> Cahiers Littéraires Internationaux Phoenix n°20, Hiver 2016

Cahiers Littéraires Internationaux Phoenix n°20, Hiver 2016

Par |2018-08-16T10:47:16+00:00 20 avril 2016|Catégories : Revue des revues|

 

 

Ce numé­ro marque un tour­nant, la fin d'un cycle,  ain­si que le sou­ligne André Ughetto dans son édi­to. une ulté­rieure pos­si­bi­li­té de renou­veau pour la revue épo­nyme de l'oiseau sans cesse renais­sant.

En effet, la revue, avec ce numé­ro 20, accom­plit sa cin­quième année d'existence : belle lon­gé­vi­té dans la qua­li­té main­te­nue l'équipe de rédac­tion, à la suite de Sud, et Autre Sud. C'est aus­si la cin­quième et der­nière attri­bu­tion du Prix Léon-Gabriel Gros. Cette année la lau­réate est Valérie HUET, dont est publié l'intégralité du recueil, Dans la Blancheur des signes.  

Le numé­ro s'ouvre sur "Une lec­ture pour Dans la Blancheur des signes", de Karim De Broucker. La poé­sie de Valérie Huet (ici, une série de très brefs poèmes – comme ceux de ses quatre pré­cé­dents recueils – dont les titres déclinent toute une gamme pré­cieuse de nuances de cou­leurs) devrait, écrit-il, être lue "à rebours" du phé­no­mène de synes­thé­sie esthé­tique bau­de­lai­rienne à laquelle elle fait pen­ser, nous invi­tant plu­tôt à voir chaque colo­ris expri­mé par le titre comme "l'émanation, la trans­crip­tion d'une ren­contre, d'un sou­ve­nir, d'un spec­tacle, de tel moment fugace, telle impres­sion inté­rieure ou exté­rieure, fugi­tive ou non".

Cette blan­cheur, qui fait pen­ser au "cygne" mal­lar­méen et au sym­bo­lisme déca­dent, est peut-être aus­si fusion de toutes les cou­leurs dans la lumière, deve­nue fusion de toutes les sen­sa­tions dans les poèmes, pour les­quels le terme "à rebours" choi­si par le cri­tique semble très appro­prié. Cette poé­sie raf­fi­née est parée en effet des mille iri­sa­tions du paon, de mille nuances d'imperceptibles sen­sa­tions, dont on lit peut-être la concré­tion poé­tique dans l'écho (par­fois para­doxal, énig­ma­tique, ou humo­ris­tique) entre un titre et un mot, l'allitération poïé­tique à l'oeuvre dans ce qui amène le lec­teur à une rêveuse dérive ana­lo­gique, entraî­né dans le sillage de ces fort jolis bibe­lots sonores soi­gneu­se­ment éti­que­tés, qu'on ima­gine bien dans le décor de Des Esseintes, et qu'on ouvre avec goru­man­dise pour en goû­ter la saveur, le par­fum. On cite­ra ain­si la sen­sua­li­té sucrée de "Vanille fraise" :

 

Avec son ongle rose elle défroisse la feuille,

puis len­te­ment se couche

et mange le cho­co­lat.

 

 

qui s'oppose à la séche­resse ellip­tique de "Poil de cha­meau":

 

Sans don­ner de réponse

(j'étais conva­les­cente),

je suis retour­née sur les che­mins de sable.

 

 

Ailleurs, la cou­leur déborde – comme l'inverse alli­té­ra­tion d'ex-ister", du pis­sen­lit du titre aux épices dans "Jaune Pissenlit":

 

Exister rou­ler non sans épices

du sens de l'être

la racine vers le haut.

 

Certains poèmes, comme "Rose balais", s'annoncent comme un macabre fait-divers  dont l'humour noir et la bru­tale brié­ve­té rap­pellent les chro­niques de Félix Fénéon :

 

Elle sort les gâteaux du four,

coupe un mor­ceau de jam­bon, 

tue les enfants aus­si sec,

net­toie les vitres.

 

tout comme "Gris rosé" joue à être l'amorce d'un récit – mélo­drame, ou thril­ler psy­cho­lo­gique non dénué d'une touche de comé­die : 

 

Le col de son che­mi­sier lar­ge­ment défait, 

la voi­sine aux chaus­sons,

des­cend l'escalier. 

 

 

Le poème "Bleu gitane" qui semble pro­cé­der par "conta­mi­na­tion" de l'image publi­ci­taire jadis ornant les paquets de ciga­rettes four­nit peut-être un indice de la nais­sance de ces textes  : 

 

De la che­mi­née comme la fumée,

la fumée d'un feuillage, 

je m'envole. 

 

de même que  "Gris pous­sière"  révéle peut-être le che­mi­ne­ment ména­ger de l'imagination aspi­rant le réel pour le trans­po­ser dans les vers : 

 

Distraitement concen­trée, je suis les traces

et sans cesse me revient l'aspirateur 

des jour­nées.

