> Fil de Lecture de Marilyne Bertoncini : Nouveautés des 2Rives

Fil de Lecture de Marilyne Bertoncini : Nouveautés des 2Rives

Par |2018-10-21T10:14:36+00:00 22 décembre 2015|Catégories : Critiques|

 

Dirigée par Claudine Bohi et Germain Roesz, la jeune col­lec­tion 2Rives se pro­pose de "rap­pro­cher les rives de la pein­ture, du des­sin, du col­lage, de la langue et de la poé­sie". Fruits de la ren­contre de deux créa­teurs – révé­lant d'abord le pan pic­tu­ral, comme un livre d'images, voi­lées d'une feuille de papier calque, puis le poème cor­res­pon­dant dans une sobre typo­gra­phie – naissent ain­si d'élégants livres d'art, dans un for­mat maniable, à un prix acces­sible, sur­tout si l'on consi­dère la qua­li­té du choix édi­to­rial, et la richesse du volet gra­phique (plus d'une dizaine d'illustrations pleine page pour chaque ouvrage.)

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Nous pré­sen­te­rons trois des sept titres du cata­logue : d'abord Pluie et Neige sur Cronce Miracle, magique recueil de Chantal Dupuy-Dunier et Michèle Dadolle, où me semble par­fai­te­ment néces­saire le par­ti-pris de la trans­pa­rence, voi­lant le lavis gris et mauve des encres, qu'il faut révé­ler. Chaque feuille de calque porte, manus­crite, une phrase tirée du recueil, qui s'inscrit comme une brume sur l'ébauche d'un pay­sage – croit-on – traits comme déla­vés, sur­gis­sant de la mémoire en bribes d'ombre, gra­phique sil­houette évo­quant un arbre, coin de prai­rie, peut-être – toute lati­tude est lais­sée au regard, pour ima­gi­ner, avant d'y péné­trer, le lieu de ce texte : Cronce.

Déjà objet d'un recueil de Chantal Dupuy-Dunier (Creusement de Cronce), ce topos réel, dédi­ca­taire du recueil, paraît tant char­gé d'émotions et de sou­ve­nirs, qu'il devient figure mythique- et mater­nelle – comme la Télumée Miracle de Simone Schwarz-Bart, citée en épi­graphe, et dans le poème limi­naire. Pays au nom rude, qu'on ima­gine âpre, dans ses consonnes "cruelles", où l'on entend bruire les ronces en cou­ronne d'épines, comme autour des madones noires des cam­pagnes, Cronce Miracle fonde en quelque sorte le mythe généa­lo­gique du poète : "Ton nom s'est méta­mor­pho­sé en pré­nom, /​ la pluie qui le baigne en eau lus­trale. /​/​ Tu as pris place sur une branche de notre arbre, ton sang irrigue nos veines."

Les sai­sons qui passent, au fil de la pluie, accom­pagnent en effet une nais­sance – une re-connais­sance : celle des mots, encore incom­pris, comme ceux de la langue des oiseaux, du rire de la mon­tagne, du silen­cieux dis­cours des arbres… – jusqu'à ce que "S'esquisse le tic-tac de poèmes métro­nomes." Ce pay­sage fami­lier et sacré, que Chantal Dupuy-Dunier porte avec elle, à tra­vers son écri­ture, comme des Lares – Genii loci au sens propre du terme, où l'on entend aus­si, en écho, loqui – ce bruis­se­ment de mots guet­tés dans les "voyelles gla­cées" de la pluie", les vibra­tions de la parole en "frois­se­ment d'élytres" des insectes, les cal­li­grammes liquides sur les rochers… ou la forme que pren­dra la can­deur de la neige, sous la "plume-burin" de Chantal Dupuy-Dunier, qui nous offre ici une forte et sen­sible médi­ta­tion sur la féconde pré­gnance des lieux dans la nais­sance du poète.

