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MARIO MARTÍN GIJÓN, Poésie/​prisme et passion de traduire suivi de Poèmes de Des en canto,

Par |2020-11-07T11:28:35+01:00 6 novembre 2020|Catégories : Blog, Essais & Chroniques, MARIO MARTÍN GIJÓN|

L’auteur espa­gnol Mario Martín Gijón est le créa­teur d’une œuvre fas­ci­nante, qui dans sa construc­tion  kaléi­do­sco­pique puise dans les pos­si­bi­li­tés poé­tiques du lan­gage de façon nova­trice. Ses poèmes pro­posent ain­si de mul­tiples lec­tures à par­tir d’un jeu de mots-gigognes qui est aus­si une pro­fonde réflexion sur la mor­pho­lo­gie, la pho­né­tique et la séman­tique, pro­dui­sant ain­si une mise en abîme du lan­gage qui prend de ce fait une dimen­sion évo­ca­trice démul­ti­pliée.

Le tra­duc­teur que je suis se voit confron­té à de mul­tiples défis, qui font appel plus que jamais aux rap­ports entre les langues et à leurs valeurs poé­tiques intrin­sèques : on se retrouve par­fois devant des prismes qui élar­gissent le champ des pos­si­bi­li­tés dans la ver­sion finale, et qui me font réflé­chir quant aux choix dont je dis­pose pour trou­ver un équi­libre entre la fidé­li­té et l’humilité néces­saires pour res­pec­ter le tra­vail de l’auteur et une inci­ta­tion pas­sion­nante à élar­gir les signi­fi­ca­tions.

C’est, à la base, le tra­vail quo­ti­dien d’un tra­duc­teur : opé­rer des choix tout en res­tant au ser­vice du créa­teur de l’œuvre. Mais il s’agit ici bien plus que d’un exer­cice d’école : même si la tra­duc­tion entre deux langues latines peut sem­bler plus aisée qu’entre deux langues dont les struc­tures syn­taxiques sont éloi­gnées, la point essen­tiel consiste à se sor­tir des sug­ges­tions mul­tiples des poèmes par des trou­vailles qui doivent être, comme je viens de l’évoquer, une pro­jec­tion lumi­neuse déga­gée par la langue ori­gi­nale à tra­vers la tra­duc­tion.

 

Mario Martin Gijon, Des en can­to, RIL edi­tores, 2019.

Prenons comme exemple le poème « ruego ». Le jeu des mots poé­tique, la double lec­ture, consiste à voir le mot « rue­go », c’est-à-dire « prière » et les ita­liques qui apportent une dimen­sion per­son­nelle à tra­vers le terme « ego ». Il est évident que « prière » enlève toute dimen­sion évo­ca­trice. Le jeu peut consis­ter à trou­ver des cor­res­pon­dances pho­né­tiques (prière, prie-hier, pri-erre, etc…), mais on se rend compte aisé­ment que ce paral­lèle est trop simple et dépour­vu de la dimen­sion égo­cen­trique du titre en espa­gnol. Nous pou­vons essayer de faire la même chose avec « ego » : égaux, moi, émoi, je, jeu… et la liste peut conti­nuer, en rap­pe­lant une nou­velle fois que le tra­vail de la tra­duc­tion consiste à faire des recherches entre les signi­fi­ca­tions pro­fondes des langues, dans un jeu d’échos qui s’avère par­fois bou­le­ver­sant. Ici, cette recherche axée sur la pho­né­tique ne fonc­tionne pas, ren­dant une ver­sion tou­jours plate du titre : on doit alors par­tir des consi­dé­ra­tions séman­tiques, à tra­vers des syno­nymes : implo­ra­tion, ins­tance, requête… rien ne me sem­blait per­ti­nent. On mélange alors, tel que le fait l’auteur, le jeu pho­né­tique et séman­tique : à la sono­ri­té en « o » du mot ego, on ajoute…. orai­son, pour un résul­tat en fran­çais, « ego­rai­son », qui cette fois prend tout son sens.

