> Aux éditions Henry – Valérie CANAT de CHIZY, Laurent GRISON

Aux éditions Henry – Valérie CANAT de CHIZY, Laurent GRISON

Par |2018-02-05T13:28:33+00:00 16 novembre 2016|Catégories : Essais & Chroniques, Laurent Grison|

 

 

Animateur de la revue Ecrits du Nord, le poète et roman­cier Jean Le Boël est aus­si à la barre des édi­tions Henry, nées en 2005 :  la col­lec­tion de poé­sie se pro­pose de faire décou­vrir au public le plus large une poé­sie contem­po­raine mécon­nue – bien qu'accessible parce que répon­dant à la "fonc­tion essen­tielle de la poé­sie qui est de nous révé­ler le monde et nous-mêmes à tra­vers les mots, c'est-à-dire au besoin en les tra­ver­sant."

75 titres figurent au cata­logue de "La Main aux poètes"1, petite col­lec­tion à jaquette noire, sur papier gla­cé : des livres à petit prix (8 euros), qui tiennent dans la main comme un vrai livre de poche, et qui tiennent aus­si toutes leurs pro­messes. Parmi les titres récents (12 par an, tous éclos en une seule fois, au mois d'octobre) deux recueils, très dif­fé­rents dans la forme et le fond, retiennent aujourd'hui notre atten­tion.

 

*

 

Valérie Canat de Chizy, Je mur­mure au lilas (que j'aime)

 

Patiemment, dis­crè­te­ment, à petites touches dans de minces pla­quettes, Valérie Canat de Chizy (qui est aus­si biblio­thé­caire et col­la­bo­ra­trice de la revue Verso) trace sa route et construit une oeuvre légère et dou­lou­reuse, aus­si trans­pa­rente et par­fu­mée que le "verre menthe" du titre de son blog2. Inlassablement, à tra­vers le bruit des abeilles3 , les murs qui dans l'enfance, l'ont sépa­rée du monde des "enten­dants"4, sa dou­lou­reuse pré­sence au monde5, sa quête de blan­cheur et de pure­té telle qu'elle appa­raît dans le livre d'artiste "L'Etoffe de la nuit", en contre­point des pas­tels de Gilbert Desclaux6, elle inter­roge les bruis­se­ments du silence, ce monde "si beau et mena­çant à la fois. Rassurant et peu­plé d'ombre Protecteur mais incer­tain. Une raie, un requin. Un coup de mâchoire. Sans bruit. Le sang attire d'autres pré­da­teurs."

C'est ain­si que Jean Le Boëls publie, dans la petite col­lec­tion aux cou­ver­tures noires, Je mur­mure au lilas (que j'aime) : il s'agit cette fois de très courtes proses qui pour­suivent le ques­tion­ne­ment de l'auteure, por­té aux choses infimes du quo­ti­dien, au plus près du silence, dans le rap­port aux autres, de l'infra-langue et du "peu d'être" appa­rent de chaque ins­tant, explo­ra­tion de l'ici et main­te­nant ouvrant sur l'infini : depuis le cré­pi­te­ment de la pluie, ou les pupilles d'un chat :

 

"Se deman­der dans ce dia­logue avec le chat, où se situe la fron­tière de moi à lui, de lui à moi. Âme pro­lon­ge­ment de mon âme, espace conti­nu. Sa four­rure res­pire. Son regard, son souffle se perdent à l'intérieur de moi."

 

La réflexion de la poète nous entraîne :

 

"Nous venons tous du silence. (…) Nous n'étions rien. Nous avons ger­mé du silence, sans faire de bruit."

 

Ce silence où retournent les morts, comme son père lon­gue­ment évo­qué dans Poetry, et de nou­veau pré­sent ici : "Dans quelle galaxie baignes-tu. Je t'imagine dans le ciel constel­lé. Une étoile lui­sant fai­ble­ment."

Valérie Canat de Chizy aus­culte, comme avec un scal­pel, le cocon du silence inté­rieur, et les bles­sures du dehors où "des pics de glace trans­per­çaient le corps", les ondes des voix comme coups de bou­toir, et

 

"le silence d'une soli­tude à brûle-pour­point être assise sans rubans pour relier l'un à l'autre la parole comme déta­chée les chairs en lam­beaux lèvres recou­sues gros­siè­re­ment de fil noir et de sang séché."

 

Sans affé­te­rie, sans lyrisme, dans une langue simple, l'auteure se dépouille devant nous : "Parce que le monde part en lam­beaux autour de moi, je m'épluche de l'intérieur". Et le lec­teur se retrouve lui aus­si mis à nu par ces nota­tions crues – par l'étrangeté d'un monde qu'il lui est offert d'explorer de l'intérieur.

