Dirigée par Clau­dine Bohi et Ger­main Roesz, la jeune col­lec­tion 2Rives se pro­pose de “rap­procher les rives de la pein­ture, du dessin, du col­lage, de la langue et de la poésie”. Fruits de la ren­con­tre de deux créa­teurs — révélant d’abord le pan pic­tur­al, comme un livre d’im­ages, voilées d’une feuille de papi­er calque, puis le poème cor­re­spon­dant dans une sobre typogra­phie — nais­sent ain­si d’élé­gants livres d’art, dans un for­mat mani­able, à un prix acces­si­ble, surtout si l’on con­sid­ère la qual­ité du choix édi­to­r­i­al, et la richesse du volet graphique (plus d’une dizaine d’il­lus­tra­tions pleine page pour chaque ouvrage.)

*

Nous présen­terons trois des sept titres du cat­a­logue : d’abord Pluie et Neige sur Cronce Mir­a­cle, mag­ique recueil de Chan­tal Dupuy-Dunier et Michèle Dadolle, où me sem­ble par­faite­ment néces­saire le par­ti-pris de la trans­parence, voilant le lavis gris et mauve des encres, qu’il faut révéler. Chaque feuille de calque porte, man­u­scrite, une phrase tirée du recueil, qui s’in­scrit comme une brume sur l’ébauche d’un paysage – croit-on – traits comme délavés, sur­gis­sant de la mémoire en bribes d’om­bre, graphique sil­hou­ette évo­quant un arbre, coin de prairie, peut-être – toute lat­i­tude est lais­sée au regard, pour imag­in­er, avant d’y pénétr­er, le lieu de ce texte : Cronce.

Déjà objet d’un recueil de Chan­tal Dupuy-Dunier (Creuse­ment de Cronce), ce topos réel, dédi­cataire du recueil, paraît tant chargé d’é­mo­tions et de sou­venirs, qu’il devient fig­ure mythique- et mater­nelle — comme la Télumée Mir­a­cle de Simone Schwarz-Bart, citée en épigraphe, et dans le poème lim­i­naire. Pays au nom rude, qu’on imag­ine âpre, dans ses con­sonnes “cru­elles”, où l’on entend bruire les ronces en couronne d’épines, comme autour des madones noires des cam­pagnes, Cronce Mir­a­cle fonde en quelque sorte le mythe généalogique du poète : “Ton nom s’est méta­mor­phosé en prénom, / la pluie qui le baigne en eau lus­trale. // Tu as pris place sur une branche de notre arbre, ton sang irrigue nos veines.” 

Les saisons qui passent, au fil de la pluie, accom­pa­g­nent en effet une nais­sance – une re-con­nais­sance : celle des mots, encore incom­pris, comme ceux de la langue des oiseaux, du rire de la mon­tagne, du silen­cieux dis­cours des arbres… — jusqu’à ce que “S’esquisse le tic-tac de poèmes métronomes.” Ce paysage fam­i­li­er et sacré, que Chan­tal Dupuy-Dunier porte avec elle, à tra­vers son écri­t­ure, comme des Lares — Genii loci au sens pro­pre du terme, où l’on entend aus­si, en écho, loqui – ce bruisse­ment de mots guet­tés dans les “voyelles glacées” de la pluie”, les vibra­tions de la parole en “froisse­ment d’é­lytres” des insectes, les cal­ligrammes liq­uides sur les rochers… ou la forme que pren­dra la can­deur de la neige, sous la “plume-burin” de Chan­tal Dupuy-Dunier, qui nous offre ici une forte et sen­si­ble médi­ta­tion sur la féconde prég­nance des lieux dans la nais­sance du poète.