Cette méthode peut fonc­tion­ner aus­si pour tra­duire des vers comme

 

cár­cel

            es

               tial 

 

C’est-à-dire un point de ren­contre entre « cár­cel », pri­son, et « celes­tial » céleste. Dans son rôle de double démiurge, poète et lin­guiste, Mario Martín isole ici les pho­nèmes « e » et « s » à la par­tie cen­trale du mot « celEStial » , ne cor­res­pon­dant à aucune syl­labe, pour qu ‘on puisse com­prendre la com­pa­rai­son à tra­vers l’isolement du verbe « es »  (la cár­cel es celes­tial ), donc la pri­son est céleste : à par­tir de cette idée, le choix de tra­duc­tion consiste à pro­po­ser un néo­lo­gisme, « ciellule de pri­son », qui semble répondre à cette double idée. 

Il est évident que cette façon de faire ne peut pas être per­ti­nente à chaque fois. Opérer des choix, tel qu’on l’a sug­gé­ré, reste essen­tiel. Un exemple fla­grant se trouve dans le poème « dedicá­lo­go », qui éta­blit la construc­tion ana­pho­rique sui­vante :

 

que des ampa­ro

a la som­bra de ti

que des pre­cio

(de/​a) lo que tienes

que des pecho

(de/​a) lo adver­so

que des gra­cias

a quien te hizo sufrir 

etc.

 

En espa­gnol la lec­ture est déjà mul­tiple : « des » est le sub­jonc­tif du verbe « dar », don­ner. Il peut s’agir à une inci­ta­tion à l’offrande : « il faut que tu donnes… ». Il peut aus­si, mais cette fois dans un nou­veau jeu ver­bal, cor­res­pondre au pré­fixe néga­tif « des » (le fran­çais dé-), mais en sachant que l’étymologie de cer­tains mots ne semble pas évo­quer ce pré­fixe : « des­pe­cho » signi­fie « dépit », par exemple  et vient de des­pec­tus, pro­pre­ment « action de regar­der de haut en bas » . De même « des­pre­cio » signi­fie « mépris », mais la créa­tion de l’auteur en deux mots, « des pre­cio » pour­rait signi­fier « que tu donnes, que tu mettes un prix ». Une fois qu ‘on a com­pris cette struc­ture, la tra­duc­tion s’avère pro­blé­ma­tique, car on ne pour­rait pas à chaque fois com­men­cer les vers par « que tu fasses ceci ou cela » : le vers « que des gra­cias » mélange la des­gra­cia, le mal­heur, et le fait de « dar gra­cias ».

Traduire, de notre point de vue, n’est pas tra­hir, mais plu­tôt choi­sir. Illustrons donc notre choix par la tra­duc­tion des deux der­niers vers de cet extrait : nous pro­po­sons

 

que ta (re)connaissance

aille à celui qui t’a fait souf­frir

 

De cette façon, nous nous adap­tons à l’utilisation des paren­thèses par l’auteur, qui crée à chaque fois une double lec­ture. De même, nous res­tons dans un champ lexi­cal proche à « remer­cier » : la recon­nais­sance, et de plus, la paren­thèse nous per­met de pré­ser­ver le prisme en gar­dant la pos­si­bi­li­té de deux lec­tures : que ta connais­sance… ou que ta recon­nais­sance aille… ce qui ouvre la porte aux inter­pré­ta­tions du signi­fiant poé­tique.

Nous pour­rions ain­si mul­ti­plier les exemples pour illus­trer cette créa­tion. Dans nos conver­sa­tions avec l’auteur, nous avons aus­si fait le choix com­mun -Mario Martín par­lant très bien le fran­çais- de ne pas com­pli­quer exces­si­ve­ment la lec­ture de la ver­sion avec la mul­ti­pli­ca­tion de paren­thèses et de cro­chets qui auraient pro­vo­qué des pos­si­bi­li­tés dif­fi­ciles à cer­ner, pour rendre plu­tôt par­fois la tra­duc­tion plus « lisible » que l’original. Tout ceci dans le but, espé­rons-le de (ré)créer un poème, tou­jours sur la base du res­pect du texte ori­gi­nal.

En guise de mode d’emploi pour la lec­ture en fran­çais, pre­nons l’exemple de ces poèmes

 

je cri(bl)e un livre

qui est déjà (é)cri(t)

il m’empêche d’y par(ven/t)ir

 

qui peut être lu de la façon sui­vante

 

 je crie (ou je crible) un livre

qui est déjà écrit (ou : qui est déjà cri)

il m’empêche d’y par­ve­nir (ou “il m’empêche de par­tir”)

 

 

ou encore, nous pou­vons lire aus­si les mots en ita­lique d’un autre poème :

 

sav(eu/oi)r

                 du jour

                            nal

                                   téré

par toi-même tou­ché

 

C’est-à-dire : saveur du jour (ou savoir du jour ) (ou du jour­nal) alté­ré, par toi même tou­ché.

