> Sanda Voïca : Trajectoire déroutée

Sanda Voïca : Trajectoire déroutée

Par |2018-09-02T20:12:39+00:00 4 septembre 2018|Catégories : Critiques|

La dédi­cace en forme d’épitaphe (« Pour Clara Pop-Dudouit (1994-2015) »), sous l’austère cou­ver­ture, semble éri­ger un clas­sique tom­beau poé­tique – mémo­riel monu­ment de mots dont on ne sait si la « déroute » du titre concerne la poète affli­gée, ou la pré­coce inter­rup­tion de la jeune vie qui est pleu­rée. 

Toutefois, dès les pre­mières lignes, ce recueil n’a plus rien de la forme atten­due – rien de plain­tif ni de lyrique, dans cette noire élé­gie où tout le corps même de la poète, se dresse « tombe blanche /​ ovale dans [son] corps » – comme une mater­ni­té inver­sée. Et le « coup de poing dans le plexus » évo­qué par l’auteure frappe aus­si son lec­teur, hap­pé, contraint à se pen­cher avec elle, sur l’infini puits de dou­leur d’où elle arrache les mots comme des mor­ceaux d’elle-même. Lire est une grande dou­leur par­ta­gée pour qui, empor­té au fil des effrayantes méta­mor­phoses de ce corps écrit, dou­lou­reux et sur­vi­vant, dans un récit dur, pré­cis et sans pathos, découvre que cette lamen­ta­tion ne sera pas du tout un livre-stèle, l’eulogie d’un chant funèbre, mais la voix, éraillée de dou­leur, de celle qui tente de se restruc­tu­rer, par le labeur de poé­sie, avec son crayon qui laboure la page, contre la dou­leur qui ronge celle qui écrit « Je suis celle qui s’extrait /​ de MON jour /​ de SA nuit ».

Ce qu’on lit, c’est la rela­tion scru­pu­leuse d’une sai­son en enfer, à laquelle on par­ti­cipe tant la des­crip­tion est puis­sante, une lutte contre la pos­ses­sion vam­pi­rique de la vivante par la morte : « la fille revient /​ s’empare de moi (…) je mets la fille dis­pa­rue /​ dans mon échine ». Ce che­mi­ne­ment tra­cé sur la page vers la libé­ra­tion des deux enti­tés conju­guées des­sine une sorte de Livre des mo(r)ts : le livre de la morte/​vivante encore dans le corps de la mère – la recherche au fil des mots de la prière qui va l’aider à sor­tir enfin du monde – comme dans le Bardo Thödol, le Livre des morts tibé­tain, décri­vant le che­min ultra-ter­restre  par­cou­ru par le mort en route vers sa libé­ra­tion, à tra­vers des épreuves comme autant d’étapes de cou­leurs, aidé de la parole de ses proches. Le poème est une « navette » (p.47), « outil à pas­ser le fil /​ dans le métier à tis­ser », ce lin­ceul des fils de deux vies croi­sées à dis­so­cier désor­mais – mais com­ment, lec­teur effrayé, oublier que ce mot désigne aus­si la barque, le bac, per­met­tant l’ultime tra­ver­sée, à tra­vers les poèmes qui l’emportent ?

Des images archaïques vous assaillent dans toute leur bru­ta­li­té. C’est donc ain­si que l’on pleure – vrai­ment – dans sa chair, dans ses os. Sans fio­ri­ture. Sans joliesse. La dou­leur est ogresse – comme la morte et son sou­ve­nir : « Ogresse, elle /​ moi aus­si ogresse /​ Qui man­ge­ra qui ?»

Enfermée, double et soli­taire, dans ce corps « découpé/​dépecé », qui ne lui appar­tient plus, la poète « tâtonne », dénoue les « cor­de­lettes blanches », devient larve, insecte, dis­pa­raît, tente l’envol vers plus de blanc, de bleu… tou­jours atta­chée à la fille qui n’est pas sou­ve­nir, mais chair de sa chair « fai­san­dée vivante », plan­tée en elle et qu’il faut aider à par­tir… 

Je colle à mes tripes

Je colle à mes mots

Je colle à la mort.

