> Ryôichi Wagô : Jets de poèmes, dans le vif de Fukushima

Ryôichi Wagô : Jets de poèmes, dans le vif de Fukushima

Par | 2018-05-26T00:40:00+00:00 16 juin 2016|Catégories : Critiques|

 

"Une vague noire qui aspire tout, recouvre tout" – c'est le retour, comme un refrain tra­gique, au pays d'Hokusaï, de la vague qui sub­mer­gea un pays et son âme, en mars 2011 – le tsu­na­mi de Fukushima. Comment oublier l'ampleur du séisme, la vague des­truc­trice, et l'explosion des réac­teurs ato­miques de la ville ? Voici, heure par heure, vécu de l'intérieur, le jour­nal du poète Ryôichi Wagô – oeuvre qui a eu un très grand reten­tis­se­ment immé­diat dans tout le Japon, et au-delà.. Mais com­ment par­ler d'un tel désastre, pen­dant même qu'il se pro­duit ? Du 16 mars au 25 mai 2011 – six jours après l'explosion – l'auteur, enfer­mé chez lui, par crainte des radia­tions, décide (afin de res­ter auprès de ses parents) de ne pas quit­ter sa ville natale, ain­si qu'ont dû le faire ses com­pa­triotes éva­cués. Il com­mu­nique avec le monde par le biais de Twitter, qu'il n'avait jamais vrai­ment appré­cié jusque là :

 

"Je veux confier à quelqu'un ce sen­ti­ment de déses­poir par­ti­cu­lier dont l'espèce humaine n'avait encore jamais fait l'expérience. L'unique chose à laquelle j'ai envie de me consa­crer est écrire. Je veux lais­ser un témoi­gnage de ces moments où j'ai cotoyé la mort et la des­truc­tion."

 

A sa grande sur­prise, son entre­prise lui attire immé­dia­te­ment un grand nombre de "fol­lo­wers", qui l'encouragent à pour­suivre – un véri­table dia­logue s'instaure, et ce fai­sant, l'aide à sur­vivre à la sidé­ra­tion qui suit l'apocalypse, au dénue­ment dans lequel vous aban­donne la dis­pa­ri­tion du sens, vous lais­sant, écrit-il, enva­hi par la colère, l'amertume et le déses­poir.

 

"C'est pen­dant que je ras­sem­blais les bouts de vais­selle épars que j'ai eu l'idée d'écrire ain­si mes pen­sées par tweets. Pendant deux heures, j'ai twee­té envi­ron 40 mes­sages."

 

Cettte façon de "recol­ler les mor­ceaux" du réel anéan­ti est à l'origine d'une oeuvre ori­gi­nale, témoi­gnage sur le vif de l'indicible (qui m'a fait repen­ser à la posi­tion inverse du phi­lo­sophe Adorno après les camps d'Auschwitz). C'est aus­si une réflexion phi­lo­so­phique et poé­tique, par frag­ments, sur les liens entre terre natale, langue et culture :

 

p. 218 : Pour moi, le pays natal est un cré­pus­cule… ai-je écrit hier. En lisant tous vos mes­sages, j'ai res­sen­ti avec force que le pays natal se trou­vait peut-être à l'intérieur même de notre langue com­mune, le japo­nais."

 

D'abord simples ques­tions ou infor­ma­tions – comme un bul­le­tin météo du désastre, que retracent en paral­lèle les intro­duc­tions fac­tuelles ouvrant chaque nou­veau jour à la façon d'une tête de cha­pitre – ces courts textes, limi­tés dans l'original aux 140 signes auto­ri­sés par le média (et dont l'éditeur nous offre quelques pages dans la gra­phie japo­naise) sont lan­cés "comme une bou­teille à la mer". Puis, par la magie des mots, ils s'étoffent peu à peu, deve­nant chant funèbre et d'espoir : le lec­teur est plon­gé dans le mael­ström d'angoisses qui taraude le poète. Il peut aus­si suivre le che­mi­ne­ment créa­tif trans­for­mant peu à peu ces "brèves", d'où naissent des formes proches des haï­kus, inau­gu­rant une forme poé­tique ori­gi­nale et sin­gu­lière, dont Ryôichi Wagô dit :

 

" (…) je veux ins­crire mes"prières" dans les mots de "notre langue". Je veux écrire l'espoir, lui don­ner une forme pal­pable."