**

Chair Antérieure, de Clau­dine Bohi et Ainaz Nos­rat, nous emmène dans un tout autre univers. Une explo­sion, en trans­parence de vit­rail, des encres dont les flu­ides tach­es col­orées se chevauchent, s’en­tremê­lent dans un chaos joyeux que ser­tis­sent, comme des plombs, des traits d’un beau noir, esquis­sant des formes – becs, seins, fess­es, plumes – oiseaux, chevaux ou ser­pents — créa­tures en gésine encore, et prêtes à pren­dre part à une ronde de corps en quête d’identité(s). A tra­vers ses formes libres, ce qu’Ainaz Mosrat des­sine, ain­si que le dit Ger­main Roesz dans la post­face, c’est “un mythe con­tem­po­rain, dans lequel on peut saisir les tragédies actuelles : ce qui est fait aux femmes, à leurs corps, à leur esprit, aux con­traintes mul­ti­ples (…) Duchamp revis­ité dans un dadaïsme per­san, cri­tique et incisif.” Cri­tique, incisif, et joyeux, comme un monde de car­naval, monde à l’en­vers des normes et du “réel”, où les chairs se libèrent, et atteignent peut-être cet état fer­tile de la “chair antérieure” dont on pour­suit l’ex­plo­ration dans le poème de Clau­dine Bohi qui, par brèves stro­phes, imprégnées de silence, explore ce même “mag­ma d’or et de bleu / sous la langue” – depuis l’a­vant de toute orig­ine — “cela / (qui) creuse// cela s’é­tale // cela vrille // et bal­bu­tie // étrange / celà fut là // posé // où ce n’est pas //.

Texte sen­suel, et pré­cis, il fait percevoir de l’in­térieur le sen­ti­ment d’une dilata­tion océanique — “un corps disiez-vous / nous vivons dedans / mais où”, les flot­te­ments des cer­ti­tudes qui accom­pa­g­nent toute créa­tion, toute mater­nité : “une iden­tité c’est liq­uide // ça passe de l’une à l’autre / en douce //”. Il s’ag­it du mys­tère de cette nais­sance-là, qu’on porte en soi – autre que soi : 

cela
qui ne vient pas 

qui n’est pas là

qui fait caresse 
au fond du ventre
à l’in­térieur des seins aussi

dedans caché

et qu’on ne touche pas
jamais

Du désir, de la nais­sance, de la chair et du rêve, “ça brasse l’éboulis du monde” – entre jubi­la­tion et sur­prise, dessi­nant cela qui fût et qui devient – ce que nous fûmes et devenons, dans “ce silence où prend forme / ce qui te nomme // et te contient //

**

Le poème de Juste un mot, d’Ode Bertrand et Patrick Dubost, com­mence par une longue anaphore creu­sant, par son ressasse­ment, la quête d’un mot encore non-advenu, et sa pos­si­ble proféra­tion, son ex- istence — 

Existe.
Existe-t-il.

Existe-t-il un mot.
Un mot au centre.
Existe-t-il un mot au cen­tre de.
Au cen­tre de tout.
Au cen­tre de tous les mots. (…)

Mot prin­ceps, absent, et impen­sé – il est “un trou dans un objet nom­mé “silence “. // Un mot impronon­cé recou­vert de tous les noms pos­si­ble du silence. //( …) un trou dans la parole avec juste l’im­age”. La parole poé­tique (car c’est bien une voix qu’on entend, à lire du regard la par­ti­tion qu’en fait le poète) s’en approche par approx­i­ma­tions suc­ces­sives, entre le silence des blancs de la page et la ponc­tu­a­tion qui désar­tic­ule la pen­sée en devenir, la mon­trant dans son infi­ni ressas­sage, ses impass­es et ses retours. L’auteur, musi­co­logue par ailleurs, con­fie au lecteur : “J’ai écrit ma vie entre les silences. / J’ai sculp­té une vie étayée de silences. / J’ai fait de ma vie un grand silence.”. La métaphore filée creuse dans le min­erai du mot, cette “matière d’ou­bli”, tis­sant une “par­ti­tion con­fuse”, dont les fils s’or­gan­isent, se mêlent et se dénouent sur la portée du poème. Ce mot — à con­di­tion de ne nom­mer ni désign­er — est le fonde­ment de la vie (“Une vie nom­mée devient l’om­bre d’une vie”) : il sus­cite esquiss­es de gestes, ébauch­es de choses et de paroles, dans le chaos du monde où il porte aus­si, inscrit en lui, le germe de la mort : “Ce cortège de mots qui sur­vivent au dernier voy­age. // Se pré­par­ent dès la nais­sance. / /Avancent en un lent cortège sur la rive opposée. // Ce cortège funéraire qui com­mence dès la nais­sance et finit loin après la mort. // Sur la rive opposée. //” C’est à l’en­voû­tante musique min­i­mal­iste de Philipp Glass ou Tery Riley, John Cage ou Willem Reich que l’on pense inévitable­ment : ” l’idée vague d’une série indéfinie qui ne dit rien. // Ne se donne aucune forme, aucune péri­od­ic­ité. // Une série même sans élé­ment. // Sans début ni fin. // Sans con­tour. //Sans même un fil, ni rien d’audible.//”

