> Eric Dubois, Le Cahier, Le Chant Sémantique

Eric Dubois, Le Cahier, Le Chant Sémantique

Par |2018-08-16T06:49:53+00:00 13 septembre 2015|Catégories : Critiques|

On ne pré­sente pas Eric Dubois aux lec­teurs de poé­sie : auteur de vingt-cinq recueils depuis 2001 (dont trois sous for­mat numé­rique), ce poète dyna­mique et enga­gé dirige aus­si la revue en ligne Le Capital des Mots, gère un blog et un site à son nom, co-anime depuis 2010 l'émission Le lire et le dire sur Fréquence Paris Plurielle… Il était donc logique qu'une antho­lo­gie retrace son par­cours, et l'on sau­ra grè à Nicole Barrière, poète, essayiste, et direc­trice de la col­lec­tion Accent Tonique chez L'Harmattan, de l'avoir réa­li­sée.

 

Ne nous lais­sons pas arrê­ter par le titre : ce Cahier, peu accro­cheur, relie cinq thé­ma­tiques décou­pées dans ce que le sous-titre nomme "chant séman­tique" de l'oeuvre. Il ne s'agit donc pas d'un par­cours chro­no­lo­gique, mais d'une pro­me­nade buis­son­nière à tra­vers mots et recueils, com­po­sant comme un bou­quet ce flo­ri­lège de poèmes autour de l'"Ecriture", l'"Enfance", puis regrou­pés sous des titres plus abs­traits : "Le lan­gage du temps/​ La parole du monde", "Epsilon", "A la char­nière du pro­vi­soire" et "Mise en abyme". L'unité du recueil tient fort jus­te­ment à ce que Nicole Barrière met en exergue dans le sous-titre : ce chant qui court comme un leit­mo­tiv de l'oeuvre, décrit dès le début par le poème "Crépuscule" :

 

quand la nuit
épais­sit
le chant

l'homme
au cha­peau

étoi­lé

plonge

frappe et pince
la corde
sen­sible l'onde
qui résonne

dans
la ville
blanche (…)

 

Ce chant d'amour aux mots, au monde, aux femmes, est aus­si une plainte, une com­plainte à voix de vio­lon, vibrante et sourde, qui touche l'âme… Je ne connais pas la voix d'Eric Dubois, mais ses poèmes me disent qu'elle est celle d'un alto, modu­lant la déchi­rure de vivre, "dans la lie et les lys", la crainte de l'oubli, l'émerveillement du corps – qui est aus­si celui de la poé­sie … Ces poèmes nous parlent, avec des mots très pré­cieux, ou très simples, dans des struc­tures musi­cales, dont la mise en page même par­fois évoque une par­ti­tion, refu­sant la "tra­di­tion" des rimes en usant "des blancs /​ je veux dire… des mots comme des /​ signaux noirs dans la lueur de la page" . Tout un art (le poète se pré­sente aus­si comme arti­san des mots) "d'économie et (de) silences" , de rythmes syn­co­pés (ce n'est pas un hasard si l'ombre de Nougaro passe autant que celle de Verlaine ou Rimbaud, Baudelaire, ou Eluard…) fait de cet art poé­tique "une danse" – danse des signes, pour les­quels ana­phores, reprises et contre­points des­sinent un par­cours intime, avec beau­coup de déli­ca­tesse, mais avec force aus­si, avec rage par­fois, avec toute l'énergie qui appa­raît dans ces vers pro­gram­ma­tiques, en clô­ture du poème "Géomètres du monde" : "Ecris dans l'être : plonge ! /​ Plonge dans l'être : écris !"

 

Et c'est bien ce que fait cette poé­sie, avec humour par­fois et beau­coup d'autodérision, comme dans la soi­rée au bar évo­quée par "Béance", où l'unique action remar­quable est la mise en abyme de l'oubli recher­ché en ce lieu : cette "mouche (qui) va /​ se noyer dans ton verre". Plongée dans le réel, sen­suelle et nos­tal­gique, la poé­sie d'Eric Dubois fré­quente les fées inac­ces­sibles de l'enfance, Mélusine,et la "reine-ser­pent", autant que les sou­ve­nirs récur­rents du père et des cou­leurs du peintre, des odeurs éma­nant du "fla­con du temps" – pho­tos jau­nies et évo­ca­tions d'une enfance de fau­bourgs. D'eux naît un pro­jet de Poésie par­ta­gée par les humbles, dans laquelle "mettre au jour /​Ce qui n'est pas dit mais oublié", ces simples et ful­gu­rants ins­tants heu­reux dont témoigne le poème "Barrage" :"De toi à moi la défi­ni­tion du bon­heur /​ C'est boire le thé vert de la Marne bleue".

