> Pascale Monnin : la matière de la poésie

Pascale Monnin : la matière de la poésie

Par |2018-07-11T11:38:35+00:00 6 juillet 2018|Catégories : Pascale Monnin, Rencontres|Mots-clés : , , , , |

Comment faire un numé­ro sur les créo­li­tés sans l’ouvrir à une artiste dont tout le par­cours artis­tique et la bio­gra­phie illus­trent cette féconde mixi­té humaine et cultu­relle dont nous vou­lons rendre compte ?

 

Artiste de renom inter­na­tio­nal, elle a  expo­sé entre autres au Grand Palais, à la Villa Médicis, chez Agnès B, au Musée de l’OEA, au Fowler Museum, à la Halle Saint-Pierre… Pascale Monnin a aus­si par­ti­ci­pé à la Biennale Dak’art ain­si qu’à la Biennale de Venise, et le Lowe Museum de l’Université de Miami pré­sente un de ses mobiles dans la col­lec­tion per­ma­nente. Ayant gran­di et pour­sui­vi ses études artis­tiques en Suisse, d’où sa famille est ori­gi­naire, tout en fai­sant de fré­quents séjours en Haïti, où elle est née, et dont elle parle par­fai­te­ment le créole.

Les voyages de Pascale Monnin, sa double appar­te­nance cultu­relle,  nour­rissent une oeuvre mul­tiple, dans laquelle son ima­gi­naire com­plexe et sa fan­tai­sie s’expriment à tra­vers la pein­ture – où se déploient ten­dresse et har­mo­nie – mais aus­si gra­vure, sculp­ture, mobiles et ins­tal­la­tions. Ces der­nières, davan­tages mar­quées par la vio­lence du monde, mêlent pro­jec­tions d’ombre, jeux de lumière, maté­riaux divers, de récu­pé­ra­tion même, comme pour dire com­bien la matière du monde, même abî­mée, salie, dégra­dée… peut être trans­for­mée en un objet de beau­té et de réflexion : le tra­vail de l’artiste est un tra­vail pro­fon­dé­ment poé­tique en ce qu’il inter­roge des maté­riaux exis­tants pour les trans­cen­der en une oeuvre tem­po­raire (comme la vie) mais riche de pers­pec­tives ouvertes et de rêve­ries sur l’aile de l’analogie.

Pascale Monnin a été entou­rée toute sa vie par des artistes (ceux notam­ment de la gale­rie fami­liale : Mario Benjamin, Killy, SergineAndré, Louisianne St. Fleurant, Stivenson Magloire, Frantz Zéphirin et le sculp­teur Camille Jean, dit Nasson, maître du recy­clage ) : c’est natu­rel­le­ment qu’elle est deve­nue une per­son­na­li­té émi­nente de la nou­velle école haï­tienne, mar­quée par l’ouverture inter­na­tio­nale de ses artistes,  por­tant haut les valeurs et les tra­di­tions de l’île, dans des créa­tions très contem­po­raines (on peut citer les peintres Mario Benjamin, Sergine Andre, Pasko, Killy, Duval-Carrie…)

Epouse du poète  James Noël (dont des inédits peuvent être lus dans ce numé­ro) , elle fonde avec lui l’association cultu­relle Passagers des Vents en 2010 et en 2012 ils lancent la Revue artis­tique et lit­té­raire IntranQu’îllités : ils oeuvrent ensemble pour l’épanouissement et la recon­nais­sance de la vie artis­tique de l’île.

Vol de nuit I, acry­lique, papier sur toile, 60x30pces 153x76cm.

