ELÍ URBINA MONTENEGRO

Par |2022-03-06T11:26:44+01:00 2 mars 2022|Catégories : Elí Urbina, Essais & Chroniques|

Intro­duc­tion et tra­duc­tion par Miguel Ángel Real

 

Elí Urbina, fon­da­teur et directeur de la revue de poésie San­ta Rabia Poet­ry (http://www.santarabiapoetry.com/), est entre autres l’au­teur du recueil El abis­mo del hom­bre (Buenos Aires Poet­ry, 2020), une oeu­vre où, dès les pre­mières épigraphes de Ryszard Kapus­cin­s­ki et Wern­er Aspen­ström, nous entrons dans un monde d’un pro­fond pes­simisme, où l’e­spoir est nié par la réal­ité elle-même : “La luz ha de lle­gar de nue­vo, / pero aho­ra, en lo real, tan solo la llu­via / cubre la calle como negro alpiste” (La lumière doit revenir, / mais main­tenant, dans la réal­ité, seule la pluie / cou­vre la rue comme des graines noires pour oiseaux). On entrevoit que l’une des raisons de cette noirceur est le sou­venir douloureux de l’être aimé, qu’un présent trou­ble ne parvient pas à éclairer.

 

En effet, le présent est un moment plein de malaise. Le décor est la rue, où un homme résigné ne trou­ve pas de répit : le champ lex­i­cal est explicite dans le poème “Bajo la negra noche” (“Sous la nuit noire”) : chaos, bruit, mis­ère et angoisse: le “je” poé­tique est par­fois un pas­sant qui nous présente le réc­it presque ini­ti­a­tique d’une quête pour ten­ter de sur­mon­ter “por com­ple­to / el peso de mi vida” (“com­plète­ment / le poids de ma vie”). Si le silence lui apporte un cer­tain soulage­ment, il est rapi­de­ment anni­hilé par des vers où les hyper­boles créent une ten­sion effi­cace : “Ya desciende la som­bra / inquis­i­ti­va de la muerte” (“ Déjà l’om­bre / de la mort inquisitrice descend ”).

El abis­mo del hom­bre, Les abysses de l’homme, Eli Urbina Montenegro.

Le poète est lucide à tout moment : bien que con­scient de la nature éphémère de l’amour, il con­tin­ue à le chercher. Mais le sen­ti­ment amoureux sem­ble exis­ter seule­ment dans la mémoire et dans les rêves. Cette dialec­tique se résout en un pes­simisme évi­dent, lorsque le poète se rend compte que tout sem­ble des­tiné à être oublié.

Entre­tien entre Luiz Cruz et Eli Urbina à l’oc­ca­sion de  #YoMeLi­broEn­Valpo, qui réu­nis­sait des poètes  péru­viens faisant  par­tie de PLEXOPERU, un livre de poésie qui réu­nit des poètes chiliens et péru­viens en un seul vol­ume, coor­don­né par Casa Azul et Quimantú. 

La douleur et la soli­tude sont rapi­de­ment trans­férées aux objets qui nous entourent, créant ain­si des prosopopées qui révè­lent une sym­biose avec le monde et ses signes qui nous font par­fois penser à la poésie de Pablo Neru­da : “La lengua de la luna / se arras­tra por el sue­lo” (“La langue de la lune / rampe sur le sol”). On peut ressen­tir égale­ment une pro­fonde cul­pa­bil­ité, dont nous décou­vrons peu à peu l’o­rig­ine : il s’ag­it d’un sen­ti­ment influ­encé par notre cul­ture judéo-chré­ti­enne et fondé sur la vision de la chair comme un élé­ment dépourvu de moral­ité. En effet, loin d’ac­quérir des con­no­ta­tions éro­tiques qui pour­raient être une source d’é­mo­tion et de plaisir inof­fen­sif, le désir est bridé par une éthique imposée, qui dans son hypocrisie cause notre souffrance.

ELÍ URBINA (Chim­bote, Perú, 1989), Por la noche de ti me aparto, La nuit, je me détourne de toi.

