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Chantal Dupuy-Dunier, bâtisseuse de cathédrales

Par |2020-01-06T05:12:50+01:00 5 janvier 2020|Catégories : Chantal Dupuy-Dunier, Rencontres|

Chantal Dupuy-Dunier, auteure d’une tren­taine de recueils,   dont Initiales (édi­tions Voix d’encre)  qui lui avait valu le prix Artaud en 2000,  publie un nou­veau recueil, l’impressionnant Cathédrales, aux édi­tions Petra. Elle y retrace, depuis le néo­li­thique, le mou­ve­ment qui pousse l’humanité à éri­ger des pierres vers le ciel. Cet ouvrage de plus de 300 pages – dont elle nous offre 5 extraits accom­pa­gnés de leur lec­ture par elle-même – est une sorte de chant qui, en trois mou­ve­ments  (“Sanctuaire méga­li­thique”, “Crypte pri­mi­tive”, “Cathédrale ogi­vale”)  retrouve, suit  – mime aus­si par la dis­po­si­tion des mots sur la page – les rituels sacrés qui lient depuis tou­jours la pierre à la prière – révè­lant ain­si  la pro­fonde et trou­blante éner­gie poé­tique de ces gestes qui font de l’écrivain le com­pa­gnon des bâtis­seurs. 

Chère Chantal, je pense que mes pre­mières ques­tions por­te­ront sur la genèse de cet ouvrage :
– com­ment t’es venu le désir /​ l’idée de ce thème ? Comment s’insère-t-il dans ton oeuvre (sou­vent plus auto­bio­gra­phique, ou inti­miste) et dans ton par­cours de vie per­son­nel ?
– c’est une épo­pée qui cite des auteurs, et même quand tu ne cites pas, on devine l’énorme quan­ti­té de lec­tures /​ de visites qui nour­rissent ce livre : peux-tu par­ler de ton tra­vail pré­pa­ra­toire de docu­men­ta­tion, de la façon dont tu as constitué/​exploré/​exploité ces sources ?
Ensuite, je pense qu’il serait inté­res­sant de savoir com­ment tu t’y es prise pour construire ta cathé­drale : tes choix de construc­tion et de mise en page (car c’est très construit – le choix des “pierres”, les cal­li­grammes…) – c’est de mon point de vue, assez ver­ti­gi­neux. Une oeuvre somme ! 
Cette cathé­drale, je la por­tais sans doute en moi depuis long­temps.
Une vieille fas­ci­na­tion pour le tra­vail des hommes qui ont bâti ces monu­ments, devant la foi qui les por­tait, ce d’autant plus que je suis incroyante. J’envie ceux qui ont, entre la mort et eux, le rem­part d’une croyance ras­su­rante.
Je suis deve­nue athée vers 22 ans, mais j’ai un pas­sé de reli­gio­si­té impor­tant. Vers l’âge de 10 ans, je vou­lais deve­nir car­mé­lite, cela n’a duré que quelques mois. J’avais et j’ai conser­vé une atti­rance pour Sainte Thérèse de Lisieux. J’admire qu’on puisse consa­crer toute sa vie à un idéal, même si ce n’est pas le mien, et que cet idéal soit tour­né vers les autres. En facul­té, j’ai sui­vi quelques cours de théo­lo­gie.
Ce pro­jet d’écriture s’est impo­sé à moi en voyant un « œuf de lumière » au sol de la cathé­drale de Chartres, reflet d’un vitrail sur lequel l’ombre de nuages se mou­vait (pho­to ci-jointe. J’ai même une petite vidéo). Oui, cela a débu­té par cette « illu­mi­na­tion », donc par la mani­fes­ta­tion du soleil, ce dieu pri­mi­tif dont on retrouve la pré­sence dans des objets reli­gieux comme les osten­soirs et sur­tout dans les rosaces. C’est ce qui m’a fait signe.

toutes les pho­tos sont de l’auteur

Pourquoi tous ces auteurs cités (et j’aurais aimé en citer tant d’autres) ? Parce que j’ai vou­lu que ma « Cathédrale » soit une grande méta­phore de la poé­sie. Elle sym­bo­lise la pyra­mide poé­tique. Depuis les ori­gines, chaque poète en étant une pierre, écri­vant sur les fon­da­tions que tous ses pré­dé­ces­seurs ont édi­fiées, et dépo­sant sa propre pierre sur laquelle pour­ront s’appuyer d’autres poètes à venir. Cette cathé­drale s’appelle « la poé­sie ».