A tra­vers ses oeuvres, Pascale Monnin témoigne de façon ori­gi­nale, avec huma­ni­té et ten­dresse, de la beau­té de la vie, de la richesse des rela­tions humaines et amoureuses,mais aus­si des drames dus aux aléas cli­ma­tiques, à la situa­tion éco­no­mique, sociale et poli­tique de son pays – témoi­gnage ren­du plus ter­rible encore par la poé­sie éma­nant de son tra­vail, tout ins­pi­ré des mythes de sa culture créole autant que par  l’iconographie et les élé­ments de sa culture euro­péenne. Attirée par le mys­tère et les sym­bo­lisme des reli­gions, bien qu’elle même ne les pra­tique pas, l’artiste confiait, dans un entre­tien à Indigo Arts Gallery  1 :

These cha­rac­ters, these ani­mals which live in my pain­tings are a lit­tle like gods, spi­rits of a mytho­lo­gy that belong to me. They whis­per some­thing that I can­not com­ple­te­ly grasp, they speak of the living, of the dead. They speak about me, but their lan­guage is coded and I can’t quite unders­tand them. Fellow tra­ve­lers they are at times friend­ly, ter­rible, defen­ders or mani­pu­la­tors, they send back in mir­ror image wan­de­rings, poe­try and doubt.

 Les installations :

A tra­vers la varié­té de ses créa­tions poé­tiques, d’apparence aérienne et ludique, Pascale Monnin sus­cite l’empathie du spec­ta­teur pour les situa­tions dra­ma­tiques dont elle se fait le hérault.
Ainsi, dans la vidéo  Pour le mémo­rial aux dis­pa­rus du trem­ble­ment de terre, voit-on les  mou­lages de visages d’enfants vivants au moment du trem­ble­ment de terre, pour inter­ro­ger les dis­pa­rus. Comme maté­riaux, le ciment et le fer, ins­tru­ments de des­truc­tion mas­sive lors du séisme de 2010 qui, asso­ciés à des miroirs cas­sés, bri­sés, reflètent la lumière, créent la beau­té pour recons­truire des visages lumi­neux et solaires. 

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L’arbre dans lequel sont sus­pen­dues ces têtes est un “Mimi”, de son nom savant le “Pseudobombax ellip­ti­cum”, arbre qui, dépouillé de ses feuilles, fleu­rit en jan­vier. Chaque année ses fleurs roses salue­ront les dis­pa­rus du 12.01.2010. Cette œuvre, réa­li­sée grâce au sup­port de la FOKAL, fut inau­gu­rée le 12 jan­vier 2015  et la  vidéo réa­li­sée au Parc de Martissant à Port-au-Prince. En fond sonore, la cap­ta­tion de la com­mé­mo­ra­tion du Tremblement de terre du 12 01 2015, orga­ni­sée par Michèle Lemoine – le film est de Léa Todorov.

( MATTHEW : pho­to David Damoison)

Description : L’oeuvre se com­pose de 40 portes per­siennes (2mx40cm x3cm), d’horloges en fonte, et de cables, ain­si que de 2 vidéos.

L’oeuvre Matthew évoque l’ouragan qui a dévas­té le Grand Sud d’Haïti en 2016 : cette ins­tal­la­tion, construite au retour de Port-Salut, petite ville du Grand Sud d’Haïti, est faite des restes d’une mai­son souf­flée par l’ouragan. L’idée était de créer une spi­rale ascen­sion­nelle qui contre­ba­lance les éner­gies des­truc­trices et les conver­tisse en espoir. Elle est accom­pa­gnée de pro­jec­tions de petits films, faits par des drones,  de la mai­son avant et après Matthew. La pre­mière ver­sion de l’oeuvre fut créée avec le sou­tien de Laboratorio Arts contem­po­rains. Une deuxième ver­sion, créée pour la Biennale Dak’art, en 2018, pré­sente au sol des ombres por­tées : ain­si, par contraste avec les portes qui s’envolent, elle créent une forme de lotus et appelle à la com­mu­ni­ca­tion entre le sol, le bas, la nature, le pas­sé, et le ciel, le haut, l’immatériel, le futur.

 

 

L’artiste explique son oeuvre inti­tu­lée La dette  en évo­quant le rêve qu’elle fai­sait enfant, et qui en est l’inspiration pre­mière :

Je suis assise à cali­four­chon sur un gros pois­son. Tout autour de moi la mer est fête de chiffres, orgie de nombres. J’ai une dette. La boule au ventre, je navigue avec la conscience que même si je passe ma vie à ali­gner les chiffres et les nombres les uns après les autres, je fini­rai par mou­rir bien avant de savoir com­bien je dois.