(…)

Ma mort est celle de la jeune fille.

En vol, on ne voit

que l’air sous nos ailes …

Le texte se lit comme une longue paren­thèse hal­lu­ci­née, dans laquelle se ren­versent toutes les évi­dences, où s’inversent aus­si les fonc­tions des choses du réel : les murs attaquent, l’air est solide, le corps devient pierre, et « toutes les dalles /​ de l’allée et des par­terres rec­tan­gu­laires /​ ne sont plus celles de mon jar­din /​ mais celles d’une tombe (…) » dans le magni­fique pay­sage inver­sé des pp 49 et 50.

Lorsque Voïca écrit les vers com­men­çant par « Retable », on pense inévi­ta­ble­ment aux pein­tures baroques, à L’Enterrement du Comte d’Orgaz, à l’horreur sous nos yeux de ce pas­sage qu’il faut affron­ter, cha­cun seul, inven­tant ses propres solu­tions pour sur­vivre, afin de ne plus por­ter enfin qu’un sou­ve­nir poreux… Et la poète qui tente de réin­ves­tir ses mots évidés/​son corps/​sa vie, en creu­sant une tombe avec ses poèmes, nous entraîne aus­si dans une sorte de transe cha­ma­nique, où deve­nue « géante aux godillots », elle observe « le monde, en bas », le vide aus­si, comme le visage absent de la fille, deve­nus « gués vers un uni­vers plus blanc /​ mal­gré le pul­lu­le­ment de toutes les cou­leurs ».

Puis la dou­leur se résorbe avec le sou­ve­nir – et Sanda Voïca puise au plus pro­fond des mythes uni­ver­sels pour nous nar­rer l’involution de la mort, les échanges entre exis­tants et reve­nants évo­qués à pro­pos des toiles de Chagall, le tis­su désor­mais plus lâche, comme une nasse, qui va la libé­rer assez pour décla­rer, comme res­sus­ci­tée par­mi les mots : «   Me voi­là » …

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Marilyne Bertoncini

Marilyne Bertoncini, co-res­pon­sable de la revue Recours au Poème, doc­teur en Littérature, spé­cia­liste de Jean Giono, col­la­bore avec des artistes, vit, écrit et tra­duit. Ses textes et pho­tos sont publiés dans diverses revues fran­çaises et inter­na­tio­nales, et sur son blog : 
http://​mino​tau​ra​.unblog​.fr.

Principales publi­ca­tions : 

  • tra­duc­tions de l’anglais (US et Australie) : Barry Wallenstein, Martin Harrison, Peter Boyle (Recours au Poème édi­teurs, 2014 et 2015), Carol Jenkins ( River road Poetry Series, 2016)
  • Secanje Svile, Mémoire de Soie, Tanja Kragujevic, édi­tion tri­lingue, Beograd 2015
  • Livre des sept vies , Ming Di,  Recours au Poème édi­tions, 2015
  • Histoire de Famille,  Ming Di, édi­tions Transignum, avec des illus­tra­tions de Wanda Mihuleac,  juin 2015

Poèmes per­son­nels

  • Labyrinthe des Nuits, suite poé­tique, RaP édi­teur, 2015
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, Encres Vives, avril 2016
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence,  Jacques André  édi­teur, 2017
  •  Aeonde, La Porte, 2017
  • AEncre de Chine, livre-ardoise sur un pro­jet de Wanda Mihuleac
  • Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englou­ti, édi­tions Imprévues, 2017
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence, Jacques André édi­teur , mars 2017.
  • L’Anneau de Chillida, L’Atelier du Grand Tétras, 2018
  • Sable, sur des gra­vures de Wanda Mihuleac, Transignum (à paraître)

(fiche bio­gra­phique com­plète sur le site de la MEL : http://​www​.​m​-​e​-​l​.fr/​m​a​r​i​l​y​n​e​-​b​e​r​t​o​n​c​i​n​i​,​e​c​,​1​301 )

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