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Revue Traversées

Par |2018-04-29T21:04:05+00:00 6 avril 2018|Catégories : Revue des revues, Traversées|

Fondée en 1993, Traversées témoigne encore d’une belle ver­deur : titu­laire de plu­sieurs prix 1, la revue, qui a 25 ans, a sor­ti son 86ème numé­ro en décembre 2017, avec pas moins de 160 pages sur papier gla­cé au for­mat 15×21, sous une belle cou­ver­ture illus­trée pleine page d’une pho­to en noir&blanc (de nom­breuses pho­tos inté­rieures ponc­tuent éga­le­ment la lec­ture).

On y découvre 32 auteurs, plus ou moins connus (aucune notice bio­gra­phique ne per­met de se repé­rer), et des textes variés : prose nar­ra­tive, poèmes en prose, en vers libres ou rimés… L’édito, dis­crè­te­ment pla­cé en fin de volume, ne guide pas le lec­teur, livré à lui-même pour accom­plir le rituel de la lec­ture, évo­qué là par Patrice Breno comme une longue mala­die dont la revue apai­se­rait les souf­frances. Et pour­quoi pas ? Au plai­sir de la décou­verte, j’ai fait le par­cours logique en sui­vant l’ordre des pages, gla­nant au pas­sage de belles sur­prises, et des moments de pur bon­heur.

Le pre­mier texte pré­sen­té est une nou­velle assez longue (elle s’étend sur 7 pages) d’Eve Vila, que connaissent les lec­teurs du Cafard héré­tique et de la revue Rue Saint-Ambroise. Je ne ferais pas de détes­table “spoi­ler” de ce récit, inti­tu­lé “Paysages de la soif” – juste indi­quer que le cadre en est fer­ro­viaire, et met en scène une nar­ra­trice dont la fas­ci­na­tion pour une sil­houette entre­vue l’amène à chan­ger de route, et pour­suivre ce double insai­sis­sable, qui lui fait décou­vrir “la liber­té que donne le désir nu”.

traversées n. 86 déc 2017

Revue Traversées, n. 86, décembre 2017, 160 p. Abonnement 4 numé­ros : 30 euros,
Abonnement sur le site

La nou­velle sui­vante n’apparaîtra qu’après “Damages”, longue suite de poèmes de Christian Viguier (pp.10 à 29) – série de ques­tion­ne­ments médi­ta­tifs autour de la dis­pa­ri­tion d’un être cher, de son des­tin d’outre-monde et des liens qu’il conserve avec le monde des vivants :

Dans cent ans ou mille ans
où sera ins­crite ta mort
à l’intérieur de quel nuage
à l’intérieur de quel cor­beau
et de quelle nuit ?

Le récit de François Teyssandier (pp. 30 à 44) évoque, dans une ambiance de réa­lisme poé­tique ou de fan­tas­tique social, qui m’a fait beau­coup pen­ser à Dino Buzzati, les consé­quences d’une chute consta­tée par un employé sur son lieu de tra­vail : “Ce lun­di, vers onze heures, Léonard G. vit brus­que­ment pas­ser devant la baie vitrée de son bureau qui sur­plom­bait une ave­nue la sil­houette fur­tive d’un homme”. Quant à la chute de la nou­velle, je vous la laisse décou­vrir – elle est bien là en abîme.

Suivent des sélec­tions plus brèves de Nicolas Savignat, Mustapha Sala, J.P Pisetta et Jean-Pierre Parra, dont le che­mi­ne­ment spi­ri­tuel et tem­po­rel m’a tou­chée :

tu pour­suis
spi­rale du temps che­vau­ché
la quête de la vie sourde
qui n’a pas de fin

&

(…)
tu par­cours
mûri et for­ti­fié par l’âge
la route allon­gée adou­cie par l’esprit.

On ren­contre Damien Paisant, Béatrice Pailler, Dieudonné François Ndje Man, puis les “Chroniques de mon mou­lin” de Choupie Moysan, illus­tré de pho­tos dont une de l’auteure (plas­ti­cienne et haï­kuiste par ailleurs, ain­si qu’on le découvre sur son site), dont l’écriture presque pon­gienne n’est pas sans attrait – à titre d’exemple, ce final de Les Ronces :

Elles vam­pi­risent de leurs filandres robustes un sol acquis à leur cause depuis des années et ne comptent pas lais­ser le ter­rain, tel un can­cer, jamais en rémis­sion, tou­jours en dépla­ce­ment !