Au fur et à mesure que nous avançons dans la lec­ture, il devient clair que la prom­e­nade à laque­lle nous avons fait allu­sion nous con­duit vers l’abîme qui donne son titre au livre. Tout sem­ble n’être qu’une suc­ces­sion d’om­bres et de décep­tions, puisqu’il sem­ble impos­si­ble de con­tem­pler pleine­ment le monde, “un sim­u­lacro des­o­la­do” (“un sim­u­lacre désolé”) dans lequel règne “el dominio abso­lu­to del ojo por la ima­gen” (“la dom­i­na­tion absolue de l’œil par l’im­age”). Le poème auquel appar­ti­en­nent ces vers, très logique­ment appelé “Tram­pan­to­jo” (Trompe l’oeil), sem­ble mar­quer un point de non-retour vers le dés­espoir : l’om­bre règne dans la deux­ième par­tie, où la mémoire est “el escon­dri­jo del mal” (“la cachette du mal”). La réal­ité n’est qu’un écho qui cor­re­spond en par­tie à la théorie pla­toni­ci­enne de la cav­erne, dont la lumière pro­jette des formes immon­des sur le paysage. Il y a aus­si des références à l’u­nivers de Calderón de la Bar­ca, dans des vers comme “cada pun­to del sueño / es un ince­sante aho­ra” (“chaque point du rêve / est un présent incés­sant”). Ain­si, le poète ne peut qu’at­ten­dre la mort, entouré de haine et de ruines. Une nou­velle épigraphe, cette fois de Dane Zajc, ne pour­rait être plus claire : “En ningún lugar hay sal­vación para el hom­bre” (“Nulle part il n’y a de salut pour l’homme”). 
Elí Urbina parvient à créer des vers sug­ges­tifs, nerveux et puis­sants, qui trou­vent une con­clu­sion intéres­sante dans les deux derniers poèmes, dans lesquels nous trou­vons à nou­veau une référence à Neru­da, et plus pré­cisé­ment à la com­po­si­tion de “Veinte poe­mas de amor y una can­ción deses­per­a­da”. Le dernier poème du livre du prix Nobel chilien fut écrit en vers de 14 syl­labes (ce que la langue espag­nole appelle un alexan­drin, con­traire­ment au français) et dans ” El abis­mo del hom­bre” les hep­ta­syl­labes fréquem­ment util­isés dans le reste du livre sont ici dou­blés (7 x 2 = 14), créant un écho qui mul­ti­plie à l’in­fi­ni la douleur face à l’ex­is­tence, et que nous ne pou­vons pas man­quer d’en­ten­dre lors d’une chute irrémédiable.

 

∗∗∗∗∗∗

FÁBULA DE LOS BURROS SALVAJES 

Cuan­do sus dueños se entregan
a los ritos del amor y alrededor
no hay nadie ya que los acuse, los pobres burros
huyen por las escarpadas laderas.

Y huyen­do se ale­jan tanto
que aca­ban con­ver­tidos en salvajes.
Solos entre las piedras y las aguas claras
res­pi­ran y pro­cre­an libremente.

Los citadi­nos, como supon­drás, aman esta historia.
En sus ojos las rau­das pezuñas de los burros
lev­an­tan este­las de pol­vo más allá
del bosque de los cac­tus y plá­ci­dos sonríen. 

 

FABLE DES ÂNES SAUVAGES 

Quand leurs pro­prié­taires se donnent
aux rites de l’amour et qu’autour
il n’y a plus per­son­ne pour les accuser, les pau­vres ânes
descen­dent les pentes raides.

Et dans leur fuite ils s’éloignent tellement
qu’ils finis­sent par devenir des sauvages.
Seuls par­mi les pier­res et les eaux claires
ils respirent et se repro­duisent librement.

Les citadins, comme on peut s’y atten­dre, adorent cette histoire.
Dans leurs yeux les sabots rapi­des des ânes
soulèvent des traînées de pous­sière au-delà
de la forêt de cac­tus et ils souri­ent, placides.  

∗∗∗

MENTIRA DE LA JUVENTUD

De jóvenes, aunque mentimos
dicien­do que admiramos
la belleza de las aves las odiamos.
Ellas son men­sajeras de la luz
y su can­to el oca­so de la mundanidad.

Pero de viejos la his­to­ria es otra.
Aca­so es ya nues­tra la sabiduría
de los árboles (oyentes de esa música
tan den­sa como el vér­ti­go) y entonces
callam­os ante ellas y con amor
les regalam­os agua y ali­men­to.  

Tal vez, esta sea la for­ma más llana
y sabia de vivir: dar y guardar silencio.

