> 12 POÈMES DE JEAN ROUSSELOT choisis par Christophe Dauphin

12 POÈMES DE JEAN ROUSSELOT choisis par Christophe Dauphin

Par | 2018-05-23T12:42:52+00:00 23 octobre 2013|Catégories : Blog|

 

MIRACLE

Miracle d’être en vie
Et d’avoir sai­gné
D’être un homme sans parents
Pourvu de mots pour le dire

Miracle d’avoir des mains de chair
Et que tout conti­nue
Au niveau du drap rêche et du che­veu per­du :
Mes remords plan­tés en moi
Comme les feux d’un navire
Et mes muscles qui conspirent
Dans les puits rouges de ma voix

Douceur d’apprendre que ma mort
N’est qu’on oiseau per­ché sur mes éclats de rire
Qu’elle me doit son grain
Qu’elle est encore ma vie.

  (Poème extrait de Le Poète res­ti­tué, Le Pain blanc éd., 1941).

 

JUIN
(Extrait)

À Gabriel Audisio
(..)
Deux pierres scel­lées,
Une main de suie,
La treille brû­lée,
Un bras qui sup­plie…

Du fond des temps, la Mort aspi­rait la Démence.
Contre ses dents ser­rées écu­maient les pla­teaux.
Les routes, les enclos bar­bouillés de romance
Tournoyaient à la grille ain­si que des cou­teaux.
Fracassés, l'os à nu, bar­be­lés de racines,
De sources écla­tées, de coutres impor­tuns,
Infernal quel typhon, de sa poigne d'airain,
Les matait, les pres­sait, les pous­sait dans l'abîme ?
Quel ange, sans trom­pette et sans dra­pés pesants,
Avait posé le pied sur les ter­riers de glaise,
Les chaumes ébré­chés qu'épellent les fai­sans,
Les cou­chants qu'une vitre accroche à la cimaise
Et, sitôt des­cen­du dans la vieille cha­leur
Qui plaque notre souffle au flanc roux de la terre,
Fouillant comme l'on fouille au hasard des vis­cères.
Avait tran­ché le chanvre, invi­sible au haleur,
Qui depuis tou­jours noue aux vignes les her­bages,
Le che­min qui che­vrote au tartre des vil­lages,
Le cotre à l'aventure aux marges du jusant,
Les pavois de l'automne aux seigles fré­mis­sants,
Et fait sou­dain la nuit sur une for­ce­rie
Où l'homme était le cerf et l'ange la furie ?

(…)
Deux pierres scel­lées,
Une main de suie,
La treille brû­lée,
Un bras qui sup­plie…

Vint le glas. Descendit l'Archange et sa fureur.
Sur les berges du sang, giflées d'ailes de fer,
Au fron­ton des manoirs, désuets sous l'éclair,
À quoi pou­vait ser­vir qu'il fût encor des fleurs ?
Lui-même, le soleil, pou­vait-il n'être encore
Qu'un grand liseur tour­nant les pages sur les monts
Alors que les plas­mas s'ouvraient au nécro­phore
Et que l'air appre­nait son tra­vail au pou­mon ?
Regard, étais-tu fait pour gui­der dans la fange
La foule en noirs caillots fuyant la pluie de feu ?
Main de femme, était-il écrit dans ta louange
Qu'un jour tu bran­di­rais le fanal et l'épieu ?

(…)
Deux pierres scel­lées,
Une main de suie,
La treille brû­lée,
Un bras qui sup­plie…
De lourdes fleurs de chair cou­ronnent les murailles
Comme les éten­dards atroces de l'été.
Entre les che­vaux morts, les canons démâ­tés,
L'habitude en lam­beaux cherche son atti­rail…
Mais, sans hâle, une plaie sai­gnante à son côté,
Un grand corps téné­breux s'avance à sa ren­contre
Et, tous deux s'épaulant, marchent dans la clar­té
Vers la bête de feu que masquent les décombres.
Et peut-être demain le monstre ter­ras­sé
Contraint de rega­gner les fonds boueux de l'âme,
Le Verbe, renais­sant comme l'herbe aux fos­sés,
Nous ren­dra-t-il les clefs fra­giles de la fable ?

     (Poème extrait de Le Sang du ciel, Seghers, 1944).

 

 

LE PAIN SE FAIT LA NUIT

         à Jean Bouhier

La nuit, dans des fau­bourgs délayés par la pluie,
J’ai mar­ché sur l’asphalte avec des incon­nus
Qui tenaient bon, qui se tai­saient
Qui m’acceptaient tel que je suis.
Le jour venu, j’ai vu des hommes par mil­liers,
Sans mot dire, comme des plantes,
Recouvrir la marelle inerte de la terre
Et celle, absurde, de mes songes.

Et j’ai sen­ti que je ger­mais dans ce silence,
Qu’on atten­dait mon grain, que je n’étais pas seul
Puisque j’avais des mains pour prendre et pour don­ner.

Depuis, je ne sais plus si j’écris un poème
Ou si je fais aller la cloche de mon cœur
Sous l’océan des mots gâtés par la mémoire,

Mais je sais que ma voix est faite pour l’oreille
Et qu’on l’entend, comme j’entends chan­ter sous terre
Le bou­lan­ger bla­fard qui fait son pain la nuit.

*

Pour les hommes, pas d’autre église que ce pain
Qu’on prend à bras-le-corps comme une fian­cée.
Elle aura pour vitraux les losanges du blé,
Le rouge ce sera celui de vos yeux rouges,
Repasseuses ! Vigies ! Gens des mines ! Le bleu
Celui de vos mains bleues de veines et de peines,
Mères flé­tries, maçons qui man­gez sur le pouce,
Laboureurs, tâche­rons, vieux che­vaux de retour
Qui mar­chez pesam­ment au bras du petit jour.