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Dans mes recueils pré­cé­dents, il est vrai que la part auto­bio­gra­phique était impor­tante. Cependant, j’ai tou­jours espé­ré que le lec­teur n’y ver­rait pas sim­ple­ment « ma petite his­toire », mais pour­rait pro­je­ter la sienne. Beaucoup m’ont dit que le vil­lage de Cronce était pour eux un autre vil­lage de leur enfance. De même, quand j’écris sur la mort, il est évident que cela concerne tout le monde et résonne.
De plus, j’entretiens avec les pierres un rap­port intime car mon pré­nom « Chantal » signi­fie « caillou, pierre ». Dans  Initiales, des lettres et une date gra­vées dans un mur ser­vaient de point de départ au poème. Dans Creusement de Cronce , c’était déjà « la parole des pierres » que je recueillais. En ce qui concerne Saorge, dans la cel­lule du poème 1Les trois recueils ont été publiés par Voix d’encre., les pierres du monas­tère sont aus­si très pré­sentes. La pierre fait pour moi par­tie du vivant, je suis avec elle dans une rela­tion orphique comme avec toute la nature, avec tout le vivant. Lorsque j’écris, je me sens tailleur de mots, sculp­teur dans le maté­riau du lan­gage. Mon sty­lo est un burin.
Des lec­tures, des visites ? Bien sûr, durant plu­sieurs années, mais j’aurais aimé avoir le temps de lire davan­tage, il y avait déjà Victor Hugo avec « Notre-Dame de Paris » et ma décou­verte prin­ci­pale a été Joris-Karl Huysmans. Dans son roman  La cathé­drale , c’est jus­te­ment celle de Chartres qu’il évoque. J’ai don­né le nom de son héros Durtal à un de mes per­son­nages. J’ai reje­té cer­tains livres expo­sant des théo­ries déli­rantes, comme ceux qui racontent que des extra­ter­restres sont venus construire nos cathé­drales ! Le sujet sti­mule les ima­gi­na­tions. Les lec­tures se fai­saient en che­min, en même temps que l’écriture. Je n’ai pas fait un tra­vail rigou­reux de pré­pa­ra­tion. Quand on écrit sur un sujet, j’ai remar­qué que les choses se pré­sentent autour de ce sujet, sans doute parce que l’on est dans l’état d’esprit de les remar­quer. Beaucoup d’images quand même, d’intuition aus­si. Je voyais l’évolution de mon sanc­tuaire méga­li­thique et du lieu où il se trou­vait. Je voyais mes per­son­nages. J’ai pré­pa­ré mes cal­li­grammes en pre­nant des cro­quis de vitraux, notam­ment à la Sainte-Chapelle de Paris. Le pro­blème est que je ne sais pas des­si­ner et j’aurais aimé que la rosace finale figure vrai­ment une grande rosace.
En matière de visites, c’est la même chose, j’aurais vou­lu voir toutes les cathé­drales ! J’ai aus­si fait en sorte que l’Auvergne où je vis ait sa place et j’ai fait des emprunts à nos belles basi­liques en plus de la cathé­drale de Clermont-Ferrand et de celle du Puy qui valent un détour.
Comme tu le notes, ce livre est très construit. Je l’ai vrai­ment bâti. Chacun des trois cha­pitres com­porte un pré­am­bule où le même per­son­nage est pré­sent, un homme qui retrans­crit ce à quoi il assiste (il est bien sûr le poète), puis des « Pierres », qui peuvent être des ani­maux, des per­son­nages, des élé­ments, etc. Dans chaque sec­tion, on retrouve un sacri­fié, un offi­ciant, un incroyant, un astre, de l’eau, des arbres et les bruyères qui vont don­ner son nom à « Notre-Dame des Bruyères », ain­si que « Pierre, la Pierre » qui, de pierre d’autel du sacri­fice pri­mi­tif, devient marche devant l’autel d’une pre­mière église avant de clore le tom­beau d’un Maître d’Œuvre de la cathé­drale. J’ai réel­le­ment posé mes pierres poé­tiques les unes sur les autres.

