> Jacques Sicard, La Géode & l’Eclipse

Jacques Sicard, La Géode & l’Eclipse

Par |2017-12-27T17:18:07+00:00 14 novembre 2017|Catégories : Essais & Chroniques, Jacques Sicard|Mots-clés : |

La géode : dans ce titre qui intrigue, je pres­sens à la fois, de façon amphi­bo­lique, la fameuse salle de ciné­ma de la cité des sciences, mais aus­si cette roche mag­ma­tique que ne rejet­te­rait pas Roger Caillois : ronde comme la terre dont elle porte le nom, elle contient en son sein, (lithos caver­no­so), creux et obs­cur comme la caverne de Platon, des éclats miné­raux, frag­ments vitreux comme d’un œil d’où s’éclipse la vue offus­quée par la taie de la cata­racte, mais qui garde le sou­ve­nir des per­cep­tions, ain­si que la décrit l’auteur dans l’un des textes limi­naires :

L’œil est une géode qui s’emplit de cou­leur mus­cu­laire lorsqu’on en crève l’iris et que l’effraction qu’est en soi la lumière du jour n’y pénètre plus. La mémoire des mil­lions d’images inté­rieures qui sur sa cou­pole furent pro­je­tées après cap­ture de leurs modèles exté­rieurs en consti­tuent les fibres ani­mées (p.12).

 

Jacques Sicard, La Géode & l’Eclipse, édi­tions Le Pli, mars 2017, 180 p., 25 euros.

L’éclipse, l’ellipse, sous-tendent toute la pre­mière par­tie de ce livre tri­par­tite, où, sous le titre de l’Esperluette, sont regrou­pés des textes au titre dya­dique, aus­si pro­vo­ca­teurs et arbi­traires que les atte­lages pro­po­sés, sources d’étonnement, et outils à rêver/​penser. L’éclipse tou­chant l’œil, par la taie tem­po­raire d’un clin, d’un astre, n’est pas sans rela­tion avec le dérou­le­ment faus­se­ment conti­nu du ciné­ma­to­graphe – l’intermittence de la lumière obtu­rée à inter­valles régu­liers, cette fer­me­ture fai­sant lien/​ellipse entre les images que nous per­ce­vons 1. Entre deux pauses, les poses, qui racontent une his­toire – et par­fois cette chute – la ptose évo­quée p.52 – “l’affaissement bru­tal et pré­mé­di­té du mou­ve­ment dans l’image – il y demeure sous ten­sion, bien que sans ave­nir (…)” Sans ave­nir autre que l’imagination sol­li­ci­tée du spectateur/​lecteur, en quête de sens. 2

La langue de Jacques Sicard vise le frag­ment dans sa chute, tra­vaille l’éclat, accueille la clô­ture”, écrit Elisabeth Gailledrat en clô­ture de ce recueil, dont le titre-tryp­tique intrigue. C’est à cette explo­ra­tion que nous invite l’auteur par ce signe à la fois com­mun et désuet de l’esperluette – liga­ture sou­dant les deux noms, et des­si­nant aus­si comme une liane la figure ellip­tique d’un infi­ni, qui est celui de l’imaginaire… “ce signe mêle l’inexpressivité à la conjonc­tion”.

Comme le mon­tage de Jancso est éga­le­ment ellip­tique, ellip­tique et poli­tique, la dis­con­ti­nui­té qu’il intro­duit dans la suite des scènes, qui n’est sen­sible que dans l’après coup, a l’hébétude alié­nante d’un après-midi d’été.” (p.22)

