La géode : dans ce titre qui intrigue, je pressens à la fois, de façon amphi­bolique, la fameuse salle de ciné­ma de la cité des sci­ences, mais aus­si cette roche mag­ma­tique que ne rejet­terait pas Roger Cail­lois : ronde comme la terre dont elle porte le nom, elle con­tient en son sein, (lithos cav­er­noso), creux et obscur comme la cav­erne de Pla­ton, des éclats minéraux, frag­ments vit­reux comme d’un œil d’où s’é­clipse la vue offusquée par la taie de la cataracte, mais qui garde le sou­venir des per­cep­tions, ain­si que la décrit l’au­teur dans l’un des textes liminaires :

L’œil est une géode qui s’emplit de couleur mus­cu­laire lorsqu’on en crève l’iris et que l’ef­frac­tion qu’est en soi la lumière du jour n’y pénètre plus. La mémoire des mil­lions d’im­ages intérieures qui sur sa coupole furent pro­jetées après cap­ture de leurs mod­èles extérieurs en con­stituent les fibres ani­mées (p.12).

 

Jacques Sicard, La Géode & l'Eclipse, éditions Le Pli, mars 2017, 180 p., 25 euros.

Jacques Sicard, La Géode & l’E­clipse, édi­tions Le Pli, mars 2017, 180 p., 25 euros.

L’é­clipse, l’el­lipse, sous-ten­dent toute la pre­mière par­tie de ce livre tri­par­tite, où, sous le titre de l’Es­per­luette, sont regroupés des textes au titre dyadique, aus­si provo­ca­teurs et arbi­traires que les atte­lages pro­posés, sources d’é­ton­nement, et out­ils à rêver/penser. L’é­clipse touchant l’œil, par la taie tem­po­raire d’un clin, d’un astre, n’est pas sans rela­tion avec le déroule­ment fausse­ment con­tinu du ciné­matographe – l’in­ter­mit­tence de la lumière obturée à inter­valles réguliers, cette fer­me­ture faisant lien/ellipse entre les images que nous percevons 1p.13 – L’Aile & L’El­lipse, sur Hou Hsiao Hsien “maître de l’esthé­tique de l’é­clipse” et la musique d’In­dia Song.. Entre deux paus­es, les pos­es, qui racon­tent une his­toire – et par­fois cette chute – la ptose évo­quée p.52 – “l’af­faisse­ment bru­tal et prémédité du mou­ve­ment dans l’im­age – il y demeure sous ten­sion, bien que sans avenir (…)” Sans avenir autre que l’imag­i­na­tion sol­lic­itée du spectateur/lecteur, en quête de sens. 2L’im­por­tance du temps (temps et son chez Riv­ette)

“La langue de Jacques Sicard vise le frag­ment dans sa chute, tra­vaille l’é­clat, accueille la clô­ture”, écrit Elis­a­beth Gaille­drat en clô­ture de ce recueil, dont le titre-tryp­tique intrigue. C’est à cette explo­ration que nous invite l’au­teur par ce signe à la fois com­mun et désuet de l’es­per­luette – lig­a­ture soudant les deux noms, et dessi­nant aus­si comme une liane la fig­ure ellip­tique d’un infi­ni, qui est celui de l’imag­i­naire… “ce signe mêle l’in­ex­pres­siv­ité à la conjonction”. 

Comme le mon­tage de Janc­so est égale­ment ellip­tique, ellip­tique et poli­tique, la dis­con­ti­nu­ité qu’il intro­duit dans la suite des scènes, qui n’est sen­si­ble que dans l’après coup, a l’hébé­tude alié­nante d’un après-midi d’été.” (p.22)

Art du frag­ment, de l’é­clat donc, que ces textes qui par­lent d’im­age à tra­vers ciné­ma et lit­téra­ture – qui don­nent à voir du plus intime du regard, là où “Par­fois l’œil est un grain de voix qui a roulé au creux de l’or­bite”. Grains de parole poé­tique qui explorent le ténu domaine de l’in­ter­sec­tion entre vue et son, entre “cadre et inter­valle. Dont le pré­cip­ité est un écran lumi­nes­cent et vide”. Jacques Sicard nous main­tient sur cette ligne de crête que trace son style, pour lequel “une ligne d’écri­t­ure n’est jamais qu’une image vue de sa tranche”entre , dans l’en­tre-deux où le signe est indé­cis, avant de se pos­er – et de pos­er un sens en tombant. Ain­si toute lec­ture de Jacques Sicard est ‑elle tou­jours en sus­pens, et la puis­sance de cet in-stant hante le lecteur d’im­ages-sens sen­sorielles : il l’amène à voir/écouter ce qui se déroule dans cette géode de l’œil et de la mémoire des images – ce hors-lieu qu’il nous indique à tra­vers son analyse du cadre ciné­matographique qui ‘n’est pas un espace, mais une métaphore de la pen­sée et de l’imag­i­naire – pen­sée analogique pri­mor­diale si dif­fi­cile à retrou­ver dans nos esprits façon­nés par la logique et la linéarité.