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Tu as répon­du de façon exhaus­tive aux deux pre­mières ques­tions – c’est un texte extrê­me­ment inté­res­sant ! M e res­tent des demandes concer­nant la suite : com­ment t’y es-tu prise pour construire ta cathé­drale, com­ment se sont déter­mi­nés tes choix de construc­tion et de mise en page (car c’est très construit- le choix des “pierres”, les cal­li­grammes…)
Après la sur­ve­nue de l’inspiration, déclen­chée par cet « œuf de lumière » mou­vant vu au sol de la cathé­drale de Chartres, l’idée s’est impo­sée à moi qu’il fal­lait vrai­ment essayer de construire ce livre comme les bâtis­seurs de cathé­drales, en y consa­crant beau­coup de temps et de pas­sion. Victor Hugo cité en exergue écri­vait : « Quiconque nais­sait poète se fai­sait archi­tecte. »
J’étais habi­tée par ce pro­jet à long terme. Oui, je voyais le lieu, les édi­fices. Je côtoyais mes per­son­nages. Eux aus­si se sont impo­sés à moi.
J’ai fait un plan, que j’ai rema­nié plu­sieurs fois. Deux choix s’offraient à moi : construire un ouvrage encore plus impor­tant en incluant un cha­pitre qui se serait appe­lé « Cathédrale romane » ou éla­guer un édi­fice qui ris­quait de deve­nir trop « lourd » pour le lec­teur. J’ai choi­si d’élaguer en fai­sant un saut un peu rapide de « Crypte pri­mi­tive » à « Cathédrale ogi­vale ». « Cathédrale » a comp­té une cin­quan­taine de pages sup­plé­men­taires et des « Pierres » (para­graphes) en plus. Il y a peut-être quelques ana­chro­nismes, mais je me pose en poète pas en his­to­rienne, même si je me suis docu­men­tée.
Au fond ma cathé­drale, dont je recon­nais que la construc­tion est ambi­tieuse, se veut non seule­ment une grande méta­phore de la poé­sie, mais tente de repré­sen­ter l’humanité dans son ensemble et l’univers avec tous les élé­ments qui le com­posent (ce qui est bien sûr impos­sible). Le choix de la mise en page accom­pagne mon écri­ture depuis mes pre­mières publi­ca­tions. Elle doit s’accorder au texte, elle fait par­tie inté­grante du poème, en ren­force le sens.
Les cal­li­grammes de vitraux sont pour moi le moyen de figu­rer la lumière pas­sant à tra­vers les « espaces blancs » des poèmes.
Je reviens aus­si au culte du soleil, depuis le sacri­fice pri­mi­tif accom­pli pour qu’il se lève chaque jour jusqu’à la rosace finale. Souvent, il y a une « boucle » dans mes recueils, un retour au début.
Le style aus­si change selon le sujet. Ici, il y a beau­coup de formes lita­niques parce qu’elles rap­pellent les prières.

lumière sur un signe lapi­daire à Orcival.

 

 

5 extraits de Cathédrale

 

Poème inau­gu­ral :

 

Ce matin,

au sol de la cathé­drale

dont les neu­rones de pierres se sou­viennent,

le geste ovale du laby­rinthe

désigne la direc­tion de l’œuvre.

Les rayons tra­ver­sant un vitrail

des­sinent sur les dalles

un reflet mar­bré.

Le reflet à la forme par­faite

pro­gresse len­te­ment vers l’entrée du dédale,

œuf lumi­neux.

 

 

Extrait de « Sanctuaire méga­li­thique » :

 

Ô Soleil, je guette ton retour.

 

Quand je devi­ne­rai ton approche,

j’attacherai ma che­ve­lure

pour aller recueillir l’eau

avec laquelle mon père lave­ra

la lame du sacri­fice et la pierre d’autel.

Et je pro­non­ce­rai ces mots :

 

Source, qui désal­tère l’orge, la four­mi et l’homme debout,

le chêne, le rat des champs et l’homme cou­ché,

redonne à la lame et au gra­nit

l’embrasement du dieu soleil.

 

Di va oum­ba          par le ventre de la grêle,

Di va oum­ba          par les bles­sures du ciel,

Di va oum­ba          par le souffle qui règne sur le souffle !

 

 

 

Extrait de « Crypte pri­mi­tive » :

 

Vous qui êtes là,

écou­tez les paroles qu’il pro­nonce tout bas :

Tu t’appelles Pierre la Pierre.

Au milieu du tertre bou­le­ver­sé par le remue­ment du chan­tier,

je t’ai vue appa­raître près des bruyères en fleurs.

Le ciel était ani­mé d’un somp­tueux vol de cor­beaux.

L’ombre velours de leurs ailes accen­tuait ta cou­leur

et tra­çait des reliefs à ta sur­face.

Lorsqu’après tous nos efforts,

le bœuf robuste t’a enfin ren­due au jour,

je serais tom­bé à genoux sur la terre rouge,

mais ta beau­té para­ly­sait mes gestes.

J’ai pu ouvrir la bouche et deman­der :

– Qui es-tu ?