 

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Chair Antérieure, de Claudine Bohi et Ainaz Nosrat, nous emmène dans un tout autre uni­vers. Une explo­sion, en trans­pa­rence de vitrail, des encres dont les fluides taches colo­rées se che­vauchent, s'entremêlent dans un chaos joyeux que ser­tissent, comme des plombs, des traits d'un beau noir, esquis­sant des formes – becs, seins, fesses, plumes – oiseaux, che­vaux ou ser­pents – créa­tures en gésine encore, et prêtes à prendre part à une ronde de corps en quête d'identité(s). A tra­vers ses formes libres, ce qu'Ainaz Mosrat des­sine, ain­si que le dit Germain Roesz dans la post­face, c'est "un mythe contem­po­rain, dans lequel on peut sai­sir les tra­gé­dies actuelles : ce qui est fait aux femmes, à leurs corps, à leur esprit, aux contraintes mul­tiples (…) Duchamp revi­si­té dans un dadaïsme per­san, cri­tique et inci­sif." Critique, inci­sif, et joyeux, comme un monde de car­na­val, monde à l'envers des normes et du "réel", où les chairs se libèrent, et atteignent peut-être cet état fer­tile de la "chair anté­rieure" dont on pour­suit l'exploration dans le poème de Claudine Bohi qui, par brèves strophes, impré­gnées de silence, explore ce même "mag­ma d'or et de bleu /​ sous la langue" – depuis l'avant de toute ori­gine – "cela /​ (qui) creuse/​/​ cela s'étale /​/​ cela vrille /​/​ et bal­bu­tie /​/​ étrange /​ celà fut là /​/​ posé /​/​ où ce n'est pas /​/​.

Texte sen­suel, et pré­cis, il fait per­ce­voir de l'intérieur le sen­ti­ment d'une dila­ta­tion océa­nique – "un corps disiez-vous /​ nous vivons dedans /​ mais où", les flot­te­ments des cer­ti­tudes qui accom­pagnent toute créa­tion, toute mater­ni­té : "une iden­ti­té c'est liquide /​/​ ça passe de l'une à l'autre /​ en douce /​/​". Il s'agit du mys­tère de cette nais­sance-là, qu'on porte en soi – autre que soi :

 

cela
qui ne vient pas

qui n'est pas là

qui fait caresse
au fond du ventre
à l'intérieur des seins aus­si

dedans caché

et qu'on ne touche pas
jamais

 

Du désir, de la nais­sance, de la chair et du rêve, "ça brasse l'éboulis du monde" – entre jubi­la­tion et sur­prise, des­si­nant cela qui fût et qui devient – ce que nous fûmes et deve­nons, dans "ce silence où prend forme /​ ce qui te nomme /​/​ et te contient /​/​

 

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Le poème de Juste un mot, d'Ode Bertrand et Patrick Dubost, com­mence par une longue ana­phore creu­sant, par son res­sas­se­ment, la quête d'un mot encore non-adve­nu, et sa pos­sible pro­fé­ra­tion, son ex- istence –

 

Existe.
Existe-t-il.

Existe-t-il un mot.
Un mot au centre.
Existe-t-il un mot au centre de.
Au centre de tout.
Au centre de tous les mots. (…)

 

Mot prin­ceps, absent, et impen­sé – il est "un trou dans un objet nom­mé "silence ". /​/​ Un mot impro­non­cé recou­vert de tous les noms pos­sible du silence. /​/​( …) un trou dans la parole avec juste l'image". La parole poé­tique (car c'est bien une voix qu'on entend, à lire du regard la par­ti­tion qu'en fait le poète) s'en approche par approxi­ma­tions suc­ces­sives, entre le silence des blancs de la page et la ponc­tua­tion qui désar­ti­cule la pen­sée en deve­nir, la mon­trant dans son infi­ni res­sas­sage, ses impasses et ses retours. L'auteur, musi­co­logue par ailleurs, confie au lec­teur : "J'ai écrit ma vie entre les silences. /​ J'ai sculp­té une vie étayée de silences. /​ J'ai fait de ma vie un grand silence.". La méta­phore filée creuse dans le mine­rai du mot, cette "matière d'oubli", tis­sant une "par­ti­tion confuse", dont les fils s'organisent, se mêlent et se dénouent sur la por­tée du poème. Ce mot – à condi­tion de ne nom­mer ni dési­gner – est le fon­de­ment de la vie ("Une vie nom­mée devient l'ombre d'une vie") : il sus­cite esquisses de gestes, ébauches de choses et de paroles, dans le chaos du monde où il porte aus­si, ins­crit en lui, le germe de la mort : "Ce cor­tège de mots qui sur­vivent au der­nier voyage. /​/​ Se pré­parent dès la nais­sance. /​ /​Avancent en un lent cor­tège sur la rive oppo­sée. /​/​ Ce cor­tège funé­raire qui com­mence dès la nais­sance et finit loin après la mort. /​/​ Sur la rive oppo­sée. /​/​" C'est à l'envoûtante musique mini­ma­liste de Philipp Glass ou Tery Riley, John Cage ou Willem Reich que l'on pense inévi­ta­ble­ment : " l'idée vague d'une série indé­fi­nie qui ne dit rien. /​/​ Ne se donne aucune forme, aucune pério­di­ci­té. /​/​ Une série même sans élé­ment. /​/​ Sans début ni fin. /​/​ Sans contour. /​/​Sans même un fil, ni rien d'audible.//"

