> Giancarlo Baroni : I Merli del giardino di San Paolo /​ Les Merles du Jardin de San Paolo (extraits)

Giancarlo Baroni : I Merli del giardino di San Paolo /​ Les Merles du Jardin de San Paolo (extraits)

Par |2018-11-11T08:29:32+00:00 5 novembre 2018|Catégories : Essais & Chroniques, Giancarlo Baroni|

tra­duc­tion : Marilyne Bertoncini

Auteur recon­nu, mais poète dis­cret, et cha­leu­reux, Giancarlo Baroni nous a confié cet auto­por­trait qui nous semble la meilleure intro­duc­tion à la décou­verte de son oeuvre,  toute de légè­re­té, d’humour et de sagesse, à tra­vers ces quelques poèmes tirés de l’ouvrage “I Merli del giar­di­no di San Paolo e altri ucel­li”1

 

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Une béa­ti­tude incer­taine 2

Mon pre­mier livre en 1990, à 37 ans, était un recueil extra­va­gant de poé­sie conte­nant quelques vers imper­ti­nents, dont le titre étrange était ; Enciclopatia. L’introduction du livre consis­tait en cette sorte de devi­nette : “Un poé­sie dans le tiroir est un mor­ceau du tiroir. Que sera une poé­sie sor­tie du tiroir?” Après tant d’années, je ne le sais tou­jours pas, et même, mes idées sont aujourd’hui plus confuses qu’alors. Et puis, en vieillis­sant, il vaut mieux ne pas trop s’interroger ou se tour­men­ter, au risque de finir comme ce mille-pattes qui, après s’être lon­gue­ment deman­dé com­ment se mou­vaient simul­ta­né­ment tous ses petits membres, ne réus­sit plus à  mar­cher.

©pho­to by stu­dio infraor­di­na­rio

 

Il y a eu une période, aux alen­tours de la cin­quan­taine, où je me suis posé quelques ques­tions, et don­né quelques réponses à pro­pos de ma pas­sion pour l’écriture et la poé­sie. Parce qu’il s’agit bien de pas­sion intense et réelle. Comme le sait chaque écri­vain, pour l’avoir éprou­vé lui-même, la pas­sion pour l’écriture a le double visage de Janus, d’un côté, joie, plai­sir, enthou­siasme – de l’autre, fatigue, amer­tume  et stress ; d’un côté, la poé­sie te donne, de l’autre, elle te prend. Mais glo­ba­le­ment, les satis­fac­tions sont net­te­ment supé­rieures aux dés­illu­sions. J’ai inti­tu­lé un petit volume de réflexions lit­té­raire Une Incertaine béa­ti­tude. C’est tout à fait mon état d’âme quand j’écris : une béa­ti­tude incer­taine, par­fois instable et pré­caire, mais tou­jours une béa­ti­tude.

Une phrase de Thomas Mann qui me frappe par sa pré­ci­sion syn­thé­tique se réfère à la créa­tion artis­tique : “connaître en pro­fon­deur et repré­sen­ter en beau­té.” Que peut-on ajou­ter ? Connaissance et beau­té, union idéale et dans le même temps presqu’irréalisable.  En lit­té­ra­ture, je suis aus­si très atti­ré par la légè­re­té, c’est elle qui m’a pous­sé à écrire tant de vers sur les oiseaux, sur ces créa­tures ailées mes­sa­gères entre ciel et terre : poé­sies désor­mais dans le recueil récem­ment réim­pri­mé, com­plé­té et ill­lus­tré, des “Merles dans le jar­din de san Paolo et autres oiseaux”. En obser­vant les oiseaux, à la longue on cap­ture la gamme de cou­leurs de leurs plu­mages, la varié­té des chants et des com­por­te­ments. Parfois, ils sau­tillent sur un pré avec une telle légè­re­té qu’ils effleurent le sol, par­fois ils se cachent dans l’épaisseur du feuillage, t’observent du haut d’une branche, et sou­dain s’envolent plus loin, et qui sait où. Grâce à eux, j’ai appris à mul­ti­plier les points de vue, les pers­pec­tives, les angles, les regards.