 

 

*

 

 

Laurent Grison, Le Chien de Zola

 

 

Par quel bout prendre ce recueil au titre énig­ma­tique ? Annon­cé en sous-titre comme "poème conti­nu", il se com­pose de 8 chants hale­tants, rami­fi­ca­tions tra­çant un che­mi­ne­ment appa­rem­ment non-pré­mé­di­té entre les époques (bio­gra­phiques et his­to­rique) et les lieux (de l'intime à "l'en-dehors" le plus vaste), ouvrant des pistes, des car­re­fours, sur les­quels pré­side peut-être, en lieu d'Hécate et ses chiens, ce "Pimpin/​le chien de Zola à Médan" que l'auteur, avec l'humour déta­ché qui trans­pa­raît tout au long du texte, ne men­tion­ne­ra pour­tant qu'une seule fois, en pas­sant, pour révé­ler qu'il "avait des dents acé­rées /​comme un J'accuse /​ en peluche".

 

Désemparé, le lec­teur, qui cher­che­rait un fil conduc­teur à ce par­cours, né de la matière encreuse des lettres sur le papier – "animelles/d'encre/noire// trace encrassée/​ poudreuse/​neige de terre/​/​". Cet alpha­bet jeté dans le désordre, dans un mal­lar­méen "hasard ingénieux/​du dé"(p.17) s'ordonne dans l'entropie qui l'essaime, "erra­flures d'errafleur /​ rature de ratons /​ grif­fures de griffons/​/​… " On le voit, Laurent Grison fait la part belle aux sono­ri­tés, dans un pro­cé­dé d'écriture presqu'automatique, lais­sant le champ libre aux signi­fiants qui vont, c'est cer­tain, peu à peu, remon­ter des pro­fon­deurs vers les signes, "palimp­seste d'un ici-bas/ où l'invisible/devient visible/​/​".

 

Souterrain, et sans fil direc­teur, c'est en fait un par­cours rhi­zo­ma­tique que le poète nous invite à pour­suivre. Le mot est reven­di­qué dans le titre même du sep­tième des chants. On pense, bien sûr, au concept de Gilles Deleuze7 : ce rhi­zome qui se consti­tue de proche en proche comme une série de frag­ments sans hié­rar­chie, sans début ni fin pré­éta­blis, dont la pro­gres­sion est chao­tique, aléa­toire, variable selon le point de vue adop­té, tou­jours sus­cep­tible d'autres rami­fi­ca­tions… Rhizome mul­tiple, foi­son­nant, poly­morphe, comme le réel. Comme l'imaginaire. Comme la poé­sie.

 

Et je reviens à Pimpin, puisque la lec­ture rhi­zo­ma­tique auto­rise ces retours, les brusques chan­ge­ments, et les pro­lon­ge­ments : ce chien aux dents de peluche ne rap­pelle-t-il pas l'exemple pré­cis que Deleuze donne de ce qu'il appelle rhi­zome, à l'oeuvre chez Virginia Woolf, à par­tir de la figure inédite du chien-rue : « Le chien maigre court dans la rue, le chien maigre est la rue »8 ? Se pour­rait-il que le chien de Zola (qui appa­raît sur cer­taines des pho­tos de Médan, muet témoin des soi­rées qui s'y tinrent) soit ain­si l'habile – et tue – mise en abîme du pro­jet total de ce recueil, à par­tir duquel fon­der la lec­ture ? Je pense éga­le­ment ici au brillant concept d'orbialisation9 créé, dans une autre de ses vies (car Laurent Grison est aus­si his­to­rien de l'art, cri­tique d'art et essayiste), par le poète, à par­tir d'une ana­lyse spa­tiale de la place Navone, défi­nie comme le point (le car­re­four) intem­po­rel où se réunissent et d'où rayonnent tous les lieux et les époques. C'est l'image aus­si que pré­sente ce livre évo­qué dans le chant inti­tu­lé "Le Bousculement des temps" :

 

le très grand livre
des très grandes heures
est mys­té­rieux

dérou­lé
il contient
les conjonc­tions du monde

enrou­lé
il ne rem­plit même pas
le creux de ta main"

 

 

Ce petit livre éga­le­ment, sous l'égide – la garde ? – de Pimpin, aus­si pré­sent qu'inexistant, mène le lec­teur, "visi­teur fan­tôme", dans un voyage en archi­pel, dans "un pay­sage mental/​sans repère/​/​ un topos de nulle part/​dont la forme a été gommée/​sur l'unique plan d'ancolie (…)" – dans des sou­ve­nirs de sou­ve­nirs, "le bous­cu­le­ment des temps", la guerre, et les images égré­nées de l'enfance, pas­sant des châ­teaux de sable éphé­mères sur un rivage qui convoque Baudelaire à des images d'apocalypse :

