> Au Café Rue Cornelia, Village de l’Ouest, New York : Une Conversation

Au Café Rue Cornelia, Village de l’Ouest, New York : Une Conversation

Par |2018-08-15T00:01:48+00:00 15 juin 2017|Catégories : Essais & Chroniques|

 

Marilyne Bertoncini a ouvert cette conver­sa­tion en nous posant la ques­tion sui­vante : “Est-ce qu’il existe de nos jours une école new-yor­kaise de la poé­sie?” L’étiquette même, en anglais “New York School”, sug­gère la pos­si­bi­li­té d’une pro­lon­ga­tion dans le contexte contem­po­rain d’un mou­ve­ment esthé­tique et d’un style cohé­rents, asso­ciés inévi­ta­ble­ment aux noms des poètes célèbres Frank O’Hara et John Ashbery, par­mi d’autres, connus sous la ban­nière “Poets of the New York School”.

 

On pour­rait sou­te­nir qu’une telle “école” dans le sens d’un mou­ve­ment bien uni n’a jamais exis­té. En fait le direc­teur d’une gale­rie d’art new-yor­kaise, John Bernard Myers, fut le pre­mier à employer le terme “Poets of the New School”. Myers eut le pro­jet de lan­cer la répu­ta­tion de son choix de peintres pion­niers new-yor­kais pra­ti­ciens du style “AbEx” (expres­sio­nisme abs­trac­tio­niste) comme “The New York School”, et en consé­quence, il a enrô­lé un cer­tain nombre de poètes pour faire du bruit autour du pro­jet, c’est-a-dire pour avan­cer son école artis­tique bap­ti­sée “The New York School.” Ce fut aus­si Myers qui fit publier les pre­miers livres de ces poètesi .

 

Quand même il n’existerait pas de “New York School” dans le sens d’un mou­ve­ment bien uni, l’on pour­rait envi­sa­ger une cer­taine influence durable des poètes O’Hara et Ashbery, leurs styles et leurs poèmes les plus connus tels que, disons “The Day Lady Died” d’O’Hara, sur les poètes contem­po­rains ou bien amé­ri­cains ou bien d’autres natio­na­li­tés. Des poètes avec qui j’ai par­lé récem­ment à New York et à Philadelphie, par exemple, Jack Israel de Philadelphie, répondent sans hési­ta­tion que les noms d’O’Hara et d’Ashbery, et les styles qu’ils repré­sentent, res­tent encore dans l’air poé­tique, et dans les yeux et les oreilles de bien des poètes amé­ri­cains mar­quants de nos jours.

 

En ce qui concerne la poé­sie et les poètes fran­çais contem­po­rains le mou­ve­ment connu sous le terme “New York School” résonne encore et inévi­ta­ble­ment comme un mou­ve­ment inter­na­tio­na­liste, liant la culture new-yor­kaise avec non seule­ment les styles euro­péens avant-gar­distes mais plus pré­ci­sé­ment avec les mou­ve­ments moder­nistes fran­çais de Baudelaire aux Surréalistes. De même, les Français et les repré­sen­tants d’autres milieux cultu­rels euro­péens com­prennent l’histoire du Jazz d’un point de vue par­ti­cu­lier, selon une pers­pec­tive basée sur les artistes indi­vi­duels qui ont lais­sé leur empreinte sur l’histoire cultu­relle fran­çaise et euro­péenne, tel que, par exemple, Miles Davis.

 

 

Robin Hirsch, “Ministre de Culture” au Café Cornelia Street

 

 

Par la suite j’ai pris contact avec Robin Hirsch, poète, écri­vain, fondateur/​propriétaire et “ministre de culture” au Café Cornelia Street, point de repère dans le Village de l’Ouest, centre-ville Manhattan. Hirsch est ani­ma­teur de per­for­mances d’artistes de mul­tiples des­crip­tions dans son caba­ret au sous-sol du café, rebap­ti­sé récem­ment “The Underground” (Le Souterrain). Depuis plus de trente ans, Hirsch y accueille des poètes, des écri­vains, des musi­ciens, des comé­diens, et des artistes mul­ti-dis­ci­pli­naires ou “mixed media.” J’ai habi­té rue Sullivan, dans le Village du Sud ,tout près de la célèbre rue Bleecker et de la rue Cornelia pen­dant dix ans, et j’ai gar­dé d’excellents sou­ve­nirs du café, et de ma lec­ture au caba­ret, le 29 mars, 2006.

