> Pierre Perrin : Une Mère, le cri retenu

Pierre Perrin : Une Mère, le cri retenu

Par | 2018-02-18T08:07:52+00:00 21 février 2016|Catégories : Critiques|

 

On ne cesse jamais d'écrire sur les mères.

Mères aimées, haïes, per­dues et regret­tées : inépui­sable topos lit­té­raire, que ce lien à celle qui nous don­na la vie, et dont l'existence condi­tionne la nôtre.

L'originalité sin­gu­lière du récit de Pierre Perrin tient au fait qu'il est tout à la fois un récit presque docu­men­taire sur la vie fami­liale et rurale dans la pre­mière moi­tié du XXème siècle, une réflexion héra­cli­téenne sur l'être et le pas­sage du temps – qui "coulent entre les doigts" – et l'oeuvre d'un poète inter­ro­geant son écri­ture.

Du pre­mier cha­pitre (dont le titre est frap­pé comme un alexan­drin) au der­nier, dont l'injonction, "Oublie la fosse", clôt la boucle de sa quête, Pierre Perrin inlas­sa­ble­ment reprend ses notes, ses pho­tos, nous fait suivre le tra­vail en cours et, dédai­gnant la chro­no­lo­gie, creuse ses sou­ve­nirs, comme on creuse une tombe, à par­tir du dis­po­si­tif mis en scène dès l'incipit :

 

Les livres empi­lés de guin­gois retardent encore un peu le face à face dans la ténèbre. Avec les pho­tos exhu­mées, triées par­mi un petit nombre, et les papiers jau­nis pieu­se­ment dépliés, le bureau est sens des­sus des­sous. Ma mère trône, à son corps défen­dant, sur un désordre qui l'épouvantait. Cependant je des­cends, la gorge sèche, dans le puits des années mortes. Pour peu que je ferme les yeux, des rats tout à coup couinent sous mes doigts et courent sur mes bras. Ils sautent sur ma tête. Parfois ils lèchent ma figure. La boue avec ses relents de cha­rogne m'envahit les lèvres et les pieds, au sol, déjà font cra­quer des osse­ments qu'aucune lumière ne pour­rait réani­mer.

 

Exhumation cyclique, au rythme de l'écriture, et du style de l'écrivain, ici super­be­ment proche de l'étymologie. De son style-scal­pel Pierre Perrin fouille ses sou­ve­nirs, sculp­tant, rem­pla­çant – par l'itération de ses boucles et reprises – l'éternité jamais atteinte de l'éternel retour. Par l'écriture, il redonne chair à un fan­tôme – et c'est la chair des ses mots. Par touches, comme un peintre (et la pre­mière macabre et forte image m'évoque L'Enterrement du Comte d'Orgaz et la pein­ture baroque d'El Greco) il recom­pose, recrée, exhume et res­sus­cite une femme, cette femme que fut sa mère. De belles pages évoquent l'enfance sacri­fiée de cette fillette tôt enle­vée à l'école, vic­time de cet "atten­tat à l'intelligence" qui frappe une moi­tié de l'humanité – pri­vant celle-ci d'une par­tie de son génie, assi­gné à d'absurdes limites : Engluées de reli­gion, ces filles à l'école arra­chées ne man­quaient pas de plume. C'est à recon­si­dé­rer jusqu'à l'exercice du talent. (p.21) Le fils n'en man­que­ra pas – qui lui offre ici ses propres mots pour la "dés­in­car­cé­rer".

Puis, on suit la femme amou­reuse, la mère rude et tra­vailleuse, aimante sans doute mais man­quant des mots néces­saires à la sen­si­bi­li­té de son fils, à son insa­tiable besoin d'être aimé… – On suit l'auteur dans sa recom­po­si­tion du pay­sage men­tal et des sou­ve­nirs mater­nels, dans un récit à la tona­li­té sou­vent élé­giaque, où le décor vécu par le bio­graphe sou­ligne la mélan­co­lie de cette vie qui a pas­sé et dont il recon­naît si tard la valeur en soi, la valeur pour lui – à tra­vers de magni­fiques images, pré­cises et pré­cieuses dans leur rus­ti­ci­té :

 

Les dah­lias que le gel a ver­sés, émon­dés de leurs fanes noir­cies, enle­vés de terre, semblent moins impé­né­trables que tes secrets (…) Et à tra­vers les troncs et l'envol sus­pen­du de leurs branches, comme si l'on écar­tait de l'intérieur les plumes d'un héron cen­dré, la lisière sou­dain céru­léenne semble pro­mettre la mer, quoiqu'il manque le sel, qui brasse les narines, et que les mouettes res­tent noires qui craillent par inter­valle, tan­dis qu'aux der­niers mètres, sous le soleil, se reposent les prai­ries, le mirage dis­si­pé." (p.25)

 

Tout comme ce mirage dis­si­pé, ce corps de la mère, enve­lop­pé du lin­ceul de l'oubli, du suaire des mots, comme la mer entre­vue – "comme si" : le poète qui parle connait "ce souffle cou­pé, ce trem­ble­ment, cette dila­ta­tion" de l'apparition poé­tique – épi­pha­nie de sa muse. Et sa muse est sa mère, et cette muse est morte, incom­prise "petite sta­tue de mots tus".