Pour nous ce tra­vail a été pas­sion­nant, car il cor­res­pond entiè­re­ment à notre vision de la créa­tion poé­tique, axée sur les pos­si­bi­li­tés infi­nies du lan­gage. Nous espé­rons que la lec­ture des poèmes de Mario Martín Gijón vous pro­cu­re­ra autant de plai­sir qu’à nous : la poé­sie, plus que jamais, est ici un jeu de cor­res­pon­dances entre les mots et le monde.

 

MARIO MARTÍN GIJÓN

Poèmes de “Des en canto” (RIL editores, 2019)

Traduction par Miguel Ángel Real

 

 

dedicá­lo­go

 

que des ampa­ro

a la som­bra de ti

que des pre­cio

(de/​a) lo que tienes

que des pecho

(de/​a) lo adver­so

 

que des gra­cias

a quien te hizo sufrir

que des car­tas

a quien sepa ju(z)gar

 

que des dicha

a quien guardó silen­cio

que des nudos

para seguir ata­dos

que des en tu mecer

el cuer­po sobre un abis­mo                                              

 

que des en más cara

vida que esta

que des en can­to

de lo per­di­do

 

 

 

 

 

 

dédi­ca­logue

 

que tu (t’)abandonnes

(sous) ton ombre

que tu (mé)prises

ce que tu as

que tu (dé)daignes

l’adversité

 

que ta (re)connaissance

aille à celui qui t’a fait souf­frir

que tu (dé)mines

celui qui j(ou/ug)era

 

que ton (bon)heur[e]

soit pour celui qui a gar­dé le silence

que tu me (re)noues

pour res­ter atta­chés

que tu (dég)ourdisses

le corps sur un abîme

 

que tu par(s)viennes

à une vie plus chère

que tu des en chantes

ce qu’on a per­du

 

 

Rendicion, Mario Martin Gijon.

 

de c(e/i)sión en

                        c(e/i)sión

dec(e/i)d(e/i)mos    

 

 

de (s/c)ession en

                                   (s/c)ession 

nous déc(é/i)dons

 

como un árbol

sin c(o/e)rteza(s)

te humed(e/i)ces

                             mejor 

 

comme un arbre

sans [é]cor(ps)[ce]

ton humi(l/d)ité

                        gran­dit

 

Tratado de entrañe­za, Mario Martin Gilon.

 

sab(e/o)r

               del tiem­po

                                em

                                     ata­do

(con) tus pro­pias (á)manos     

 

 

 

sav(eu/oi)r

                 du jour

                            nal

                                   téré

par toi-même tou­ché

 

el p(a/e)so del tiem­po

es poso

            en el (p/b)eso  

 

           *

(es)cribo un libro

ya es(c/g)rito

que no me deja (o/hu)ir 

 

                *

nos a(r)mamos

(con/​de) pacien­cia

ocul­ta de silen­cio

para el (j/f)uego

en que ard(ec)imos

(de/​la) verdad          

 

le temps qui (p/l)asse

est le/​la marc(que)

            que l’on a ét(r)einte

 

                    ∗

je cri(bl)e un livre

qui est déjà (é)cri(t)

il m’empêche d’y par(ven/t)ir

 

                    ∗

nous nous a(r/i)mons

(de/​avec) pa(t/sc)ience

occulte de silence

pour le (j/f)eu

où nous avons (brû/par)lé

(de/​la) véri­té              

 

Latidos y des­plantes, Mario Martin Gijon.

 

cár­cel

            es

                tial

 

en la que vivo

                        y

 

entre paredes

                        car

                             mien­to

                                        do                        

 

lo que fui

 

 

 

 

ciellule

            de

                 pri­son

 

où je demeur(e/​s)

                        et

 

entre deux parois

                            ouf­fr

                                   ance

                                               que

je fus

 

CONTINUIDAD Y RUPTURA EN LA POESÍA ESPAÑOLA ACTUAL, Mesa redon­da con los poe­tas, Javier Pérez Walias, Eduardo Moga y Mario Martín Gijón. Modera el escri­tor Iván Sánchez. Asociación Cultural Caleidoscopio A.C.C. – CONTINUITÉ ET RUPTURE DANS LA POÉSIE ESPAGNOLE ACTUELLE, Table ronde avec les poètes Javier Pérez Walias, Eduardo Moga et Mario Martín Gijón. Le modé­ra­teur est l’écrivain Iván Sánchez. Association cultu­relle Caleidoscopio A.C.C.