*

J’ai vu des hommes par mil­liers comme des plantes.
Mais libres de mou­rir ou d’imposer au ciel
La fédé­ra­tion immense de leurs sèves
Et je les ai choi­sis, qui choi­sis­saient eux-mêmes
L’Inespéré, dès lors qu’ils me ten­daient la main.

C’était l’aurore et nous allions man­ger le pain
Qu’on fait la nuit – comme l’amour et les poèmes.

   (Poème extrait de Il n’y a pas d’exil, Seghers, 1954).

 

LE FOUR

Et toi, ma mère, ma favo­rite aux mains râpeuses, dont je met­tais les bas, les nuits où j’étais seul, quel emblème veux-tu que je pose sur toi, quel bla­son noir ou bleu ?
Dans ma bouche l’acier rouille comme tes côtes sous la terre et la pen­sée dans les livres. Ni moins ni plus vite. Je pour­rais encore… J’aurais encore le temps…
Mais tout ça, c’est du poème. Nada ! Voilà ce que tu es, petite sœur, ici-bas et ailleurs, alors que moi je bouge encore et m’émeus encore, par­fois, pour de la soie.
« Encore ». Je ne vois pas de mot qui puisse te faire plus mal que celui-là. Prends-le quand même. Habille-t’en. Rien ne sera fini de toi tout à fait tant que je pour­rai leur dire que c’est toi, cette odeur de suie, de prune et de fro­ment, qui s’obstine depuis qua­rante ans dans le four aban­don­né d’où la fourche retire, chaque été, des paquets de ser­pents.
Oui, tu peux vivre encore un bout de temps. Autant que moi, mon enfant. Et moi te deman­der des choses, moi ton aîné pour­tant.
Tu sais, je pour­rais bien creu­ser la mine avec mes ongles, ils me diraient tou­jours que je me ménage. Tu sais, ils n’ont meilleur amu­se­ment que de me perdre dans leurs forêts. Fais quelque chose, si tu le peux, avant que le four s’écroule sur nous deux.

       (Poème extrait de Hors d’Eau, éd. Chambelland, 1968).

DIRE AU PLUS PRÈS

Dire au plus près la chose
En fait une autre

Nous devrions hur­ler
Plutôt que choi­sir
Et agen­cer

Les chau­four­niers le savent
Qui vendent plus cher que chaux vive
L’azur de leurs erreurs.

*

Rapporter exac­te­ment
Les réponses
Inintelligibles mais superbes

Que trom­pant les espions
Les gei­shas
Et les seconds cou­teaux
De la dou­leur

Nous avons réus­si à obte­nir
De sa propre bouche

Nous donne une absurde
Mais véri­table joie

*

En vain tâche­rons-nous
De par­faire
L’alibi de la beau­té

Nous ne lais­se­rons de nous
Que contre­fa­çons
Plus ou moins mau­vaises

Pourtant s’il y avait
Un grand quelqu’un capable
Et sou­cieux
D’analyser le sang qui en dégoutte
Il ver­rait bien que c’est le nôtre.

(Poèmes extraits de Pour ne pas oublier d’être, Belfond, 1990).

 

CHARON

Donne-lui ou ne lui donne pas
Charon qui est au Smic à pré­sent
Te pas­se­ra de même

Avec tes paquets d’herbe fraîche
Et de seins roses
De menus coups de théâtre
Et d’insomnies pour des prunes

Il ne te sera deman­dé
Que de lui sou­rire
Ou de lui faire com­pli­ment
D’être res­té si vert

Au besoin fais-lui tâter
Ton biceps flé­tri
Pour qu’il s’en moque

Surtout laisse-le igno­rer
Que c’est toi qui as creu­sé sa barque
Avec tes dents
Tout au long de ta vie
Et que le tabac qu’il chique
A pous­sé dans tes bronches.

(Poème extrait de Pour ne pas oublier d’être, Belfond, 1990).

 

 

BOIS MORT

Pour Alain Morin

Comme l’ombre se res­source dans le feu
La tour­te­relle dans les cendres
L’été dans le pain
La mémoire dans la lave
La soli­tude dans le cou­teau
La beau­té dans l’outil fra­cas­sé
L’idée de Dieu dans la pupille en creux des sta­tues

Je me res­source dans mon bois mort
En m’arrangeant pour n’y pas voir
Les clous rouillés qui prouvent
Que d’autres que moi-même
Ont tra­vaillé à me détruire

J’y dis le droit pour sou­la­ger mes juges
J’y lampe la sanie de mes pseu­do ver­tus
J’y enva­gine ce qu’il reste
De mon amour du monde.

(Poème extrait de Pour ne pas oublier d’être, Belfond, 1990).

 

PAIN D’ANGOISSE

Le silence éter­nel de ces espaces infi­nis m’effraie.

Pascal
Terrifié par les hur­le­ments
De dou­leur et de volup­té
Des galaxies qui se dévorent en copu­lant
Dans les coins d’ombre de l’éternité
Comme le font les sen­ti­ments
Dans les bas-fonds de la pen­sée

Appelle angoisse ou pain
Sinon parole
Cette matière sans matière
Que le poème en toi pétrit

Ayant ou non fait une croix des­sus
N’en mange que tout juste
Ce qu’il te faut pour en mou­rir

Ne la retourne pas sur la table des mots
Cela porte mal­heur

Ne la pié­tine pas dans le ruis­seau du sang
D’autres en manquent.

(Poème extrait de Pour ne pas oublier d’être, Belfond, 1990).

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