J’avoue que j’ai ten­dance à oublier faci­le­ment : à sou­ve­nir qui entre, un autre aban­donne l’archive de ma mémoire  – une archive-maga­sin archi-pleine et d’une piètre capa­ci­té. Les livres que j’écris, les pho­tos que je prends, m’aident à me sou­ve­nir. Les livres retiennent et fixent sur la page des pen­sées, des sen­ti­ments et des réflexions, les pho­tos (et pho­to­gra­phier est moins une pas­sion qu’un passe-temps) conservent des images, sur­tout de lieux, qui autre­ment s’effaceraient.

Dans mes vers, je n’aime pas par­ler de moi ouver­te­ment. Ma vie n’est guère inté­res­sante, ma mémoire assez lacu­naire. Je pré­fère par­ler d’autres per­sonnes et per­son­nages, éta­blir avec eux un contact, une rela­tion, un échange, racon­ter des his­toires et des évé­ne­ments qui les concernent, me confondre avec eux, me mettre à leur place, regar­der le monde à tra­vers leurs yeux et les faire s’exprimer direc­te­ment. Ils peuvent être voya­geurs et explo­ra­teurs (l’un de mes recueils s’intitule Les Âmes de Marco Polo), héros mythiques (Ulysse en pre­mier), des scien­ti­fiques (sur­tout Darwin), une série de peintres (de Masaccio à Basquiat), des indi­vi­dus quel­conques, comme la pro­ta­go­niste de ces vers, aux prises avec le rite quo­ti­dien du café :

 

Elle se met à la fenêtre

sirote son café béate

comme si se trou­vait devant elle

non l’avenue aux mille autos

mais un golfe aux mille voiles.

 

©Giancarlo Baroni

Il Peso dei vostri corpi

 

È cosi popo­la­to ques­to giar­di­no

di voi pas­se­ri che bec­chet­tate.

Saltellate di fre­quente, qualche vol­ta vi rin­cor­rete

sopra uno stra­to di foglie secche,

 

mentre il rumore che vi cos­tringe a fer­mar­vi

fis­san­do davan­ti a voi

è quel­lo dei pas­si, e del peso dei vos­tri cor­pi

quan­do sfio­ra­ta la ter­ra neanche vi appog­giate.

Le Poids de vos corps

 

Il est si peu­plé par vous ce jar­din

vous pas­se­reaux qui bec­que­tez.

Vous sau­tillez sou­vent, par­fois vous pour­sui­vant

sur une couche de feuilles sèche,

 

tan­dis que le bruit qui vous fait vous arrê­ter

les yeux fixés devant vous

est celui des pas, et du poids de vos corps,

quand vous frô­lez la terre sans même vous poser.

*

 

Voci

 

Qualche vol­ta vi nas­con­dete die­tro le nuvole

facen­do fin­ta di essere scom­par­si.

Allora noi cer­chia­mo dap­per­tut­to

vi pre­ghia­mo di tor­nare

inven­tia­mo mille pro­messe.

Là in alto intan­to voi ve la ridete

di noi che gri­dia­mo

che fin­gia­mo di invo­car­vi comme osses­si.

*

ce ne infis­chia­mo del­la neb­bia

che foria­mo col bec­co

oppure graf­fia­mo con le unghie

così da volare dall’altra parte.

Attraverso la neb­bia inviate

comunque fino qui le vostre voci

di cui a fati­ca com­pren­dia­mo

la vera pro­ve­nien­za.

 

*

 

Voix

 

Parfois vous vous cachez der­rière les nuages

Feignant d’avoir dis­pa­ru.

Alors nous vous cher­chons par­tout

vous priant de reve­nir

nous inven­tons mille pro­messes.

Là-haut pen­dant ce temps vous vous moquez

de nous qui crions

qui fei­gnons de vous invo­quer comme des obsé­dés.

 

*

On s’en moque du brouillard

que nous forons de notre bec

ou que nous égra­ti­gnons des ongles

pour voler de l’autre côté.

 

A tra­vers le brouillard vous envoyez

de toute manière jusqu’ici vos voix

dont avec dif­fi­cul­té nous com­pre­nons

la véri­table pro­ve­nance.