Art du frag­ment, de l’éclat donc, que ces textes qui parlent d’image à tra­vers ciné­ma et lit­té­ra­ture – qui donnent à voir du plus intime du regard, là où “Parfois l’œil est un grain de voix qui a rou­lé au creux de l’orbite”. Grains de parole poé­tique qui explorent le ténu domaine de l’intersection entre vue et son, entre “cadre et inter­valle. Dont le pré­ci­pi­té est un écran lumi­nes­cent et vide”. Jacques Sicard nous main­tient sur cette ligne de crête que trace son style, pour lequel “une ligne d’écriture n’est jamais qu’une image vue de sa tranche”entre , dans l’entre-deux où le signe est indé­cis, avant de se poser – et de poser un sens en tom­bant. Ainsi toute lec­ture de Jacques Sicard est -elle tou­jours en sus­pens, et la puis­sance de cet in-stant hante le lec­teur d’images-sens sen­so­rielles : il l’amène à voir/​écouter ce qui se déroule dans cette géode de l’œil et de la mémoire des images – ce hors-lieu qu’il nous indique à tra­vers son ana­lyse du cadre ciné­ma­to­gra­phique qui ‘n’est pas un espace, mais une méta­phore de la pen­sée et de l’imaginaire – pen­sée ana­lo­gique pri­mor­diale si dif­fi­cile à retrou­ver dans nos esprits façon­nés par la logique et la linéa­ri­té.

On pour­rait conclure (sans épui­ser les res­sources de ce livre, à consul­ter, à dégus­ter pour la beau­té des mots, sans cesse, par inter­mit­tences) en citant in-exten­so ce que Jacques Sicard dit du haï­ku – la forme lit­té­raire au fond la plus proche de l’esthétique et de la phi­lo­so­phie qui sous-tendent ses ana­lyses :

Le haï­ku ne pro­voque qu’une seule sorte d’assentiment : à ce qui appa­raît dans son cadre de dix-sept syl­labes. La res­sem­blance avec le tout-venant de la nature ou de l’espèce humaine vacant à ses tris­tesse, ses joies, ne doit pas trom­per sur l’intention du dis­po­si­tif qui est au sens propre un pré­avis de réel, l’inhabité séjour, le plus inepte des espoirs – tra­verse-t-on les miroirs ?

Le haï­ku ne pro­voque aucune sorte d’assentiment. Il ravit, il rapte heu­reux, col­lant à ses bar­reaux syl­la­biques ou pas l’âme liseuse de l’œil d’où la pen­sée bée en plaie sur une cabane, un poêle, une tasse de thé cou­leur paille – Réel-Eden.


Notes

  1. p.13 – L’Aile & L’Ellipse, sur Hou Hsiao Hsien “maître de l’esthétique de l’éclipse” et la musique d’India Song.[]
  2. L’importance du temps (temps et son chez Rivette) []

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Marilyne Bertoncini

Marilyne Bertoncini, co-res­pon­sable de la revue Recours au Poème, doc­teur en Littérature, spé­cia­liste de Jean Giono, col­la­bore avec des artistes, vit, écrit et tra­duit. Ses textes et pho­tos sont publiés dans diverses revues fran­çaises et inter­na­tio­nales, et sur son blog : 
http://​mino​tau​ra​.unblog​.fr.

Principales publi­ca­tions : 

  • tra­duc­tions de l’anglais (US et Australie) : Barry Wallenstein, Martin Harrison, Peter Boyle (Recours au Poème édi­teurs, 2014 et 2015), Carol Jenkins ( River road Poetry Series, 2016)
  • Secanje Svile, Mémoire de Soie, Tanja Kragujevic, édi­tion tri­lingue, Beograd 2015
  • Livre des sept vies , Ming Di,  Recours au Poème édi­tions, 2015
  • Histoire de Famille,  Ming Di, édi­tions Transignum, avec des illus­tra­tions de Wanda Mihuleac,  juin 2015

Poèmes per­son­nels

  • Labyrinthe des Nuits, suite poé­tique, RaP édi­teur, 2015
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, Encres Vives, avril 2016
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence,  Jacques André  édi­teur, 2017
  •  Aeonde, La Porte, 2017
  • AEncre de Chine, livre-ardoise sur un pro­jet de Wanda Mihuleac
  • Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englou­ti, édi­tions Imprévues, 2017
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence, Jacques André édi­teur , mars 2017.
  • L’Anneau de Chillida, L’Atelier du Grand Tétras, 2018
  • Sable, sur des gra­vures de Wanda Mihuleac, Transignum (à paraître)

(fiche bio­gra­phique com­plète sur le site de la MEL : http://​www​.​m​-​e​-​l​.fr/​m​a​r​i​l​y​n​e​-​b​e​r​t​o​n​c​i​n​i​,​e​c​,​1​301 )

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