La lit­té­ra­ture est uni­ver­selle », comme indique Patrice Breno « en guise d’éditorial » du 97e numé­ro de la revue Traversées. Il ajoute que « un écri­vain puise sa culture dans le monde et pas seule­ment dans son seul milieu, dans son seul pays”. Les nombreux/​ses auteur/​es présent/​es s’inscrivent bien dans la ligne édi­to­riale de la publi­ca­tion belge, à l’instar de Antoon Van den Braembussche, dont les textes ori­gi­naux en néer­lan­dais sont tra­duits en fran­çais et insistent sur le tra­vail de mémoire

Ne fais pas mémoire de moi,

Fais plu­tôt mémoire de la mémoire. 

Traversées, n.97, 2021-I,148 p. 15 euros

On peut lire aus­si en ver­sion ori­gi­nale et en fran­çais des textes de l’auteur nord-amé­ri­cain Peter Gizzi, l’un des prin­ci­paux repré­sen­tants de la poé­sie nar­ra­tive outre-Atlantique. On découvre une écri­ture humaine qui se pose des ques­tions sur ce que doit être la tâche du poète :

 Les bons poètes défient les choses

avec leur cœur. 

On retrouve cet aspect nar­ra­tif dans le poème Un mal­heur, de William Cliff, alors que les aspects d’humanité et enga­ge­ment envers les autres sont pré­sents aus­si dans le poème Plans de coupe à l’horizontale, de Nadine Travacca, qui se déroule dans la ban­lieue de Ramallah en Palestine. De même, Carmen Pennarun nous rap­pelle que « l’oubli de l’autre au cœur des chau­mières brûle assez de feu pour cuire le pain du quotidien ».

Dans ce mélange d’universalisme et de mémoire, il est ques­tion de trois artistes dis­pa­rus : Claude Vancour rend hom­mage au chan­teur ber­bère Idir dans le poème Transmed alors que Paul Mathieu écrit un très beau texte en mémoire de l’écrivain chi­lien Luis Sepúlveda, Un bateau s’en va. Paul Mathieu retrace à son tour la vie et l’œuvre de Francis Chenot, pour qui « écrire est d’abord cri ».

La pan­dé­mie s’érige bien évi­dem­ment en pro­ta­go­niste de nom­breux textes, puisque on vit une Saison close Orianne Papin nous com­mu­nique son désar­roi. François Teyssandier se demande aus­si com­ment Retenir le temps qui vient, où il est ques­tion d’une mémoire qui

 n’amasse pas que des souvenirs

Elle retien­dra aus­si les futurs éclats du temps 

Arnoldo Feuer nous dit pour sa part, très clai­re­ment, que

Un temps

de bornes

s’est levé .

Cette nou­velle donne dans les rap­ports au monde débouche dans des regards inquiets et sen­sibles sur la vie et le temps, comme celui de Laurence Werner David,

Vos grands yeux d’ombres

Sont si redou­tables quand, la nuit,

Ils naviguent au bord du bocage des têtes 

Pour esquis­ser une réponse face au mal être, Timoteo Sergoï pense qu’il est néces­saire de repous­ser les murs : c’est ain­si que « Nous décou­vri­rons la mon­tagne et ses cou­ronnes de brouillard ». Béatrice Pailler ou Marie-Claire Mazeillé cherchent de leur côté à por­ter un regard qui puisse dépas­ser l’immédiat et rompre les digues pour atteindre des nou­veaux chants (Pailler) sans oublier que « l’horizon est plus vaste que la mer » (Mazeillé). Pour sa part, Aline Recoura tente de réin­ven­ter le réel en affirmant

Hier j’ai fait un bouquet

avec les fleurs que je n’ai pas .

Quant à elle, Martine Rouhart semble aus­si cher­cher un refuge, mais cette fois

à l’intérieur de ce jardin

qui s’éveille

dans une inspiration

de poète

aux bat­te­ments

du jour ,

alors que Frédéric Chef nous trans­porte sur l’île Callot, près de Carantec, où la nature est le per­son­nage cen­tral de sa réflexion, ber­cée par la lec­ture de Pierre Loti

Les auteur/​es esayent donc de rêver d’un monde nou­veau, où le ques­tion­ne­ment sur l’existence et sur notre rôle dans la socié­té actuelle semble s’inscrire dans le contexte his­to­rique trouble que nous vivons : Adriaste Saurois affirme dans Géné­ra­tion que nous sommes

la géné­ra­tion vaine

désa­bu­sée, déjà usée

par l’arc-en-ciel du kérosène .

