> Florence Saint-Roch : Parcelle 101

Florence Saint-Roch : Parcelle 101

Par |2018-10-05T04:15:27+00:00 5 octobre 2018|Catégories : Critiques, Florence Saint-Roch|

Les édi­tions p.i.sage inté­rieur pré­sentent deux col­lec­tions, l’une de médi­ta­tion autour du pay­sage, l’autre de poé­sie, diri­gée par Yves-Jacques Bouin, où l’on trouve des auteurs contem­po­rains connus ou mécon­nus, sous le titre énig­ma­tique de « 3,14 g de poé­sie ».

 Si le nombre π y est convo­qué – est-ce parce que c’est l’initiale de l’éditeur – le « p » de pay­sage – ou parce qu’il est aus­si un nombre irra­tion­nel, et trans­cen­dant, comme on espère que le soit la poé­sie qu’il recouvre ? Ce sont de toutes petites pla­quettes, de for­mat très allon­gé – fort légères, certes quand on les mani­pule – et toutes ornées en cou­ver­ture d’un motif géo­mé­trique tri­an­gu­laire où se lit une image, en contraste avec la cou­leur unie du fond (dont il semble qu’elles fonc­tionnent de façon contras­tée 2 par 2, d’un livre à l’autre). Il s’agit de beaux petits objets pré­cieux – des livres qu’on a envie d’avoir parce qu’ils sont beaux et ori­gi­naux dans leur pré­sen­ta­tion même.

Le recueil de Florence Saint-Roch parle de jar­di­nage – enfin, à la façon de Florence Saint-Roch, dont on découvre l’humour et le regard tendre et acé­ré à la fois. La par­celle 101, c’est un minus­cule ter­rain dans un jar­din asso­cia­tif, que cultive le col­lègue biblio­thé­caire de la nar­ra­trice, invi­tée à par­ti­ci­per à l’aventure. Les textes, non ponc­tués, semblent tra­cés au cor­deau, comme des car­rés pota­gers dans le marais audo­ma­rois. Il faut dire que Saint-Omer, patrie de l’auteure, est le para­dis, le nec-plus-ultra de la culture pota­gère, et qu’il semble logique que Rémi, qui parle savam­ment d’incunables et de vieux manus­crits dans sa biblio­thèque, puisse être aus­si com­pé­tent en matière de culture vivrière. Et l’humour et la culture lit­té­raire de Florence Saint-Roch amène l’air de rien à pen­ser à Pomone ou à Voltaire et sa sagesse jar­di­nière… en atten­dant qu’elle vous cite Rabelais, Rousseau… Pline l’Ancien… et même Shakespeare et Fidelio de Beethoven. 

Florence Roch, Parcelle 101, suites pota­gères,
édi­tions p.i.sage inté­rieur, 3,14g de poé­sie,
60 p., 10 euros.

Dans la confi­gu­ra­tion régu­lière des car­rés de mots – 33 « par­celles » agré­men­tées de quelques des­sins mini­ma­listes, pré­cé­dées d’une intro­duc­tion et suives d’une post­face, c’est une aven­ture pour de vrai qu’elle nous pro­pose – avec Bouvard et Pécuchet en figures tuté­laires des ten­ta­tives avor­tées, des rêve­ries sur le ter­rain, nar­rées avec un style des plus libres, qui mélange les genres et les niveaux de langue, pas­sant du slang au néo­lo­gisme savant de « légu­miste », don­nant la parole à Rémi, archi­viste « expert en latin d’église en picard ancien en patois arté­sien et pas fichu de le par­ler avec son voi­sin » dont elle nous livre aus­si  le savou­reux dis­cours (p. 29) en patois « ch’ti ».

Elle est comme ça, Florence : mine de rien, elle vous entraîne, vous allez rire, mais elle vous pren­dra par la main et vous fera réflé­chir au sens caché de l’aventure qui mène des choux non plan­tés à l’écriture. Car ce qui importe, ce n’est pas tant de faire croître des légumes, ain­si que ne le com­prennent pas les jar­di­niers des par­celles voi­sines, mais d’être sur le ter­rain, afin « d’observer les lueurs roses de l’automne qui danse sur les mottes croû­teuses ce jar­din-là essen­tiel à celui qui se déve­loppe en nous » – car au fond, le jar­din, c’est une machine à rêver – à tra­vers le sou­ve­nir de son père, jar­di­nier émé­rite, dont elle parle avec ten­dresse dans la pré­face et dont elle qua­li­fie l’activité de « lit­té­raire » puisqu’il pra­ti­quait la culture comme elle écrit, fai­sant des plans, ratu­rant, recom­men­çant, « corrige(ant) tou­jours heu­reux, jamais content » – et cette « bio­gra­phie » de l’écrivain en deve­nir qu’elle nous donne à la fin – pas­sant d’aide-jardinière enfant à lec­trice par la ver­tu de  Tistou les pouces verts . C’est bien un pay­sage inté­rieur qu’il nous est don­né de par­cou­rir, dans la chambre d’écho qu’est ce micro­sco­pique jar­din, aban­don­né par les deux biblio­thé­caires pour d’autres aven­tures,  après un « ratage » qui est une belle his­toire d’amitié, et l’occasion de ce petit livre si plein d’humour et de sagesse. Un livre léger, comme l’indique le titre de la col­lec­tion – mais avec la sereine légé­re­té du contem­pla­teur phi­lo­sophe.

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Marilyne Bertoncini

Marilyne Bertoncini, co-res­pon­sable de la revue Recours au Poème, doc­teur en Littérature, spé­cia­liste de Jean Giono, col­la­bore avec des artistes, vit, écrit et tra­duit de l’anglais et de l’italien. Ses textes et pho­tos sont publiés dans diverses revues fran­çaises et inter­na­tio­nales, dans des antho­lo­gies, et sur son blog :  http://​mino​tau​ra​.unblog​.fr.

Principales publi­ca­tions :

Traductions : 

  • tra­duc­tions de l’anglais (US et Australie) : Barry Wallenstein, Martin Harrison, Peter Boyle (Recours au Poème édi­teurs, 2014 et 2015), Carol Jenkins ( River road Poetry Series, 2016)
  • autres tra­duc­tions :
  • Secanje Svile, Mémoire de Soie, Tanja Kragujevic, édi­tion tri­lingue, Beograd 2015
  • Livre des sept vies , Ming Di, Recours au Poème édi­tions, 2015
  • Histoire de Famille, Ming Di, édi­tions Transignum, avec des illus­tra­tions de Wanda Mihuleac,  juin 2015
  • Instantanés, Eva-Maria Berg, édi­tions Imprévues, 2018

Poèmes per­son­nels : 

  • Labyrinthe des Nuits, suite poé­tique, RaP édi­teur, 2015
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, Encres Vives, avril 2016
  • Aeonde, La Porte, 2017
  • AEncre de Chine, livre-ardoise sur un pro­jet de Wanda Mihuleac
  • Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englou­ti, édi­tions Imprévues, 2017
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence, Jacques André édi­teur , mars 2017
  • L’Anneau de Chillida, L’Atelier du Grand Tétras, 2018
  • Mémoire vive des replis, poèmes et pho­tos de l’auteure, édi­tions “Pourquoi viens-tu si tard?”, novembre 2018
  • Sable, sur des gra­vures de Wanda Mihuleac, Transignum (à paraître mars 2019)

(fiche bio­gra­phique com­plète sur le site de la MEL : http://​www​.​m​-​e​-​l​.fr/​m​a​r​i​l​y​n​e​-​b​e​r​t​o​n​c​i​n​i​,​e​c​,​1​301 )

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