 

ruego

 

in

    ti(‘)

      mi(‘)   

            dad

                  nos 

 

                    *

definición

 

ceni­za que nace de tu cuer­po

                                                    ema 

 

 

(eg)oraison

 

in

            t(o)i

                        m(o)i

                                   dez

                                               nous

 

                    ∗

finition

 

cendre qui naît de ton corps

                                             aume

Présentation de l’auteur

MARIO MARTÍN GIJÓN

Docteur en Philologie Hispanique. Il est pro­fes­seur à l’Université d’Extremadura (Cáceres). Il a publié quatre recueils de poé­sie :  Latidos y des­plantes (Vitruvio, 2011), Rendicción (Amargord 2013 ; tra­duc­tion à l’anglais : Shearsman Books, 2020), Tratado de entrañe­za (2014) et Des en can­to (RIL Editores, 2019). Ses poèmes ont été tra­duits aus­si en ita­lien, rou­main, alle­mand et chi­nois.

 

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

mm

Miguel Angel Real

Né en 1965, il pour­suit des études de fran­çais à l’Université de Valladolid (Espagne), sa ville natale. Il tra­vaille en 1992 à l’Agence France Presse à Paris. Agrégé d’espagnol, il enseigne au Lycée de Cornouaille à Quimper. En tant qu'auteur, ses poèmes ont été publiés dans les revues La Galla Ciencia, Fábula et Saigón (décembre 2018) (Espagne), Letralia (Venezuela), Marabunta, El Humo et La Piraña (Mexique), ain­si que dans l'anthologie de poé­sie brève “Gotas y hacha­zos” (Ed. PÁRAMO Espagne, décembre 2017). Les revues fran­çaises “Le Capital des Mots”, “Festival Permanent des mots” “Lichen”,“La ter­rasse” et “Revue Méninge” ont éga­le­ment publié cer­tains de ses poèmes en fran­çais, ori­gi­naux ou tra­duits de l'espagnol. Il a publié en avril 2019 un recueil per­son­nel, Zoologías, aux édi­tions En Huida (Séville). Les édi­tions Sémaphore publie­ront bien­tôt son recueil bilingue Comme un dé rond. Il fait par­tie du comi­té de rédac­tion de la revue poé­tique espa­gnole Crátera. Il se consacre aus­si à la tra­duc­tion de poèmes, seul ou en col­la­bo­ra­tion avec Florence Real ou Marceau Vasseur. Ses tra­duc­tions ont été publiées par de nom­breuses revues en France (Passage d'encres, Le Capital des mots, Mange-Monde), Espagne (La Galla Ciencia, Crátera, El Coloquio de los Perrros) et Amérique (Low-Fi Ardentia, Porto Rico, La Piraña, Mexique). Dans cette der­nière publi­ca­tion il dirige deux sec­tions de tra­duc­tion nom­mées « Le Piranha Transocéanique » (https://​piran​hamx​.club/​i​n​d​e​x​.​p​h​p​/​l​e​-​p​i​r​a​n​h​a​-​t​r​a​n​s​o​c​e​a​n​i​que) et « Ventana Francesa » (https://​www​.piran​hamx​.club/​i​n​d​e​x​.​p​h​p​/​q​u​i​e​n​e​s​-​s​o​m​o​s​-​2​/​v​e​n​t​a​n​a​-​f​r​a​n​c​esa) Traductions publiées : - “Fauves” (Editorial Corps Puce), poèmes de l'auteur équa­to­rien RAMIRO OVIEDO (Traduit avec Marceau Vasseur, décembre 2017) - “Erratiques”, poèmes d'ANGÈLE CASANOVA, pho­tos de PHILIPPE MARTIN. Edition bilingue. Éditions Pourquoi Viens-Tu Si Tard, octobre 2018 - “Les tra­vaux de la nuit”, de PAUL SANDA. Édition bilingue. Ed. Alcyone, décembre 2018.