 

 

 

Extrait de « Cathédrale ogi­vale » :

 

Chacun lève les yeux vers le grand livre de pierre,

livre de verre en ses vitraux.

Recueil ver­ti­cal,

poème dres­sé au-des­sus du lan­gage ordi­naire,

que je tente de tra­duire.

 

˗ Poète, comme Maître d’œuvre, est un haut-métier

qui ne va pas sans le devoir d’être Homme,

ne s’accommode pas d’une exis­tence banale.

La res­pon­sa­bi­li­té des mots nous incombe ˗

 

 

 

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Présentation de l’auteur

Chantal Dupuy-Dunier

Poétesse, née le 28 novembre 1949 en Arles. A vécu douze ans dans le petit vil­lage de Cronce en Haute-Loire. Vit main­te­nant à côté de Clermont-Ferrand.
Elle a exer­cé la pro­fes­sion de psy­cho­logue dans un hôpi­tal psy­chia­trique et a ani­mé pen­dant onze ans un ate­lier d’écriture et de lec­ture poé­tiques. Crée des spec­tacles poé­­sie-musique.

BIBLIOGRAPHIE :

A publié une tren­taine de livres dont Initiales (Voix d’encre, Prix Artaud 2000), Creusement de Cronce et Des Ailes (Voix d’encre), Éphéméride et Mille grues de papier (Flammarion), Où qu’on va après ? (Cadex), Pluie et neige sur Cronce, Miracle et Ton nom c’était Marie-Joséphine, mais on t’appelait Suzon (Les Lieux dits), C’est où Poezi ? et Ferroviaires (Henry). Le plus récent : Cathédrale (Petra, col­lec­tion Pierres écrites/L’oiseau des runes, juin 2019.

SITE : chan​tal​.dupuy​-dunier​.fr

 

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Marilyne Bertoncini, co-res­pon­sable de la revue Recours au Poème, à laquelle elle col­la­bore depuis 2013, doc­teur en Littérature, spé­cia­liste de Jean Giono, tra­vaille avec des artistes, vit, écrit et tra­duit de l'anglais et de l'italien. Elle est l'autrice de nom­breux articles et cri­tiques ain­si que de tra­duc­tions sur Recours au Poème. Ses textes et pho­tos sont éga­le­ment publiés dans des antho­lo­gies, diverses revues fran­çaises et inter­na­tio­nales, et sur son blog :   http://​mino​tau​ra​.unblog​.fr. Principales publi­ca­tions : Traductions :  tra­duc­tions de l'anglais (US et Australie) : Barry Wallenstein, Martin Harrison, Peter Boyle (Recours au Poème édi­teurs, 2014 et 2015), Carol Jenkins ( River road Poetry Series, 2016) autres tra­duc­tions : Secanje Svile, Mémoire de Soie, Tanja Kragujevic, édi­tion tri­lingue, Beograd 2015 Livre des sept vies , Ming Di, Recours au Poème édi­tions, 2015 Histoire de Famille, Ming Di, édi­tions Transignum, avec des illus­tra­tions de Wanda Mihuleac,  juin 2015 Instantanés, Eva-Maria Berg, édi­tions Imprévues, 2018 Poèmes per­son­nels :  Labyrinthe des Nuits, suite poé­tique, RaP édi­teur, 2015 La Dernière Oeuvre de Phidias, Encres Vives, avril 2016 Aeonde, La Porte, 2017 AEncre de Chine, livre-ardoise sur un pro­jet de Wanda Mihuleac Le Silence tinte comme l'angélus d'un vil­lage englou­ti, édi­tions Imprévues, 2017 La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L'Invention de l'absence, Jacques André édi­teur , mars 2017 L'Anneau de Chillida, L'Atelier du Grand Tétras, 2018 Mémoire vive des replis, poèmes et pho­tos de l'autrice, pré­face de Carole Mesrobian, édi­tions "Pourquoi viens-tu si tard?", novembre 2018 Sable, livre bilingue (tra­duc­tion en alle­mand d' Eva-Maria Berg), avec des gra­vures de Wanda Mihuleac, et une post­face de Laurent Grison, Transignum , mars 2019. Memoria viva delle pieghe/​mémoire vive des replis, édi­tion bilingue, tra­duc­tion de l'autrice, pré­face de Giancarlo Baroni, éd. PVTST?, mars 2019 (fiche bio­gra­phique com­plète sur le site de la MEL : http://​www​.​m​-​e​-​l​.fr/​m​a​r​i​l​y​n​e​-​b​e​r​t​o​n​c​i​n​i​,​e​c​,​1​301 )

Notes   [ + ]