wanda Mihuleac, édi­tions Transignum, 2016
  • La Dernière œuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence, Jacques André édi­teur, 2017
  • Aeonde, La Porte, 2017,
  • Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englou­ti, édi­tions Imprévues, 2017

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