Les ronces pourpres
coriaces sous un gel vif
Les lèvres bleuies

Suivent les textes d’Arnaud Leconte, Michel Lamart, Vital Lahaye et Miloud Keddar : puis l’écriture baroque et pré­cieuse de Nicolas Jaen, évo­quant avec de belles images le couple dans une série de varia­tions sur l’amour, Georges Jacquemin, avec de brefs poèmes-sen­sa­tions médi­tant sur le “rien” (“Il faut bien que quelqu’un se dévoue /​ Aux œuvres du rien”), Leafar Izen, François Ibanez ; et encore Bie Hu, Sandrine Davin, Pietro Chiara, auteur ita­lien dont la tra­duc­tion d’une nou­velle, extraite de L’Uovo al cia­nu­ro, pré­sente un monde qui semble aus­si dys­to­pique que Les Falaises de Marbre d’Ernst Junger.

Feuilletant dans l’ordre, je trouve Muriel Carrupt et Francesca Caroutch – et je découvre les magni­fiques poèmes d’amour de Terze Caf, la seule, avec sa tra­duc­trice, Sandrine Traïda, à béné­fi­cier d’une note bio­gra­phique et de textes bilingues – kurde/​français.

Depuis des dizaines d’années
Dans mes paumes
Je fais don d’amour
(…)
Je pleure pour ma mère… Seulement.
Cette mère lumi­neuse aux paumes rem­plies d’amour,
Elle est morte dans la soli­tude.

Après Alexis Buffet, et une série d’Alain Brissiaud – ode à la femme per­due – “Sois dési­reuse, ô ma pro­té­gée”, d’autres poètes encore, évo­quant la soli­tude, l’oiseau du poète, “Les choses qu’on ne dit pas”, et une émou­vante nou­velle de Laureline Amanieux “Le Chant de la mer”. C’est à la fin du recueil que le lec­teur ren­contre la voix de Patrick Breno, qui dans son édi­to évoque “la longue mala­die de lire” – on pour­rait dire de re-lire, tant ce numé­ro tend des tra­verses qui font réson­ner les textes selon le point de départ qu’on choi­sit.

 


Notes

  1. En 2012, le prix de la presse poé­tique pari­sienne, en 2015, le “Godefroid “Culture” de la Province du Luxembourg, ain­si que le prix Cassiopée du Cénacle euro­péen à Paris[]

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Marilyne Bertoncini

Marilyne Bertoncini, co-res­pon­sable de la revue Recours au Poème, doc­teur en Littérature, spé­cia­liste de Jean Giono, col­la­bore avec des artistes, vit, écrit et tra­duit de l’anglais et de l’italien. Ses textes et pho­tos sont publiés dans diverses revues fran­çaises et inter­na­tio­nales, dans des antho­lo­gies, et sur son blog :  http://​mino​tau​ra​.unblog​.fr.

Principales publi­ca­tions :

Traductions : 

  • tra­duc­tions de l’anglais (US et Australie) : Barry Wallenstein, Martin Harrison, Peter Boyle (Recours au Poème édi­teurs, 2014 et 2015), Carol Jenkins ( River road Poetry Series, 2016)
  • autres tra­duc­tions :
  • Secanje Svile, Mémoire de Soie, Tanja Kragujevic, édi­tion tri­lingue, Beograd 2015
  • Livre des sept vies , Ming Di, Recours au Poème édi­tions, 2015
  • Histoire de Famille, Ming Di, édi­tions Transignum, avec des illus­tra­tions de Wanda Mihuleac,  juin 2015
  • Instantanés, Eva-Maria Berg, édi­tions Imprévues, 2018

Poèmes per­son­nels : 

  • Labyrinthe des Nuits, suite poé­tique, RaP édi­teur, 2015
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, Encres Vives, avril 2016
  • Aeonde, La Porte, 2017
  • AEncre de Chine, livre-ardoise sur un pro­jet de Wanda Mihuleac
  • Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englou­ti, édi­tions Imprévues, 2017
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence, Jacques André édi­teur , mars 2017
  • L’Anneau de Chillida, L’Atelier du Grand Tétras, 2018
  • Mémoire vive des replis, poèmes et pho­tos de l’auteure, édi­tions “Pourquoi viens-tu si tard?”, novembre 2018
  • Sable, sur des gra­vures de Wanda Mihuleac, Transignum (à paraître mars 2019)

(fiche bio­gra­phique com­plète sur le site de la MEL : http://​www​.​m​-​e​-​l​.fr/​m​a​r​i​l​y​n​e​-​b​e​r​t​o​n​c​i​n​i​,​e​c​,​1​301 )

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