 

"un jour
d'éternité
le char­don refleu­ri­ra

sur les os des bêtes
dans les yeux fos­si­li­sés
des hommes

sur la plaine
grouillent
les lom­brics

ils net­toient la terre
grattent l'esprit
des morts-pour-rien (…)"

 

Inépuisable, le recueil se clôt sur ces vers :

 

"moi je veux filer
infi­ni­ment
le fir­ma­ment"

 

Reste au lec­teur à reprendre, ébloui, son explo­ra­tion infi­nie, dans les "labyrinthes/​à jamais inache­vés" de la poé­sie de Laurent Grison.

 

— —  —  —  —  —  —  —  —  —  —  —  — —

Notes :

 

1  – "notre col­lec­tion la plus récente, La Main aux Poètes, (…) pro­pose une autre façon d’aborder la poé­sie : non par cha­pelle, mais par inlas­sable curio­si­té. Les livres n’y ont pas de pré­face, pas d’éléments bio­bi­blio­gra­phiques : le texte, d’abord le texte. On doit pou­voir s’offrir chaque semaine un ouvrage à six euros, com­pa­gnon du quo­ti­dien, ren­contre sur notre che­min, comme on achète un maga­zine." : Sur le site de la revue Terre à Ciel http://​ter​rea​ciel​.free​.fr/​a​r​b​r​e​/​e​d​h​e​n​r​y​.​htm

2 – "Verre Menthe, tra­jec­toire poé­tique"http://​ver​re​menthe​.blog​spi​rit​.com/

4 – Poetry, 2015, Jacques André édi­teur, col­lec­tion "In Arcadia",92 p. , 11 euros.

5Valérie Canat de Chizy, Créer l'ouvert, avec la repro­duc­tion d'un des­sin à la plume de Tanguy Dohollau, édi­tions de l'Atlantique, col­lec­tion Phoibos, 2011, 46 p. 14 euros.

6Valérie Canat de Chizy, L'étoffe de la nuit : livre d'artiste pas­tels de Gilbert Desclaux. 2016

7 – « Rhizome », titre d'un article publié en 1976, deve­nu par la suite l'introduction de Mille Plateaux (1980)

8Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille Plateaux, p. 321

9  – Figures fer­tiles. Essai sur les figures géo­gra­phiques dans l’art occi­den­tal, Éditions Jacqueline Chambon (Actes Sud), col­lec­tion « Rayon art », 2002. (troi­sième par­tie, « Le prin­cipe d’orbialisation », pages 177 à 224).

 

 

mm

Marilyne Bertoncini

Marilyne Bertoncini, co-res­pon­sable de la revue Recours au Poème, doc­teur en Littérature, spé­cia­liste de Jean Giono, col­la­bore avec des artistes, vit, écrit et tra­duit. Ses textes et pho­tos sont publiés dans diverses revues fran­çaises et inter­na­tio­nales, et sur son blog : 
http://​mino​tau​ra​.unblog​.fr.

Principales publi­ca­tions : 

  • tra­duc­tions de l’anglais (US et Australie) : Barry Wallenstein, Martin Harrison, Peter Boyle (Recours au Poème édi­teurs, 2014 et 2015), Carol Jenkins ( River road Poetry Series, 2016)
  • Secanje Svile, Mémoire de Soie, Tanja Kragujevic, édi­tion tri­lingue, Beograd 2015
  • Livre des sept vies , Ming Di,  Recours au Poème édi­tions, 2015
  • Histoire de Famille,  Ming Di, édi­tions Transignum, avec des illus­tra­tions de Wanda Mihuleac,  juin 2015

Poèmes per­son­nels

  • Labyrinthe des Nuits, suite poé­tique, RaP édi­teur, 2015
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, Encres Vives, avril 2016
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence,  Jacques André  édi­teur, 2017
  •  Aeonde, La Porte, 2017
  • AEncre de Chine, livre-ardoise sur un pro­jet de Wanda Mihuleac
  • Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englou­ti, édi­tions Imprévues, 2017
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence, Jacques André édi­teur , mars 2017.
  • L’Anneau de Chillida, L’Atelier du Grand Tétras, 2018
  • Sable, sur des gra­vures de Wanda Mihuleac, Transignum (à paraître)

(fiche bio­gra­phique com­plète sur le site de la MEL : http://​www​.​m​-​e​-​l​.fr/​m​a​r​i​l​y​n​e​-​b​e​r​t​o​n​c​i​n​i​,​e​c​,​1​301 )

X