Une Mère est un chant d'amour triste et à jamais déçu. Le poète, inver­sant le mythe, a beau, nou­vel Ulysse, tis­ser ses mots "orphe­lins", tirer les "fils", pour retrou­ver sa mère, il sait que "les retrou­vailles n'auront jamais lieu", quoiqu'il couse, à par­tir de ce tra­vail de rapié­çage, de patch­work à l'envers, qu'il pour­suit, sous l'égide de la machine à coudre de sa mère (p. 95) :

 

Encore cinq semaines sans une ligne. Ce livre aura déci­dé­ment tout de la chaîne ou de la cotte de mailles ; ce ne seront que des trous mis ensemble, des lèvres sur des lèvres, des mots pour com­bler, conscient de l'impossible, le vide.

 

La dimen­sion tra­gique de ce récit se double d'un por­trait – sans conces­sion – de l'artiste, usant à son propre égard d'une iro­nie mor­dante et cruelle, d'une constante et dou­lou­reuse auto-déri­sion. J'ai par­fois pen­sé, à lire sa des­crip­tion de sa propre jeu­nesse, à la fus­ti­ga­tion rous­seauiste des Confessions. Les mots qui man­quèrent jadis pour dire l'amour, désor­mais sont un silice pour l'écrivain, retra­çant son par­cours. Il porte le poids d'une faute qu'il ne peut rache­ter : je t'ai mar­ty­ri­sée sans y pen­ser, sans réa­li­ser que ton can­cer m'était dû. Je te sur­vis, dépe­cé. Comme Dyonisos, dieu-enfant dépe­cé et deux fois né, il reste au fils à assu­mer sa soli­tude, sa filia­tion d'ours, à pour­suivre sa quête de lui-même. Il lui reste à assu­mer la Passion (au sens propre) vécue par cette mère, igno­rée, reniée, tra­hie – figure chris­tique à la tête fla­gel­lée, por­tant sa fourche comme une croix (p.98) dans une inver­sion des sym­boles – temps et fonc­tions s'emmêlant dans l'écriture – d'où sourd cette superbe image ner­va­lienne : Eclôt dans la mort une rose tré­mière, et je dois me his­ser sur la pointe des pieds pour l'embrasser enfin. (p.69)

On ne referme pas indemne le livre de Pierre Perrin : tous, nous gar­dons en mémoire, comme les fleurs séchées entre les pages, d'autres tra­hi­sons, d'autres oublis, aux­quels il nous ren­voie. Certes, comme l'écrit l'auteur : Ce livre aus­si ter­mi­ne­ra sa course, mais peut-être res­te­ra-t-il à tra­vers ces pages, comme un par­fum qui s'étiole sans tout à fait mou­rir mal­gré la nuit, un peu des gestes, des lèvres, de l'âme de ma mère que j'aurai cette fois tenue entre mes bras, je crois, jusqu'à son der­nier souffle."(p. 140) On ne peut que sou­hai­ter qu'un peu de ce par­fum puisse atteindre encore l'âme de nou­veaux lec­teurs : dans un pay­sage édi­to­rial où les titres s'effacent à mesure qu'ils arrivent, il me semble impor­tant de rap­pe­ler ce beau texte sin­cère, qui réa­lise sans doute ce que l'auteur, à qui nous lais­sons les der­niers mots, évoque comme une hypo­thèse :

 

Il se peut que nous écri­vions et que nous lisions cer­tains livres pour deve­nir jus­te­ment ce que nous sommes. (p. 150)

mm

Marilyne Bertoncini

Marilyne Bertoncini, cores­pon­sable de la revue Recours au Poème, doc­teur en Littérature, spé­cia­liste de Jean Giono, col­la­bore avec des artistes, vit, écrit et tra­duit.
Ses textes et pho­tos paraissent dans diverses revues fran­çaises et inter­na­tio­nales, et sur son blog mino​tau​ra​.unblog​.fr.

Ses tra­duc­tions de poètes anglais et aus­tra­liens et son recueil, Labyrinthe des Nuits, sont parus chez Recours au Poème édi­teurs, comme sa tra­duc­tion des poèmes de Ming Di, Livre des 7 Vies, et Histoire de Famille, illus­trés par Wanda Mihuleac, aux édi­tions Transignum en mars 2015.

Une pre­mière ver­sion de La Dernière Oeuvre de Phidias est parue en 2016 chez Encres Vives.

Dernières publications

  • Æncre de Chine, livre ardoise avec Wanda Mihuleac, édi­tions Transignum, 2016
  • La Dernière œuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence, Jacques André édi­teur, 2017
  • Aeonde, La Porte, 2017,
  • Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englou­ti, édi­tions Imprévues, 2017

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