Les minia­tures d'Ode Bertrand sont l'exacte trans­crip­tion – ou bien est-ce l'inverse ? – de cette inces­sante parole "qui ne dit rien" : sur la blan­cheur cré­meuse et mate de la page, de fins traits foi­son­nants explosent, buis­sonnent – des­sinent ce qui semble être l'audiogramme des voix du poème, voix des êtres et des choses, "les cinq cents mots de voca­bu­laire d'un pay­sage ordi­naire. /​/​ Puis les mil­liers de mots cachés sous les mots appa­rents." Des oeuvres gra­phiques au texte, c'est le même patient creu­se­ment du blanc, du vide ori­gi­nel, qui est aus­si celui auquel retourne toute forme, toute parole – toute lec­ture, une fois refer­mé le livre,

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On salue­ra, pour conclure, sous la diver­si­té des oeuvres publiées, la remar­quable uni­té de la ligne édi­to­riale de Claudine Bohi et Germain Croetz, sou­hai­tant longue vie – et de nom­breux lec­teurs – à cette rare col­lec­tion.

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Marilyne Bertoncini

Marilyne Bertoncini, co-res­pon­sable de la revue Recours au Poème, doc­teur en Littérature, spé­cia­liste de Jean Giono, col­la­bore avec des artistes, vit, écrit et tra­duit. Ses textes et pho­tos sont publiés dans diverses revues fran­çaises et inter­na­tio­nales, et sur son blog : 
http://​mino​tau​ra​.unblog​.fr.

Principales publi­ca­tions : 

  • tra­duc­tions de l’anglais (US et Australie) : Barry Wallenstein, Martin Harrison, Peter Boyle (Recours au Poème édi­teurs, 2014 et 2015), Carol Jenkins ( River road Poetry Series, 2016)
  • Secanje Svile, Mémoire de Soie, Tanja Kragujevic, édi­tion tri­lingue, Beograd 2015
  • Livre des sept vies , Ming Di,  Recours au Poème édi­tions, 2015
  • Histoire de Famille,  Ming Di, édi­tions Transignum, avec des illus­tra­tions de Wanda Mihuleac,  juin 2015

Poèmes per­son­nels

  • Labyrinthe des Nuits, suite poé­tique, RaP édi­teur, 2015
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, Encres Vives, avril 2016
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence,  Jacques André  édi­teur, 2017
  •  Aeonde, La Porte, 2017
  • AEncre de Chine, livre-ardoise sur un pro­jet de Wanda Mihuleac
  • Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englou­ti, édi­tions Imprévues, 2017
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence, Jacques André édi­teur , mars 2017.
  • L’Anneau de Chillida, L’Atelier du Grand Tétras, 2018
  • Sable, sur des gra­vures de Wanda Mihuleac, Transignum (à paraître)

(fiche bio­gra­phique com­plète sur le site de la MEL : http://​www​.​m​-​e​-​l​.fr/​m​a​r​i​l​y​n​e​-​b​e​r​t​o​n​c​i​n​i​,​e​c​,​1​301 )

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