 

"Rose pam­ple­mousse", qui clôt ce recueil, a la beau­té des poèmes de médi­ta­tion zen : sa cou­leur se reflète dans tout ce qui pré­céde, dont on sait que l'on aura plai­sir à y goû­ter de nou­veau, dans le calme décor cré­pus­cu­laire évo­qué, où il luit d'une lueur d'aurore : 

 

Il me plaît d'être assise.

Le monde fré­mit

tamise la lumière

menace la nuit.

 

Ce numé­ro 20 pro­pose éga­le­ment deux poèmes de Léon-Gabriel Gros, extraits des Elégies augu­rales (1949-1952), et sui­vis d'un hom­mage à trois poètes dis­pa­rus. Bruno Doucey et Marie-Christine Masset évoquent la mémoire de Jean Joubert, à tra­vers une lettre du pre­mier et un hom­mage de la seconde, qu'accompagne le poème inau­gu­ral du recueil Les Lignes de la main (Seghers, 1955) : "Il disait". Daniel Fabre évoque François Bordes, tan­dis que Barbara Wahl et Emmanuel Cattin nous parlent de Jean Wahl. 

 

La rubrique "Archipel" pro­pose des textes de Jean-Blot et de Thierry Laget, ain­si que "Cinécure", de Pierre Stéphane Murat et Jean-Romain Pinguet, oppo­sant avec brio – et à deux plumes – les deux pôles du ciné­ma : "la contem­pla­tion, née de la pein­ture, et la fré­né­sie, due à l'art du mon­tage". La contem­pla­tion est du côté du "lent métrage" Un jour pousse l'autre de Bernard Boyer, salué par Pierre-Stéphane Murat comme un "Ozu de l'Oisans" fil­mant à la façon docu­men­taire de Depardieu le quo­ti­dien de deux frères, témoins d'un monde qui bien­tôt ne sera plus que sur ces images : "Faits et gestes imm­muables aux­quels on assiste, rythme serein et mélan­co­lique d'un monde qui se sait révo­lu". De l'autre côté se tient le der­nier Mad Max, tout de bruit et fureur, bras­sant avec suc­cès (aus­si et avant tout du point de vue com­mer­cial) les rêves et aspi­ra­tions de son époque : "cata­logue com­mer­cial des valeurs uni­formes d'une époque glo­ba­li­sée, amné­sique et auto­ré­fé­ren­tielle, avide de sen­si­bi­li­té et de sen­sa­tions."

Le numé­ro se clôt comme à son habi­tude sur une série de lec­tures  de recueils récents de poé­sie et de publi­ca­tions de récits, théâtre, essais, par Marie-Claude Masset, Marc-Paul Poncet, André Ughetto Fabien Abrassart, Nicolas Jaen, Philippe Leucks, François Kasbi, Daniel Aranjo, Nicolas Rouzet, Charles Jacquier et Corinne Jutard. La 4ème de cou­ver­ture met  – en vers, et sans men­songe, un point d'orgue autant qu'un point final à la lec­ture, avec le trou­blant "vert menthe" de Valérie Huet :

 

Dans la blan­cheur des signes,

les signes de la neige gla­cée de la nuit tombent

avant l'aube.

 
mm

Marilyne Bertoncini

Marilyne Bertoncini, co-res­pon­sable de la revue Recours au Poème, doc­teur en Littérature, spé­cia­liste de Jean Giono, col­la­bore avec des artistes, vit, écrit et tra­duit. Ses textes et pho­tos sont publiés dans diverses revues fran­çaises et inter­na­tio­nales, et sur son blog : 
http://​mino​tau​ra​.unblog​.fr.

Principales publi­ca­tions : 

  • tra­duc­tions de l’anglais (US et Australie) : Barry Wallenstein, Martin Harrison, Peter Boyle (Recours au Poème édi­teurs, 2014 et 2015), Carol Jenkins ( River road Poetry Series, 2016)
  • Secanje Svile, Mémoire de Soie, Tanja Kragujevic, édi­tion tri­lingue, Beograd 2015
  • Livre des sept vies , Ming Di,  Recours au Poème édi­tions, 2015
  • Histoire de Famille,  Ming Di, édi­tions Transignum, avec des illus­tra­tions de Wanda Mihuleac,  juin 2015

Poèmes per­son­nels

  • Labyrinthe des Nuits, suite poé­tique, RaP édi­teur, 2015
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, Encres Vives, avril 2016
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence,  Jacques André  édi­teur, 2017
  •  Aeonde, La Porte, 2017
  • AEncre de Chine, livre-ardoise sur un pro­jet de Wanda Mihuleac
  • Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englou­ti, édi­tions Imprévues, 2017
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence, Jacques André édi­teur , mars 2017.
  • L’Anneau de Chillida, L’Atelier du Grand Tétras, 2018
  • Sable, sur des gra­vures de Wanda Mihuleac, Transignum (à paraître)

(fiche bio­gra­phique com­plète sur le site de la MEL : http://​www​.​m​-​e​-​l​.fr/​m​a​r​i​l​y​n​e​-​b​e​r​t​o​n​c​i​n​i​,​e​c​,​1​301 )

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