 

Quand j’ai pro­po­sé à Hirsch de me don­ner son avis concer­nant l’existence d’une école new-yor­kaise de poé­sie dans le contexte contem­po­rain, il a répon­du tout de suite qu’il n’y tou­che­rait pas de sa vie (il fau­drait ima­gi­ner le sou­rire iro­nique et les yeux bleus pétillants de l’espiègle “ministre de culture”). Par la suite, il m’a envoyé en forme de riposte un récit où il raconte l’ouverture du caba­ret au Cornelia Street Café qui incarne, à mon sens, le kaléi­do­scope mul­ti­co­lore et sans cesse chan­geant de l’activité cultu­relle dans cette région du pays de la poé­sie dont le nom est New York City, qui se déve­loppe sur­tout dans les “vil­lages” du centre-ville de Manhattan, à l’ouest et à l’est, en tra­ver­sant constam­ment CE PONT qui lie le sud de Manhattan et Brooklyn.

 

Le sou­ve­nir de Hirsch, “Clean for Gene,” sur un ton à la fois comique et joyeux, raconte l’improvisation mate­rielle col­la­bo­ra­tive requise pour la construc­tion de l’espace au sous-sol du café des­ti­né à accueillir les lec­tures inau­gu­rales de poé­sie du Sénateur Eugene McCarthy lui-même, can­di­dat démo­crate à la pré­si­dence amé­ri­caine, et son amie Siv Cedering. Ce récit amu­sant illustre bien un aspect fon­da­men­tal de l’évolution de la vie de la poé­sie à New York : un enga­ge­ment per­pé­tuel avec l’immédiat, avec le moment, avec la scène qui passe, avec le rythme tel­le­ment varié de la vie quo­ti­dienne tel que l’on l’entend, conver­geant et s’incorporant à la tex­ture de la grande ville.

 

 

Convergences : New York en fran­çais

 

 

J’ai par­lé éga­le­ment avec le poète new-yor­kais Barry Wallenstein, par­ti­ci­pant régu­lier aux lec­tures de poé­sie à Cornelia Street Cafe ; col­la­bo­ra­teur fidèle à la revue annuelle de poé­sie fran­co-anglaise La Traductière fon­dée par Jacques Rancourt ; et plus récem­ment contri­bu­teur à la revue inter­na­tio­nale de la poé­sie sur inter­net Recours au poeme, fon­dée par Matthieu Baumier et Gwen Garnier-Duguy. Au cours de notre conver­sa­tion concer­nant les hypo­thèses sur une/​la “New York School” nous  sommes tom­bé d’accord que c’est la diver­si­té sur­tout qui carac­té­rise la poé­sie contem­po­raine new-yor­kaise. Son choix de poèmes écrits par des poètes contem­po­rains new-yor­kais publiés dans ce numé­ro spé­cial de Recours au Poème témoigne bien de la diver­si­té, de l’excellence et de l’attraction actuelles de la poé­sie contem­po­raine à New York et ses alen­tours.

 

Nous avons aus­si évo­qué un aspect récur­rent de la poé­sie new-yor­kaise bien enra­ci­née dans son his­toire cultu­relle et sociale : la veine de contes­ta­tion et de pro­vo­ca­tion, de pro­tes­ta­tion et de résis­tance, une éner­gie “sou­ter­raine” capable de mon­ter à la sur­face, de se révé­ler à tout moment. À notre avis, c’est une dimen­sion-phare de la poé­sie à laquelle New York et ses alen­tours ont long­temps don­né nais­sance, et par­mi les mesures les plus saillantes de sa valeur sur des plans inter­na­tio­naux, et fina­le­ment, peut-être plus urgentes de nos jours qu’à aucune autre période dans la mémoire récente.

 

Cette situa­tion de la poé­sie new-yor­kaise pour­rait nous rap­pe­ler le rôle cri­tique joué par la poé­sie, sa pro­duc­tion et sa dis­tri­bu­tion, dans la Résistance au régime nazi et ses col­la­bo­ra­teurs vichyistes pen­dant les “années sombres” de l’Occupation de la France, 1940-1944. Les presses clan­des­tines de la Résistance furent fondées,alimentées et diri­gées par des indi­vi­dus de dis­ci­plines très variées, des poètes, des écri­vains, roman­ciers et jour­na­listes, des éditeurs/​rédacteurs, des artistes, des secré­taires, des tech­ni­ciens, des étu­diants, des pro­fes­seurs, des cher­cheurs, des philosophes,et ain­si de suite, au péril de leurs vies, l’exemple de Louis Aragon et Paul Eluard figu­rant par­mi les meilleurs. Parmi leurs acti­vi­tés et leurs exploits, ils firent sor­tir les poèmes col­lec­tés dans la clan­des­ti­ni­té dans les pri­sons où les résis­tants et d’autres membres de groupes ciblés par les forces de la répres­sion furent inter­nésii . Dans les pages des Lettres fran­çaises clan­des­tines, le nom et les écrits de Whitman sont invo­qués comme quides fra­ter­nels à ceux qui lut­taient alors sous la répres­sion et la per­sé­cu­tion.