 

Poésie mys­tique aus­si (en témoignent nombre de titres – "Sacrement", "Extase", "Assomption"…), d'une mys­tique char­nelle, la poé­sie d'Eric Dubois se col­tine la dou­leur du monde contem­po­rain, cette époque "truf­fée de micros et de camé­ras", dans un com­bat sem­blable à celui de Jacob avec l'Ange : on y touche la peau moite du monde, on est aux prises avec ses humeurs, ses odeurs et sa sueur –dans la four­mi­lière où "sonnent les hal­la­lis la mise à nuit" . Corps à corps sans conces­sion – coït ou mise à mort, on ne sait – avec un dieu-femme qui "porte des porte-jare­telles", lutte d'où l'on sort par­fois "cru­ci­fié par le cli­ma­ti­seur" pour en remon­ter "le seau plein /​ de rêves /​ argen­tés /​/​ de ruis­seaux /​ aiman­tés /​ de pois­sons /​ ver­ti­gi­neux /​/​ don­ner à boire /​ aux pri­son­niers /​ taire la soif /​ des res­ca­pés" .

Le des­tin du poète est un des­tin chris­tique – pas un des­tin de vic­time : il implique aus­si une vio­lence du rap­port avec la langue – la Poésie – figure allé­go­rique que je ne peux m'empêcher de lire, sous les sil­houettes et les corps fémi­nins per­pé­tuant et répé­tant le rap­port amou­reux et éro­tique, l'abandon et le regret. Cette poé­sie faite de "la chair des rêves" est aus­si poé­sie arra­chée "au for­ceps du Langage" ("j'ai fait plier la bête et l'ai sub­ju­guée" ). Ce qui la rachète, enfin, de la dou­leur, c'est la blan­cheur du sou­ve­nir, la can­deur de l'enfant tou­jours prêt à faire l'offrande d'une chan­son légère, où s'entende sans doute l'écho de l'Epsilon, et sa dou­ceur ambigüe. Ce signe, dans un poème qui lui est consa­cré, est judi­cieu­se­ment pla­cé à la char­nière du recueil par Nicole Barrière. Il consti­tue le titre du cha­pitre épo­nyme. Le poème – d'une grande puis­sance – évoque une nais­sance pri­mi­tive et ani­male – on pense à L'Origine du Monde de Courbet – comme une malé­dic­tion liée au "ventre sphé­rique" de la lettre, à ses "lèvres sèches qui balisent le silence par leurs voyelles rondes". Cette lettre ini­tiale d'où sourd l'écriture, énig­ma­tique comme le signe ins­crit sur l'omphalos au temple de la Pythie ("Comme une traîne de mariée /​ le pas­sé me suit et me parle /​ comme la Pythie"), à tra­vers la mul­ti­pli­ci­té de ses sens, offre la pos­si­bi­li­té d'une rédemp­tion par l'écriture, intros­pec­tive – et secrète :

 

La nuit est blanche
la par­ti­tion se joue à huis clos
l'ange tient sa carte per­fo­rée en plein coeur des sym­boles

Marilyne Bertoncini a publié chez Recours au Poème édi­teurs :

Labyrinthe des nuits

Labyrinthe des nuits

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Marilyne Bertoncini

Marilyne Bertoncini, co-res­pon­sable de la revue Recours au Poème, doc­teur en Littérature, spé­cia­liste de Jean Giono, col­la­bore avec des artistes, vit, écrit et tra­duit. Ses textes et pho­tos sont publiés dans diverses revues fran­çaises et inter­na­tio­nales, et sur son blog : 
http://​mino​tau​ra​.unblog​.fr.

Principales publi­ca­tions : 

  • tra­duc­tions de l’anglais (US et Australie) : Barry Wallenstein, Martin Harrison, Peter Boyle (Recours au Poème édi­teurs, 2014 et 2015), Carol Jenkins ( River road Poetry Series, 2016)
  • Secanje Svile, Mémoire de Soie, Tanja Kragujevic, édi­tion tri­lingue, Beograd 2015
  • Livre des sept vies , Ming Di,  Recours au Poème édi­tions, 2015
  • Histoire de Famille,  Ming Di, édi­tions Transignum, avec des illus­tra­tions de Wanda Mihuleac,  juin 2015

Poèmes per­son­nels

  • Labyrinthe des Nuits, suite poé­tique, RaP édi­teur, 2015
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, Encres Vives, avril 2016
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence,  Jacques André  édi­teur, 2017
  •  Aeonde, La Porte, 2017
  • AEncre de Chine, livre-ardoise sur un pro­jet de Wanda Mihuleac
  • Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englou­ti, édi­tions Imprévues, 2017
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence, Jacques André édi­teur , mars 2017.
  • L’Anneau de Chillida, L’Atelier du Grand Tétras, 2018
  • Sable, sur des gra­vures de Wanda Mihuleac, Transignum (à paraître)

(fiche bio­gra­phique com­plète sur le site de la MEL : http://​www​.​m​-​e​-​l​.fr/​m​a​r​i​l​y​n​e​-​b​e​r​t​o​n​c​i​n​i​,​e​c​,​1​301 )

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