On pour­rait con­clure (sans épuis­er les ressources de ce livre, à con­sul­ter, à déguster pour la beauté des mots, sans cesse, par inter­mit­tences) en citant in-exten­so ce que Jacques Sicard dit du haïku – la forme lit­téraire au fond la plus proche de l’esthé­tique et de la philoso­phie qui sous-ten­dent ses analyses :

Le haïku ne provoque qu’une seule sorte d’assen­ti­ment : à ce qui appa­raît dans son cadre de dix-sept syl­labes. La ressem­blance avec le tout-venant de la nature ou de l’e­spèce humaine vacant à ses tristesse, ses joies, ne doit pas tromper sur l’in­ten­tion du dis­posi­tif qui est au sens pro­pre un préavis de réel, l’in­hab­ité séjour, le plus inepte des espoirs – tra­verse-t-on les miroirs?

Le haïku ne provoque aucune sorte d’assen­ti­ment. Il rav­it, il rapte heureux, col­lant à ses bar­reaux syl­labiques ou pas l’âme liseuse de l’œil d’où la pen­sée bée en plaie sur une cabane, un poêle, une tasse de thé couleur paille – Réel-Eden.

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Marilyne Bertoncini

Mar­i­lyne Bertonci­ni, co-respon­s­able de la revue Recours au Poème, à laque­lle elle col­la­bore depuis 2013, mem­bre du comtié de rédac­tion de la revue <emPhoenix, doc­teur en Lit­téra­ture, spé­cial­iste de Jean Giono, tra­vaille avec des artistes, vit, écrit et traduit de l’anglais et de l’i­tal­ien. Elle est l’autrice de nom­breux arti­cles et cri­tiques ain­si que de tra­duc­tions sur Recours au Poème. Ses textes et pho­tos sont égale­ment pub­liés dans des antholo­gies, divers­es revues français­es et inter­na­tionales, et sur son blog :   http://minotaura.unblog.fr. Prin­ci­pales publications : Tra­duc­tions :  tra­duc­tions de l’anglais (US et Aus­tralie) : Bar­ry Wal­len­stein, Mar­tin Har­ri­son, Peter Boyle (Recours au Poème édi­teurs, 2014 et 2015), Car­ol Jenk­ins ( Riv­er road Poet­ry Series, 2016) autres tra­duc­tions : Secan­je Svile, Mémoire de Soie, Tan­ja Kragu­je­vic, édi­tion trilingue, Beograd 2015 Livre des sept vies , Ming Di, Recours au Poème édi­tions, 2015 His­toire de Famille, Ming Di, édi­tions Tran­signum, avec des illus­tra­tions de Wan­da Mihuleac,  juin 2015 Instan­ta­nés, Eva-Maria Berg, édi­tions Imprévues, 2018 Poèmes per­son­nels :  Labyrinthe des Nuits, suite poé­tique, RaP édi­teur, 2015 La Dernière Oeu­vre de Phidias, Encres Vives, avril 2016 Aeonde, La Porte, 2017 AEn­cre de Chine, livre-ardoise sur un pro­jet de Wan­da Mihuleac Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englouti, édi­tions Imprévues, 2017 La Dernière Oeu­vre de Phidias, suivi de L’In­ven­tion de l’ab­sence, Jacques André édi­teur , mars 2017 L’An­neau de Chill­i­da, L’Ate­lier du Grand Tétras, 2018 Mémoire vive des replis, poèmes et pho­tos de l’autrice, pré­face de Car­ole Mes­ro­bian, édi­tions “Pourquoi viens-tu si tard?”, novem­bre 2018 Sable, livre bilingue (tra­duc­tion en alle­mand d’ Eva-Maria Berg), avec des gravures de Wan­da Mihuleac, et une post­face de Lau­rent Gri­son, Tran­signum , mars 2019. Memo­ria viva delle pieghe/mémoire vive des replis, édi­tion bilingue, tra­duc­tion de l’autrice, pré­face de Gian­car­lo Baroni, éd. PVTST?, mars 2019 (fiche biographique com­plète sur le site de la MEL : http://www.m‑e-l.fr/marilyne-bertoncini,ec,1301 )

Notes[+]