 

Dans cette struc­ture en ges­ta­tion (dont les diverses typo­gra­phies et la mise en page nous res­ti­tuent le plus exac­te­ment pos­sible leur forme ori­gi­nelle) reviennent des refrains incan­ta­toires, évo­quant "le brâme des daims"i répé­tant avec une force hal­lu­ci­na­toire qu'"il n'est pas de nuit sans aube" … Les sou­ve­nirs, ceux de la grand-mère (morte) reve­nant en écho p. 235 (et le mot "reve­nant" n'est pas un hasard) ajoutent à une étrange nos­tal­gie buco­lique le sen­ti­ment de l'irréparable-irrémédiable à par­tir de thèmes qui, à l'amateur de poé­sie et de pein­ture japo­naise, semblent au début presque clas­sique :

 

"J'aimais les champs de Minamisôma. Profondeurs loin­taines d'un monde que je n'atteindrai plus jamais, même en cou­rant à l'infini. Pleine lune et roseaux. C'était ça, l'automne à Haramachi."

 

Mais, au fil du recueil, des formes rhé­to­riques s'ajoutent aux méta­phores (mise en page, accu­mu­la­tion, ana­phore…) s'amplifient et se déploient sur un axe tem­po­rel, don­nant du lien aux dif­fé­rents tweets, com­blant le vide :

 

"dans les limbes entre l'espace et le temps qu'y a-t-il donc ? tan­dis que je réflé­chis­sais à cela je me suis sou­ve­nu de la ligne nette de l'horizon que je contem­plais avec toi à Minamisôma en cette fin d'été"

 

On trou­ve­ra d''une grande force poé­tique éga­le­ment l'explication allé­go­rique du titre (p.47) – la poé­sie et l'eau pui­sant à une même source de vie, où se conjuguent le jaillis­se­ment poé­tique à celui d'une eau sombre – tout comme l'Hippocrène des Muses, née d'un coup du sabot de Pégase sous les bos­quets d' Héliconii , dans un autre temps, une autre par­tie du monde :

 

J'avais à peine don­né le nom de "jets de poèmes" à mes acti­vi­té d'écriture enta­mées hier que l'eau est reve­nue chez moi. J'avais l'impression que le même sang cir­cu­lait dans mes veines et dans celles de mon apar­te­ment. "Jets de poèmes", eau qui jaillit. Cela a entrou­vert les vannes de mon esprit en panne. Cela a réta­bli la cir­cu­la­tion entre moi et le monde que j'ai sous les yeux."

 

Ce sont des che­vaux infer­naux qui consti­tuent encore une longue suite de méta­phores filées :

 

"Hordes de che­vaux sous la terre, arrê­tez-vous un ins­tant à l'ombre des arbres de l'enfer pour vous désal­té­rer et brou­ter un peu d'herbe. Les che­vaux pour­suivent les che­vaux, et les répliques, que pour­suivent-elles ? D'autres répliques. Pourquoi cette hâte ? Qu'y a-t-il, che­vaux, au bout de votre course ? Chevaux ! J'interroge vos sabots gla­cés : ont-elles un sens, les innom­brables souf­frances de la sai­son qui s'annonce?" (repris p. 81 116 :

 

"Le dos de che­vaux innom­brables. Ensuite un gron­de­ment, puis la réplique. Ça flotte. Ça balance. C'est empor­té. Quoi ? Le temps. La véri­té. La vie. Le cha­grin. La rage. La ten­dresse."