 

*

©Giancarlo Baroni

 

Sguardi

 

Vi por­gete dal cor­ni­cione

e come un tuf­fa­tore

vi pre­pa­rate al sal­to.

Dietro le finestre

ria­pro­no gli occhi dopo quel­la cadu­ta

i più gio­van­ni fra i nos­tri spet­ta­to­ri.

*

Guardate dis­tra­ta­mente altri colom­bi

fis­sare di fronte a se dai cor­ni­cio­ni.

Ma i nos­tri sguar­di si scon­tra­no più lon­ta­no

e rim­bal­za­no sulle tegole come proiet­ti­li.

 

*

 

 

Regards

Perchés sur la cor­niche

comme un plon­geur

vous vous pré­pa­rez à sau­ter.

Derrière les fenêtres

ils rouvrent leurs yeux après cette chute

les plus jeunes de nos spec­ta­teurs.

Vous regar­dez dis­trai­te­ment d’autres colombes

les yeux fixés devant elles sur les cor­niches.

Mais nos regards se heurtent plus loin

et rebon­dissent sur les tuiles comme des pro­jec­tiles.

 

*

Una Geografia celeste3

Il reti­co­lo celeste defi­nisce

una geo­gra­fia incon­sue­ta.

All’apparenza rette lan­ciate a per­di­ta,

paral­lele idea­li, spi­go­li levi­ga­ti

e volu­mi qua­dra­ti e rare­fat­ti. Ma die­tro

una cater­va di curve e devia­zio­ni,

non un labi­rin­to

ma una geo­me­tria di scar­ti

di gal­le­rie sboc­ciate su radure

di cro­ce­via e di fughe.

La morte qui non saprà sco­var­ti.

*

Vuoi andare

inse­guire le tras­pa­renze delle nuvole

gli invi­ti roves­cia­ti all’orizzonte

e i segna­li in fuga sulle strade.

Scappando ver­so il cie­lo

la spi­rale ser­vi­ra

a dise­gnare il viag­gio

infi­ni­ta. Con te

aero­pla­no del­la tua vita.

*

 

 

 

 

 

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©Giancarlo Baroni

 

 

 

 

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In ques­to spa­zio sen­za un cen­tro

né dei per­cor­si cer­ti

il vuo­to ti attra­ver­sa.

È una ter­ra di crepe

con delle rocce incise dal disor­dine

e poca vege­ta­zione

però il cie­lo

il cie­lo dav­ve­ro come un aqui­lone.

*

Ai confi­ni fra la ter­ra e il cie­lo

gal­leg­gia il tuo sofà.

Quando lo sgo­men­to per le cose ti cat­tu­ra

o la ver­ti­gine fati­co­sa di un addio,

vol­teg­gi den­tro l’aria rag­giun­gen­do­lo.

Allora proiet­ti sul sofà

l’angolo alle­gro del­la tua memo­ria

ogni vol­ta final­mente rin­gra­zian­do

quan­ti hai ama­to.

E un mat­ti­no intor­pi­di­to e ruvi­do.

La neb­bia si pro­pa­ga come un suo­no fan­go­so

la eco conte­nu­ta delle foglie

i loro bri­vi­di. Dentro l’aria

gli odo­ri del­la ter­ra si sol­le­va­no

a mac­chie e spi­ra­li. Nello sfon­do

comin­cia ades­so il tem­po a dila­tar­si.

 

Une Géographie céleste4

 

La résille céleste défi­nit

une inso­lite géo­gra­phie.

En appa­rence des filets lan­cés à perte de vue,

paral­lèles idéaux, angles émous­sés

et volumes car­rés et raré­fiés. Mais der­rière

un fouillis de courbes et de dévia­tions,

pas un laby­rinthe

mais une géo­gra­phie de dévia­tions

de gale­ries ouvertes sur des clai­rières

de croi­se­ments et de fuites.

La mort ici ne pour­ra te décou­vrir.

*

Tu veux par­tir

suivre les trans­pa­rences des nuages

les invites ren­ver­sées à l’horizon

et les signaux en fuite sur les rues.