 

LE MENSONGE DE LA JEUNESSE

Quand on est jeunes, même si nous men­tons 
en dis­ant que nous admirons
la beauté des oiseaux, nous les détestons.
Ils sont les mes­sagers de la lumière
et leur chant le cré­pus­cule de la mon­dan­ité. 

Mais quand on est vieux, l’his­toire est différente.
Peut-être que la sagesse des arbres 
(les audi­teurs de cette musique 
aus­si dense que le ver­tige) est enfin à nous et donc 
nous gar­dons le silence devant les oiseaux et avec amour
nous leur don­nons de l’eau et de la nour­ri­t­ure.  

C’est peut-être la façon la plus simple
et la plus sage de vivre : don­ner le silence et le garder.

 

De Fábu­la de los bur­ros sal­va­jes y otros poe­mas (© Colec­ción de Poesía Móvil, Edi­to­ra BGR, 2022)

∗∗∗

EL FARDO DE LA SOMBRA

Entre los raci­mos de sali­va y sangre
solo el far­do de la sombra 
la voz de esa mujer a la que amé
esa reja entre lo que soy
y los nom­bres del pasado

Todavía hay ansiedad
Aún hay ves­ti­gios de algo
que no ter­mi­no de perder

La muerte se avecina
pero ya estoy en medio de la muerte
ya camino en esa acera
donde la suerte es otra
dimen­sión de la ironía
otro ros­tro de su rostro
y hay men­sajes perdidos

Tal vez ya es suficiente
Quizá de nada sirve
alzar estas pal­abras con­tra la soledad

 

 

LE FARDEAU DE L’OMBRE

Entre les grappes de salive et de sang
rien que le fardeau de l’ombre
la voix de cette femme que j’ai aimée
cette grille entre ce que je suis
et les noms du passé

L’anx­iété est tou­jours là
Il y a encore des ves­tiges de quelque chose
que je n’ar­rive pas à perdre

La mort approche

mais je suis déjà au milieu de la mort
je marche déjà sur ce trottoir
où la chance est une autre
dimen­sion de l’ironie
un autre vis­age de son visage
et il y a des mes­sages perdus

C’est peut-être déjà suffisant
Peut-être qu’il ne sert à rien
de dress­er ces paroles con­tre la solitude

 

 (De La sal de las hien­as © Plec­tro Edi­tores, 2017 )

∗∗∗

GUARDO HOSPEDADA EN MI MEMORIA

Guar­do hospeda­da en mi memoria
la ima­gen apaci­ble del cuer­po del amor.
La luz ha de lle­gar de nuevo,
pero aho­ra, en lo real, tan solo la lluvia
cubre la calle como negro alpiste.

Mira descen­der lentamente
la espina de la carne en la heri­da secreta.
El bur­del, su avari­cia, sorbe mi alma agotada,
mi esper­an­za sedi­en­ta de sentir,
por un instante, el sor­do crepitar.

En penum­bra la pros­ti­tu­ta baila
con la sin­u­osi­dad de una ancha llamarada.
Ya el ansia se amon­tona en el espejo,
la som­bra de mi mano se prolonga.

Por mucho que el plac­er arda
siem­pre su ros­tro en mi inte­ri­or se enciende.

 

JE GARDE HÉBERGÉE DANS MA MÉMOIRE

Je garde hébergée dans ma mémoire
l’im­age pais­i­ble du corps de l’amour.
La lumière doit arriv­er à nouveau
mais main­tenant, dans la réal­ité, seule­ment la pluie 
recou­vre la rue comme un noir alpiste.

Regarde descen­dre lentement
l’épine de la chair dans la blessure secrète.
Le bor­del, sa con­voitise, gobe mon âme épuisée,
mon espoir qui a soif de sentir,
pour un instant, le crépite­ment sourd.

Dans la pénom­bre la pros­ti­tuée danse
avec la sin­u­osité d’une vaste flambée.
L’a­vid­ité s’en­tasse déjà dans le miroir,
l’om­bre de ma main se prolonge.

Le plaisir a beau brûler,
ton vis­age s’al­lume tou­jours en moi.