 

 

Bernard Block : “De Whitman à Ginsberg”/Au Cabaret du Café rue Cornelia

 

 

Robin Hirsch m’a éga­le­ment pro­po­sé de prendre contact avec Bernard Block, poète, organisateur/​activiste, tra­vailleur infa­ti­gable dans les champs et par­mi les tri­bus de poètes new-yor­kais. Block est fon­da­teur et “com­mis­saire” du pro­gramme de lectures/​performances “From Whitman to Ginsberg” inau­gu­ré il y a cinq ans au Café Rue Cornelia. Ce pro­gramme reçut la recom­man­da­tion du New Yorker en 2016.iii

 

Si les tex­tures de la poé­sie new-yor­kaise sont mul­tiples et variées, et aus­si dif­fi­ciles à cir­cons­crire qu’un océan de voix (allé­luia), je trouve l’exemple de Block – sa vie, ses écrits et son acti­vi­té en faveur d’autres poètes – un témoi­gnage émou­vant en faveur de la vie de la poé­sie comme expé­rience vécue, d’ un enga­ge­ment per­ma­nent, et donc des tra­di­tions pro­gres­sistes les plus durables de la culture de New York. Block carac­té­rise ain­si le pro­gramme qu’il a fon­dé : “Une poé­sie de témoi­gnage,” avec “l’accent sur la langue par­lée” [qui dépasse] “une dimen­sion esthé­tique pour rejoindre une dimen­sion morale, cultu­relle et poli­tique, une “poé­sie d’engagement `poli­tique,’ avec la notion de la ‘poli­tique’ enten­due dans un sens très large. Nous nous ins­pi­rons des paroles de Whitman : ‘Poésie du peuple, pour le peuple.’ Ou Leonard Cohen : ‘Une poé­sie qui change les vies et les lois,’”

 

L’oeuvre de Block illustre pour moi cet aspect de la poé­sie new-yor­kaise qui s’exprime par une réponse à la vie quo­ti­dienne renou­ve­lée au jour le jour dans la ville amé­ri­caine la plus inter­na­tio­nale, ses beau­tés, ses luttes, ses défis, ses ago­nies. Block est né dans le Brooklyn, à Bensonhurst, connu aus­si sous le nom de Bath Beach, près de Gravesend Bay. Son acti­visme en faveur de la pré­sen­ta­tion et de la per­for­mance de la poe­sie témoigne d’un enga­ge­ment à vivre la poé­sie, la poé­sie comme forme de vie plu­tôt que car­rière, com­mo­di­té ou pres­tige.

 

En rap­port avec son accent sur la langue par­lée et les tra­di­tions bar­diques, les sujets des poèmes de Block sont aus­si variés que cette “Coney Island of the Mind“ gra­vée dans la mémoire inter­na­tio­nale par le grand poète Ferlinghetti. Le style des poèmes de Block est aus­si élas­tique, s’adaptant aux condi­tions et à la situa­tion de chaque poème. Parfois il adopte un mode vision­naire et ima­giste, par­fois une voix plus ampli­fiée, publique et ora­toire. Block cite comme pré­dé­ces­seurs fra­ter­nels Blake, Yeats, Auden et Kenneth Fearing aus­si bien que Ferlinghetti, Langston Hughes et Dylan Thomas, par­mi beau­coup d’autres poètes, artistes et musi­ciens.

 

Les poèmes que j’ai choi­sis pour cette tra­duc­tion en fran­çais repré­sentent juste une tranche de son oeuvre. J’ai pri­vi­lé­gié­quelques poèmes dont le ton est solen­nel, et les sujets très sombres, se réfé­rant aux tra­gé­dies du pas­sé et du pré­sent qui sont les nôtres, nous invi­tant à abor­der les ques­tions qu’ils posent, à nos esprits, à nos coeurs. Ce choix reflète peut-être ma propre humeur plu­tôt élé­giaque devant les pro­blèmes et les défis qui se pré­sentent au moment actuel.

 

Je vou­drais remer­cier Robin Hirsch de m’avoir confié le texte de “Clean for Gene,” aus­si bien que de m’avoir fait connaître Bernard Block, ce qui a per­mis des échanges géné­reux et pré­cieux entre nous tous, et éven­tuel­le­ment avec “les poètes du monde” pour les yeux et les oreilles des­quel Recours au poème  a été fon­dé.

 

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i – Voir The New York School Poets and the Neo-Avant-Garde : Between Radical Art and Radical Chic, Ashgate Publishing Ltd, UK, 2010, pour l’histoire et un argu­ment concer­nant les carac­té­ris­tiques des “Poets of the New York School”.

ii -Voir L’Honneur des poètes, Éditions de Minuit clan­des­tines, juillet 1943, 21 poèmes de poètes fran­çais.

iiiLa poé­sie de Block paraît dans la revue euro­péenne sur inter­net, Levure Littéraire, numé­ros 8,9 et12, édi­trices : Rodica Draghincescu et Erika Dagnino.  

 

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