> Du côté des traductions : Acep Zamzam NOOR, Federico Garcia LORCA

Du côté des traductions : Acep Zamzam NOOR, Federico Garcia LORCA

Par |2018-08-19T01:54:50+00:00 27 février 2017|Catégories : Critiques|

 

Acep Zamzam Noor, Ailleurs des mots

 

La poé­sie d'Acep Zamzam Noor, poète java­nais, dont le nom évoque "à la fois la source de Zamzam, eau de la Mecque que la tra­di­tion consi­dére comme mira­cu­leuse, et la Luumière (Noor)", est ici tra­duite pour la pre­mière fois de l'indonésien en fran­çais, et à décou­vrir dans un tout petit volume de for­mat ita­lien, en édi­tion bilingue, pré­cé­dée d'une riche intro­duc­tion (accom­pa­gnée d'une biblio­gra­phie d'une ving­taine de titres). Elle pro­pose au lec­teur des poèmes regrou­pés en quatre volets, abon­dam­ment anno­tés, tirés des recueils et du blog de l'auteur. Je ne connais pas l'indonésien, mais une série de remarques sur la pro­non­cia­tion de cette langue, écrite dans un alpha­bet latin, m'ont per­mis de lire les textes en "VO", avec le plai­sir de mettre en bouche des sono­ri­tés qui – même très pro­ba­ble­ment approxi­ma­tives – com­plètent sen­so­riel­le­ment la lec­ture des belles tra­duc­tions d'Etienne Naveau.

 

Le père d'Acep Zamzam Noor pos­sé­dait un pesan­tren – type d'établissement d'enseignement entre école cora­nique et monas­tère chré­tien ou boud­hique dans une toute petite ville à l'ouest de Java. Après des études d'art, et l'obtention d'une bourse du gou­ver­ne­ment ita­lien, l'auteur pour­suit ses études à Peruggia, et mène ensuite en Indonésie une double car­rière de poète et de peintre. Son enra­ci­ne­ment dans la culture musul­mane et agraire, nous dit Etienne Naveau, marque son oeuvre poé­tique, qui reflète ses aspi­ra­tions mys­tiques – fai­sant de lui une sorte de maître spi­ri­tuel dont la vie res­pecte ses exi­gences éthiques, "à dis­tance des puis­sants", entiè­re­ment dédiée à la créa­tion artis­tique – et enga­gée contre la cor­rup­tion des élites autant que contre le fana­tisme reli­gieux, pro­dui­sant même des poèmes-pam­phlets qu'il n'hésite pas à col­ler sur les murs de sa ville.

 

La petite antho­lo­gie (45 poèmes) pré­sen­tée dans la col­lec­tion que dirige Christine Raguet, s'attache tou­te­fois exclu­si­ment au ver­sant lyrique de sa poé­sie ; Elle s'ouvre par un poème inti­tu­lé "Ma Voix"

"Ma voix n'est que l'écho d'un silence ayant sa source au loin". Qu'il parle du quo­ti­dien

 

"Le tra­fic auto­mo­bile, l'activité, la fré­né­sie
Accompagnés d'un vacarme à m'écorcher les oreilles

Par la fenêtre du bus où je suis sou­vent écoeu­ré
En consta­tant l'intensité des luttes (…)",

 

de la nature,

 

"La rosée len­te­ment s'évanouit et les feuilles de bana­nier flottent
Comme des éten­dards déchi­rés qui res­tent joyeux et s'inclinent

Devant la volon­té du vent du nord ou du sud, ou même de la pluie (…)"

 

de l'amour auquel il aspire,

 

"Puis je bois le silence
A ta bouche

Blême et trem­blante
Tout en me deman­dant :
Est-ce l'amour ? Est-ce bien l'amour?"

 

Acep Zamzam pro­longe la tra­di­tion de la poé­sie mys­tique musul­mane, en quête de l'Absence, tout comme la pen­sée sou­fie, ain­si que l'explique fort bien l'incontournable pré­face où le tra­duc­teur ana­lyse aus­si les choix lexi­caux du poète, pré­cise les ambi­guï­tés et les défis de tra­duc­tion qu'il a dû rele­ver, les modi­fi­ca­tions syn­taxiques qu'il a choi­sies pour des rai­sons d'euphonie, et sou­ligne les réfé­rences cultu­relles qui manquent au lec­teur occi­den­tal.

 

Ce recueil, pla­cé sous l'égide de "l'ailleurs des mots", me semble conte­nu dans la belle méta­phore filée liant pra­tique poé­tique, quête d'Amour, et infi­ni voyage, avec laquelle je vou­drais conclure cette note :

 

Je dors étrei­gnant ma barque
En rêvant de toi fai­sant voguer les étoiles

Vers mes genoux. Des vagues
De larmes ruis­sellent dans mes prières

Je consigne tout ce que le vent mur­mure
Je lis tout ce que le froid me trans­met­tait

J'avale jusqu'au fond de l'aube un clair de lune :
Si prompts sont les cour­siers de la fin des temps
à me bar­rer la route en ce monde

L'océan embrase à nou­veau l'horizon
Tu es la clar­té du matin qui per­pé­tuel­le­ment se lève

J'étreins ma barque. Le temps
page après page emporte mes jours

 

 

*

 

 

 

Federico Garcia Lorca, Polisseur d'étoiles, oeuvre poé­tique com­plète

 

Un petit mot encore sur une publi­ca­tion dont nous avons pro­po­sé des extraits en février : "le" Garcia Lorca de Danièle Faugeras. En for­mat réduit (10,5x15cm) – un peu trop épais tou­te­fois pour vrai­ment entrer dans la poche de votre jean, avec ses 1142 pages, mais maniable et résis­tant – sous son élé­gante jaquette de papier cris­tal, impri­mé sur un très beau papier gla­cé, illus­tré d'encres d'Anne Jaillette en fron­tis­pice de chaque cha­pitre, cette antho­lo­gie (sui­vie de notes, notices bio-biblio­gra­phiques et d'un som­maire détaillé) est une sorte de "Rolls" de l'édition au for­mat de poche.