T’échappant vers le ciel

la spi­rale ser­vi­ra

À des­si­ner le voyage

infi­ni. Avec toi

aéro­plane de ta vie.

*

 

 

 

Dans cet espace sans un centre

ni des par­cours assu­rés

le vide te tra­verse.

C’est une terre de fis­sures

aux roches inci­sées par le désordre

et une maigre végé­ta­tion

pour­tant le ciel

le ciel tout à fait comme un cerf-volant.

*

Aux confins de la terre et du ciel

flotte ton sofa.

Quand te sai­sit la ter­reur pour les choses

ou la fatigue ver­ti­gi­neuse d’un adieu,

tu volète dans l’air en le rejoi­gnant.

Alors tu pro­jettes sur le sofa

l’angle allègre de ta mémoire

remer­ciant haque fois fina­le­ment

ce que tu as aimé.

C’est un matin gourd et rude.

Le brouillard se pro­page comme un son fan­geux.

L’écho conte­nu des feuilles

leur fris­son. Dans l’air

les odeurs de la terre se sou­lèvent

sous forme de taches ou de spi­rales. Au fond

le temps main­te­nant com­mence à se dila­ter

 

©Giancarlo Baroni


Notes

  1. I Merli del giar­di­no di San Paolo e altri uccel­li, ed. Grafiche Step, 2016, 80p., 10€ – livre en cours de tra­duc­tion. []
  2. auto­por­trait de Giancarlo Baroni publié sur “Socio del mese dell’Associazione CulturaleCooperativa Letteraria che cura il pro­get­to del­la rivis­ta Fuori Asse”[]
  3. Una Geografie Celeste richia­ma e com­men­ta le imma­gi­ni foto­gra­fiche dell’amico Giovanni Greci[]
  4. Une Géographie céleste évoque et com­mente les images pho­to­gra­phiques de l’ami Giovanni Greci[]

mm

Marilyne Bertoncini

Marilyne Bertoncini, co-res­pon­sable de la revue Recours au Poème, doc­teur en Littérature, spé­cia­liste de Jean Giono, col­la­bore avec des artistes, vit, écrit et tra­duit de l’anglais et de l’italien. Ses textes et pho­tos sont publiés dans diverses revues fran­çaises et inter­na­tio­nales, dans des antho­lo­gies, et sur son blog :  http://​mino​tau​ra​.unblog​.fr.

Principales publi­ca­tions :

Traductions : 

  • tra­duc­tions de l’anglais (US et Australie) : Barry Wallenstein, Martin Harrison, Peter Boyle (Recours au Poème édi­teurs, 2014 et 2015), Carol Jenkins ( River road Poetry Series, 2016)
  • autres tra­duc­tions :
  • Secanje Svile, Mémoire de Soie, Tanja Kragujevic, édi­tion tri­lingue, Beograd 2015
  • Livre des sept vies , Ming Di, Recours au Poème édi­tions, 2015
  • Histoire de Famille, Ming Di, édi­tions Transignum, avec des illus­tra­tions de Wanda Mihuleac,  juin 2015
  • Instantanés, Eva-Maria Berg, édi­tions Imprévues, 2018

Poèmes per­son­nels : 

  • Labyrinthe des Nuits, suite poé­tique, RaP édi­teur, 2015
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, Encres Vives, avril 2016
  • Aeonde, La Porte, 2017
  • AEncre de Chine, livre-ardoise sur un pro­jet de Wanda Mihuleac
  • Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englou­ti, édi­tions Imprévues, 2017
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence, Jacques André édi­teur , mars 2017
  • L’Anneau de Chillida, L’Atelier du Grand Tétras, 2018
  • Mémoire vive des replis, poèmes et pho­tos de l’auteure, édi­tions “Pourquoi viens-tu si tard?”, novembre 2018
  • Sable, sur des gra­vures de Wanda Mihuleac, Transignum (à paraître mars 2019)

(fiche bio­gra­phique com­plète sur le site de la MEL : http://​www​.​m​-​e​-​l​.fr/​m​a​r​i​l​y​n​e​-​b​e​r​t​o​n​c​i​n​i​,​e​c​,​1​301 )

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