 

(De El abis­mo del hom­bre © Buenos Aires Poet­ry, 2020)

 

 

 

Présentation de l’auteur

Elí Urbina

Elí Urbina (Chim­bote, Pérou, 1989). Poète et diplômé ès let­tres. Final­iste de la XXème Bien­nale de Poésie “Pre­mio Copé 2021” avec son poème épique Exŏ­dus. Il a pub­lié le recueil El abis­mo del hom­bre (Buenos Aires Poet­ry, 2020), com­men­té par le poète espag­nol Jus­to Jorge Padrón, et les pla­que­ttes La sal de las hien­as (Plec­tro Edi­tores, 2017), et Fábu­la de los bur­ros sal­va­jes y otros poe­mas (Colec­ción de Poesía Móvil, Edi­to­ra BGR, 2022). Il fig­ure dans de nom­breuses antholo­gies, dont : “Una invitación, un poe­ma, memo­ria poéti­ca de la pan­demia y el estal­li­do social” (Rum­bo Edi­tores, San­ti­a­go du Chili, 2021), et l’an­tholo­gie du Déci­mo Ter­cer Encuen­tro Inter­na­cional de Poesía en Para­le­lo Cero (El Ángel Edi­tor, Quito, 2021). Il appa­raît égale­ment dans la Fonote­ca Españo­la de Poesía et la pièce radio­phonique TOTEM #1 créée par l’artiste français Gau­thi­er Keyaerts. Cer­tains de ses poèmes sont parus dans des revues spé­cial­isées telles que Θράκα, Živ­ot, Frag­ment, Репер, Fre­quen­ze Poet­iche, Alta­zor, entre autres, et ont été traduits en ben­gali, grec, serbe, macé­donien, français, ital­ien et anglais. Il a fondé et dirige la revue et la mai­son d’édi­tion San­ta Rabia Poet­ry et sa col­lec­tion de poésie pan-his­­panique. (www.santarabiapoetry.com)

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Miguel Angel Real

Né en 1965, il pour­suit des études de français à l’Université de Val­ladol­id (Espagne), sa ville natale. Il tra­vaille en 1992 à l’Agence France Presse à Paris. Agrégé d’espagnol, il enseigne au Lycée de Cornouaille à Quim­per. En tant qu’au­teur, ses poèmes ont été pub­liés dans les revues La Gal­la Cien­cia, Fábu­la et Saigón (décem­bre 2018) (Espagne), Letralia (Venezuela), Marabun­ta, El Humo et La Piraña (Mex­ique), ain­si que dans l’an­tholo­gie de poésie brève “Gotas y hac­ha­zos” (Ed. PÁRAMO Espagne, décem­bre 2017). Les revues français­es “Le Cap­i­tal des Mots”, “Fes­ti­val Per­ma­nent des mots” “Lichen”,“La ter­rasse” et “Revue Méninge” ont égale­ment pub­lié cer­tains de ses poèmes en français, orig­in­aux ou traduits de l’es­pag­nol. Il a pub­lié en avril 2019 un recueil per­son­nel, Zoologías, aux édi­tions En Hui­da (Séville). Les édi­tions Sémaphore pub­lieront bien­tôt son recueil bilingue Comme un dé rond. Il fait par­tie du comité de rédac­tion de la revue poé­tique espag­nole Crátera. Il se con­sacre aus­si à la tra­duc­tion de poèmes, seul ou en col­lab­o­ra­tion avec Flo­rence Real ou Marceau Vasseur. Ses tra­duc­tions ont été pub­liées par de nom­breuses revues en France (Pas­sage d’en­cres, Le Cap­i­tal des mots, Mange-Monde), Espagne (La Gal­la Cien­cia, Crátera, El Colo­quio de los Per­rros) et Amérique (Low-Fi Arden­tia, Por­to Rico, La Piraña, Mex­ique). Dans cette dernière pub­li­ca­tion il dirige deux sec­tions de tra­duc­tion nom­mées « Le Piran­ha Transocéanique » (https://piranhamx.club/index.php/le-piranha-transoceanique) et « Ven­tana France­sa » (https://www.piranhamx.club/index.php/quienes-somos‑2/ventana-francesa) Tra­duc­tions pub­liées: — “Fauves” (Edi­to­r­i­al Corps Puce), poèmes de l’au­teur équa­to­rien RAMIRO OVIEDO (Traduit avec Marceau Vasseur, décem­bre 2017) — “Erra­tiques”, poèmes d’ANGÈLE CASANOVA, pho­tos de PHILIPPE MARTIN. Edi­tion bilingue. Édi­tions Pourquoi Viens-Tu Si Tard, octo­bre 2018 — “Les travaux de la nuit”, de PAUL SANDA. Édi­tion bilingue. Ed. Alcy­one, décem­bre 2018.

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