Danièle Faugeras accom­plit le tour de force de nous pro­po­ser la toute pre­mière tra­duc­tion ver­si­fiée de l'oeuvre inté­grale du poète his­pa­nique, faite d'une seule voix – la sienne. Celle d'une amou­reuse de la langue espa­gnole, et du poète – res­ti­tuant par son uni­té quelque chose qui vibre à l'oreille du lec­teur : une voix unique, mal­gré la grande varié­té des formes poé­tiques. L'appareil de notes, fort nour­ri, par ailleurs, per­met éga­le­ment de com­prendre les choix sty­lis­tiques de la tra­duc­trice, de resi­tuer les poèmes dans leur contexte, d'élucider les réfé­rences cultu­relles qui pour­raient man­quer au lec­teur – une véri­table publi­ca­tion uni­ver­si­taire acces­sible au grand public !

 

Du pre­mier livre, publié en 1921, en pas­sant par les Suites, les poèmes du Cante Jondo, le Romancero gitan, les poèmes new-yor­kais et le Divan du Tamarit, (deux édi­tions pos­té­rieures à la mort du poète, vic­time de la répres­sion anti-répu­bli­caine en 1936), la tra­duc­trice nous offre même des poèmes écar­tés des dif­fé­rentes publi­ca­tions et nous per­met de retra­cer tout le par­cours de Garcia Lorca, écri­vain d'avant-garde (membre du mou­ve­ment Generación del 27 col­la­bo­ra­tion avec les sur­réa­listes Bunuel et Dali pour Un Chien anda­lou… ), musis­cien, ami de De Falla et grand connais­seur des mélo­dies et chan­sons popu­laires, écri­vain génial – et tor­tu­ré, mêlant les registres, ren­dant simple une poé­sie savante, tel ce Théorème dans le pay­sage :

 

 

Arbre de vent gris sur la mer par­faite.
A,B,C et D pique­tés de corail et de craie.

La folie qui émane du mer­cure expec­tant
com­pense les branches bues
à l'intérieur de leur tube can­dide,
nuage immo­bile dans un tube de verre jusqu'au ciel (…)

 

 

redon­nant aus­si ses lettres de noblesse à un ima­gi­naire enfan­tin et légen­daire où passent saintes et cava­liers, tout un bes­tiaire noc­turne, dans une Andalousie musi­cale et rêvée, créant une poé­sie sur­pre­nante de moder­ni­té dont témoigne ce "Caprice" qu'on lit comme un haï­ku :

 

Dans la toile de la lune,
arai­gnée du ciel,

se prennent les étoiles
vire­vol­tantes.

 

Une antho­lo­gie dont on vou­drait tout citer, tant on a plai­sir à y retrou­ver les poèmes connus de longue date, à y décou­vrir toutes les facettes de l'art de Garcia Lorca, et que je conseille d' ajou­ter à toute biblio­thèque de poé­sie !

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Marilyne Bertoncini

Marilyne Bertoncini, co-res­pon­sable de la revue Recours au Poème, doc­teur en Littérature, spé­cia­liste de Jean Giono, col­la­bore avec des artistes, vit, écrit et tra­duit. Ses textes et pho­tos sont publiés dans diverses revues fran­çaises et inter­na­tio­nales, et sur son blog : 
http://​mino​tau​ra​.unblog​.fr.

Principales publi­ca­tions : 

  • tra­duc­tions de l’anglais (US et Australie) : Barry Wallenstein, Martin Harrison, Peter Boyle (Recours au Poème édi­teurs, 2014 et 2015), Carol Jenkins ( River road Poetry Series, 2016)
  • Secanje Svile, Mémoire de Soie, Tanja Kragujevic, édi­tion tri­lingue, Beograd 2015
  • Livre des sept vies , Ming Di,  Recours au Poème édi­tions, 2015
  • Histoire de Famille,  Ming Di, édi­tions Transignum, avec des illus­tra­tions de Wanda Mihuleac,  juin 2015

Poèmes per­son­nels

  • Labyrinthe des Nuits, suite poé­tique, RaP édi­teur, 2015
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, Encres Vives, avril 2016
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence,  Jacques André  édi­teur, 2017
  •  Aeonde, La Porte, 2017
  • AEncre de Chine, livre-ardoise sur un pro­jet de Wanda Mihuleac
  • Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englou­ti, édi­tions Imprévues, 2017
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence, Jacques André édi­teur , mars 2017.
  • L’Anneau de Chillida, L’Atelier du Grand Tétras, 2018
  • Sable, sur des gra­vures de Wanda Mihuleac, Transignum (à paraître)

(fiche bio­gra­phique com­plète sur le site de la MEL : http://​www​.​m​-​e​-​l​.fr/​m​a​r​i​l​y​n​e​-​b​e​r​t​o​n​c​i​n​i​,​e​c​,​1​301 )

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