Par exten­sion, Pascale Monnin l’applique à des cas par­ti­cu­liers : ain­si Haïti est le seul pays qui, vain­queur au sor­tir d’une guerre, paya le vain­cu. La dette de l’indépendance (indem­ni­té de dédom­ma­ge­ment de 150 mil­lions de franc-or ) sera payée jusqu’en 1952. (aujourd’hui,  Haïti croule sous les dettes aux Banques et pays divers.)
On peut aus­si pen­ser au fait que cer­taines manières de comp­ter les richesses montrent l’incapacité à arri­ver à un décompte juste.
Enfin, par exten­sion encore :
que devons-nous à nos parents, que nous doivent-ils ?

Description :   L”oeuvre se com­pose de têtes en béton, fer, et miroir, balance pour la canne à sucre, tableau.

 

Enfin, Ma chair et mes coli­bris est une ins­tal­la­tion kiné­tique très oni­rique qui pré­sente, flot­tant dans des fais­ceaux lumi­neux,  un ange  fan­tas­ma­go­rique,  qui abrite en son centre de minus­cules coli­bris en papier mâché. Il déploie ses ailes immenses,  faites d’un rideau de perles de cris­tal et de fil de fer, dont l’ombre immense se réper­cute sur les murs. Pascale Monnin en parle ain­si :   

 

Ce mobile marque ma fas­ci­na­tion pour la fra­gi­li­té.
Les coli­bris, si petits et fra­giles, sont pour­tant doté d’une méca­nique extrê­me­ment puis­sante : Leur vol est impres­sion­nant et leurs ailes peuvent battre  jusqu’à 200 fois par seconde.
Fragiles et forts, comme les enfants dont les visages ornent cet ange de 2m50 d’envergure.

 


Notes

  1. lhttps://indigoarts.com/artists/pascale-monnin?qt-works_by_artist=1 []

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Marilyne Bertoncini

Marilyne Bertoncini, co-res­pon­sable de la revue Recours au Poème, doc­teur en Littérature, spé­cia­liste de Jean Giono, col­la­bore avec des artistes, vit, écrit et tra­duit. Ses textes et pho­tos sont publiés dans diverses revues fran­çaises et inter­na­tio­nales, et sur son blog : 
http://​mino​tau​ra​.unblog​.fr.

Principales publi­ca­tions : 

  • tra­duc­tions de l’anglais (US et Australie) : Barry Wallenstein, Martin Harrison, Peter Boyle (Recours au Poème édi­teurs, 2014 et 2015), Carol Jenkins ( River road Poetry Series, 2016)
  • Secanje Svile, Mémoire de Soie, Tanja Kragujevic, édi­tion tri­lingue, Beograd 2015
  • Livre des sept vies , Ming Di,  Recours au Poème édi­tions, 2015
  • Histoire de Famille,  Ming Di, édi­tions Transignum, avec des illus­tra­tions de Wanda Mihuleac,  juin 2015

Poèmes per­son­nels

  • Labyrinthe des Nuits, suite poé­tique, RaP édi­teur, 2015
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, Encres Vives, avril 2016
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence,  Jacques André  édi­teur, 2017
  •  Aeonde, La Porte, 2017
  • AEncre de Chine, livre-ardoise sur un pro­jet de Wanda Mihuleac
  • Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englou­ti, édi­tions Imprévues, 2017
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence, Jacques André édi­teur , mars 2017.
  • L’Anneau de Chillida, L’Atelier du Grand Tétras, 2018
  • Sable, sur des gra­vures de Wanda Mihuleac, Transignum (à paraître)

(fiche bio­gra­phique com­plète sur le site de la MEL : http://​www​.​m​-​e​-​l​.fr/​m​a​r​i​l​y​n​e​-​b​e​r​t​o​n​c​i​n​i​,​e​c​,​1​301 )

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