> Muriel STUCKEL, Du ciel sur la paume.

Muriel STUCKEL, Du ciel sur la paume.

Par | 2018-05-22T13:37:46+00:00 9 décembre 2016|Catégories : Critiques|

 

 

Le titre sin­gu­lier de Muriel Stuckel dit toute l'aspiration folle et para­doxale du poète : tenir dans le creux de la paume/​poème tout  l'infini du ciel… Le poème s'y fait aile sous la plume qui le trace, sous la main qui le tisse, qui tresse les motifs d'une musique toute en contre­points, jaillie des touches noires et blanches qu'elle frappe-caresse. Composé en effet comme une suite musi­cale, ain­si que le sou­ligne Pierre Dhainaut dans la très belle pré­face à ce recueil, entre pré­lude et finale, les poèmes sont regrou­pés en 7 mou­ve­ments, comme une "par­ti­tion pour main de poète".

Les titres évoquent d'abord la nais­sance du poème, arra­ché de la "spi­rale de l'obscur", puis confron­té à la "feuille d'albâtre" où le couche la main… La vio­lence de ce début, entre arra­che­ment, creu­se­ment

 

"pliures
              ratures
                          mor­sures

 

pour ébré­cher l'espace
            trouer le temps"

 

s'oppose à l'immatérialité  des mots-flo­cons, pous­sière, syl­labes inco­lores, aile, plume, palme ou éven­tail de lignes, ain­si extraits du néant, prêts à l'envol.

Toutefois, une autre trame par­court le recueil ( et l'on rap­pel­le­ra le très bel essai que l'auteure vient de consa­crer à l'esthétique de la trame dans la poé­sie d'Angèle Paoli) : la poète tresse les méta­phores du tis­sage, de la cou­ture :

 

"de mes doigts pres­sant plume
je relie sur­face et pro­fon­deur

pour mieux les confondre"

 

Elle réa­lise ain­si, sous les yeux du lec­teur, point par point, une éton­nante bro­de­rie, d'une pré­cio­si­té toute mal­lar­méenne, où les mots étin­cellent dans un ver­tige – "une ivresse d'espace" – qui tra­verse les vers ten­dus vers leur envol, depuis la très maté­rielle, très sen­suelle, condi­tion de leur écri­ture :

 

"mes purs ongles
au plus pro­fond
dédient leur nacre

gor­gé d'encre
la feuille de chair
sou­dain vacille

entre le silence et l'éclat

le nuage et le ciel
la pluie et l'embellie

pur cli­que­tis de signes

où la dis­so­nance
ne cesse de s'abolir"

 

La pré­cio­si­té de son chant n'est en rien vaine ou gra­tuite : la poète a l'ambition de "recons­tel­ler le lan­gage", de "rendre vives les paroles dégelées/​ que mur­mure l'intime". Et elle le fait avec une pré­ci­sion toute phé­no­mé­no­lo­gique, dévoi­lant couche après couche, geste après geste, les dif­fé­rents plans d'une réa­li­té qui plonge au coeur du plus intime, du plus inef­fable. Muriel Stuckel convoque aus­si bien  les figures tuté­laires d'Octavio Paz, Rilke, Claudel et Paul Auster, ou Valère Novarina, Beckett et Bonnefoy … en épi­graphe des dif­fé­rents cha­pitres, qui  semblent écrits aus­si comme dans un état de rêve­rie éveillée, dans le sus­pens d'une ins­pi­ra­tion, au sens propre du terme : on y sent les mots cir­cu­ler dans l'espace, entre le néant d'où ils naissent et la conscience de la pleine page où le lec­teur  per­çoit l'auteure, vibrante, ouverte aux moindres signes du verbe qui "pal­pi­te­ra" ; l'abeille du mot s'y sub­sti­tue au flo­con ou à l'étoile, les ailes mor­do­rées d'un sca­ra­bée naissent sans doute d'une plume trem­pée dans l'encre, obéis­sant à la "paume nue /​ paume lune /​ où le ciel se dilue", dans une magique dérive méta­pho­rique, où l'écriture devient danse, envol sans cesse du corps qui retombe, comme la main bro­deuse entre­lace les motifs, ou la main musi­cienne, sur les touches d'un pia­no.

 

"Main de musique
main de poé­sie
ailes jumelles nous sommes
à l'heure de som­brer dans la tombe

à jamais reliées par le souffle gla­cé"

 

L'exploration cho­ré­gra­phique de la genèse du poème, cette ode au corps mal­léable des mots, ode à la main qui les pétrit, se ren­verse alors, devient requiem dans la der­nière par­tie – qui éclaire la dédi­cace du recueil, " à Mizzi (…) à jamais vive". L'expérience de la perte semble bri­ser l'élan vital du poème "De notre oeuvre ache­vée /​ de son intui­tion par­ta­gée /​/​ le ciel sur la paume /​ sera le masque mor­tuaire" écrit la poète. Mais le livre-paume devient arche de mémoire  aus­si ; les mots retournent à l'ombre du néant, l'amie de longue date devient "Eurydice à jamais"ii

Les beaux chants de Muriel Stuckel sont ponc­tués des encres pleine page d'Hélène Baumel, où la sépia de l'écriture cal­li­gra­phie des cha­mar­rures sombres sur un mael­ström de cou­leurs s'élançant, depuis les pro­fon­deurs noc­turnes de la gamme des bleus et des vio­lines, vers la blan­cheur d'une aube ori­gi­nelle – qui est aus­si celle de la page où se prend le poème :

 

" Cousu main le poème

il m'échappe se fau­file
d'un point car­di­nal à l'autre

cou­su main le poème
je goûte l'idée blanche de l'aube
toutes mes pous­sières je dif­fuse

en un geste d'abandon cos­mique"

 

*

 

mm

Marilyne Bertoncini

Marilyne Bertoncini, cores­pon­sable de la revue Recours au Poème, doc­teur en Littérature, spé­cia­liste de Jean Giono, col­la­bore avec des artistes, vit, écrit et tra­duit.
Ses textes et pho­tos paraissent dans diverses revues fran­çaises et inter­na­tio­nales, et sur son blog mino​tau​ra​.unblog​.fr.

Ses tra­duc­tions de poètes anglais et aus­tra­liens et son recueil, Labyrinthe des Nuits, sont parus chez Recours au Poème édi­teurs, comme sa tra­duc­tion des poèmes de Ming Di, Livre des 7 Vies, et Histoire de Famille, illus­trés par Wanda Mihuleac, aux édi­tions Transignum en mars 2015.

Une pre­mière ver­sion de La Dernière Oeuvre de Phidias est parue en 2016 chez Encres Vives.

Dernières publications

  • Æncre de Chine, livre ardoise avec Wanda Mihuleac, édi­tions Transignum, 2016
  • La Dernière œuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence, Jacques André édi­teur, 2017
  • Aeonde, La Porte, 2017,
  • Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englou­ti, édi­tions Imprévues, 2017
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