 

Tout un bes­tiaire cos­mo­lo­gique tra­di­tion­nel anime ces textes, dans lequel le poète se com­pare à un "asu­ra", démon com­bat­tant d'autres démons dans la tra­di­tion hin­douiste (p. 124) :

 

"Poème. Chaque fois que j'essaie de te maî­tri­ser, tu te mues en un gros pois­son effrayant qui me passe sous le nez en ondoyant majes­tueu­se­ment. Un rica­ne­ment monte des ténèbres. Continue à m'épier ain­si si tu veux. Un jour, je te met­trai à genoux, démon."iii

 

Et c'est bien un com­bat sans illu­sions que mène le poète : "TU écris seule­ment pour expri­mer ta tris­tesse, non ? QUE peut FAIRE un poète ? (243) – Ecrire, répond Ryôchi Wagö – sans cesse, écrire, inci­ter à écrire – contre l'oubli, contre l'enfer :

 

"Les ombre de 11 438 per­sonnes (amis de la poé­sie à tra­vers tout le Japon, c'est le moment ou jamais d'écrire des poèmes, de miser votre vie sur la langue japo­naise, amis de la poé­sie qui vous êtes bat­tus avec achar­ne­ment jusqu'à pré­sent, je vous en prie, écri­vez des poèmes, des poèmes, pour les innom­brables âmes tristes ava­lées par une vague noire à 2h46 de l'après-midi, je vous en prie, c'est moi qui le demande, en pleu­rant, à tous les amis de la poé­sie) passent devant l'arrêt de bus" (p 201)"iv

 

On ne sau­rait finir cette note sans citer le tour de force de la tra­duc­trice, Corinne Atlan, qui nous fait per­ce­voir les vibra­tions de ce texte, et les encres d'Elisabeth Gérony-Forestier, dont l'intérêt pour les formes japo­naises tra­di­tion­nelles et les recherches sur les mani­fes­ta­tions de l'ombre expriment, avec une grande force – dans des illus­tra­tions aux noirs et blancs contras­tés, repro­duites sur double page de papier sati­né – le chaos et la lutte contre l'ombre de cette vague noire, dans la longue nuit où furent écrits ces "jets de poèmes".

 

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i Les daims sont des ani­maux consi­dé­rés comme mes­sa­gers des dieux dans la reli­gion Shinto, et à ce titre véné­rés des japo­nais.

ii"John Keats, dans "Ode to a Nightingale "« the true, blu­sh­ful Hippocrene ». (la véri­table Hippocrène rou­gis­sante).

iiiLe pois­son-chat, est l'augure de sombres pré­sages (mala­dies, guerres, incen­dies), et depuis le 17 eme siècle, aus­si asso­cié aux séismes. Les artistes en estampes d'Edo des­si­né­rent des cen­taines de gra­vures repre­sen­tant des scenes du pois­son-chat "nama­zu" après le grand trem­ble­ment de terre d'octobre 1855.

ivJ'ai res­pec­té la taille des carac­tères du texte ori­gi­nal.

 

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Marilyne Bertoncini

Marilyne Bertoncini, cores­pon­sable de la revue Recours au Poème, doc­teur en Littérature, spé­cia­liste de Jean Giono, col­la­bore avec des artistes, vit, écrit et tra­duit.
Ses textes et pho­tos paraissent dans diverses revues fran­çaises et inter­na­tio­nales, et sur son blog mino​tau​ra​.unblog​.fr.

Ses tra­duc­tions de poètes anglais et aus­tra­liens et son recueil, Labyrinthe des Nuits, sont parus chez Recours au Poème édi­teurs, comme sa tra­duc­tion des poèmes de Ming Di, Livre des 7 Vies, et Histoire de Famille, illus­trés par Wanda Mihuleac, aux édi­tions Transignum en mars 2015.

Une pre­mière ver­sion de La Dernière Oeuvre de Phidias est parue en 2016 chez Encres Vives.

Dernières publications

  • Æncre de Chine, livre ardoise avec Wanda Mihuleac, édi­tions Transignum, 2016
  • La Dernière œuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence, Jacques André édi­teur, 2017
  • Aeonde, La Porte, 2017,
  • Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englou­ti, édi­tions Imprévues, 2017
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