Les minia­tures d’Ode Bertrand sont l’ex­acte tran­scrip­tion – ou bien est-ce l’in­verse? — de cette inces­sante parole “qui ne dit rien” : sur la blancheur crémeuse et mate de la page, de fins traits foi­son­nants explosent, buis­son­nent – dessi­nent ce qui sem­ble être l’au­dio­gramme des voix du poème, voix des êtres et des choses, “les cinq cents mots de vocab­u­laire d’un paysage ordi­naire. // Puis les mil­liers de mots cachés sous les mots appar­ents.” Des oeu­vres graphiques au texte, c’est le même patient creuse­ment du blanc, du vide orig­inel, qui est aus­si celui auquel retourne toute forme, toute parole – toute lec­ture, une fois refer­mé le livre, 

*

On saluera, pour con­clure, sous la diver­sité des oeu­vres pub­liées, la remar­quable unité de la ligne édi­to­ri­ale de Clau­dine Bohi et Ger­main Croetz, souhai­tant longue vie – et de nom­breux lecteurs – à cette rare collection.

mm

Marilyne Bertoncini

Mar­i­lyne Bertonci­ni, co-respon­s­able de la revue Recours au Poème, à laque­lle elle col­la­bore depuis 2013, mem­bre du comtié de rédac­tion de la revue <emPhoenix, doc­teur en Lit­téra­ture, spé­cial­iste de Jean Giono, tra­vaille avec des artistes, vit, écrit et traduit de l’anglais et de l’i­tal­ien. Elle est l’autrice de nom­breux arti­cles et cri­tiques ain­si que de tra­duc­tions sur Recours au Poème. Ses textes et pho­tos sont égale­ment pub­liés dans des antholo­gies, divers­es revues français­es et inter­na­tionales, et sur son blog :   http://minotaura.unblog.fr. Prin­ci­pales publications : Tra­duc­tions :  tra­duc­tions de l’anglais (US et Aus­tralie) : Bar­ry Wal­len­stein, Mar­tin Har­ri­son, Peter Boyle (Recours au Poème édi­teurs, 2014 et 2015), Car­ol Jenk­ins ( Riv­er road Poet­ry Series, 2016) autres tra­duc­tions : Secan­je Svile, Mémoire de Soie, Tan­ja Kragu­je­vic, édi­tion trilingue, Beograd 2015 Livre des sept vies , Ming Di, Recours au Poème édi­tions, 2015 His­toire de Famille, Ming Di, édi­tions Tran­signum, avec des illus­tra­tions de Wan­da Mihuleac,  juin 2015 Instan­ta­nés, Eva-Maria Berg, édi­tions Imprévues, 2018 Poèmes per­son­nels :  Labyrinthe des Nuits, suite poé­tique, RaP édi­teur, 2015 La Dernière Oeu­vre de Phidias, Encres Vives, avril 2016 Aeonde, La Porte, 2017 AEn­cre de Chine, livre-ardoise sur un pro­jet de Wan­da Mihuleac Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englouti, édi­tions Imprévues, 2017 La Dernière Oeu­vre de Phidias, suivi de L’In­ven­tion de l’ab­sence, Jacques André édi­teur , mars 2017 L’An­neau de Chill­i­da, L’Ate­lier du Grand Tétras, 2018 Mémoire vive des replis, poèmes et pho­tos de l’autrice, pré­face de Car­ole Mes­ro­bian, édi­tions “Pourquoi viens-tu si tard?”, novem­bre 2018 Sable, livre bilingue (tra­duc­tion en alle­mand d’ Eva-Maria Berg), avec des gravures de Wan­da Mihuleac, et une post­face de Lau­rent Gri­son, Tran­signum , mars 2019. Memo­ria viva delle pieghe/mémoire vive des replis, édi­tion bilingue, tra­duc­tion de l’autrice, pré­face de Gian­car­lo Baroni, éd. PVTST?, mars 2019 (fiche biographique com­plète sur le site de la MEL : http://www.m‑e-l.fr/marilyne-bertoncini,ec,1301 )