Dans cette recherche d’un autre monde, Jeanne Champel-Grenier joue avec les mots et tente de créer une nou­velle langue dans le poème À enfant neuf langue neuve, et Patrice Blanc nous explique qu’il faut

 creu­ser l’histoire de notre corps

ce en quoi l’on croit

en nos rêveuses vies .

Cette idée rejoint un poème plein d’espoir d’Yves Patrick Augustin qui insiste sur le fait que le temps n’est jamais stérile.

Une autre réponse face à l’immobilisme auquel nous sommes contraints est la pré­sence de l’autre, comme le sug­gère depuis les États-Unis Stella Radulescu, qui « détruit les légendes » pour expli­quer ensuite que

 on est deux dans le miroir des heures

et l’herbe pousse

à côté

prin­temps 

Une pré­sence qui peut s’ériger en rem­part contre l’oubli quand il s’agit d’évoquer les êtres chers, comme le fait Denis Emorine, tout en étant conscient que les mots peuvent nous tra­hir. On peut éga­le­ment créer un monde oni­rique et per­son­nel, comme Hicham Dahibi, qui évoque aus­si ce « prin­temps dont on ne peut profiter ».

Certains textes en prose, comme les deux nou­velles de Pierre Krieg, ont en toile de fond des lec­tures de Nietzsche ou de Kerouac pour insis­ter sur « le sen­ti­ment cruel de l’insignifiance de mon exis­tence ». Quant à André Doms, ses Topiques apportent une réflexion his­to­rique et socio­lo­gique sur les valeurs de notre civi­li­sa­tion. Chantal Couliou, elle, pro­pose une nou­velle à par­tir d’un fait divers qui dévoile le déses­poir d’une mère. Pour finir, Philippe Barma écrit cinq courts textes évo­ca­teurs inti­tu­lés Barzy ou les Évangiles de la Thiérache.

En somme, les presque 150 pages du numé­ro 97 de Traversées nous pro­posent des textes glo­ba­le­ment ins­pi­rés par l’actualité qui atteignent l’objectif pro­po­sé par Patrice Breno : ne pas se limi­ter « à nos fron­tières arti­fi­cielles » et bâtir ain­si des moments de par­tage autour d’une publi­ca­tion qui fait preuve d’une sen­si­bi­li­té acces­sible et plus per­ti­nente que jamais.

mm

Miguel Angel Real

Né en 1965, il pour­suit des études de fran­çais à l’Université de Valladolid (Espagne), sa ville natale. Il tra­vaille en 1992 à l’Agence France Presse à Paris. Agrégé d’espagnol, il enseigne au Lycée de Cornouaille à Quimper. En tant qu'auteur, ses poèmes ont été publiés dans les revues La Galla Ciencia, Fábula et Saigón (décembre 2018) (Espagne), Letralia (Venezuela), Marabunta, El Humo et La Piraña (Mexique), ain­si que dans l'anthologie de poé­sie brève “Gotas y hacha­zos” (Ed. PÁRAMO Espagne, décembre 2017). Les revues fran­çaises “Le Capital des Mots”, “Festival Permanent des mots” “Lichen”,“La ter­rasse” et “Revue Méninge” ont éga­le­ment publié cer­tains de ses poèmes en fran­çais, ori­gi­naux ou tra­duits de l'espagnol. Il a publié en avril 2019 un recueil per­son­nel, Zoologías, aux édi­tions En Huida (Séville). Les édi­tions Sémaphore publie­ront bien­tôt son recueil bilingue Comme un dé rond. Il fait par­tie du comi­té de rédac­tion de la revue poé­tique espa­gnole Crátera. Il se consacre aus­si à la tra­duc­tion de poèmes, seul ou en col­la­bo­ra­tion avec Florence Real ou Marceau Vasseur. Ses tra­duc­tions ont été publiées par de nom­breuses revues en France (Passage d'encres, Le Capital des mots, Mange-Monde), Espagne (La Galla Ciencia, Crátera, El Coloquio de los Perrros) et Amérique (Low-Fi Ardentia, Porto Rico, La Piraña, Mexique). Dans cette der­nière publi­ca­tion il dirige deux sec­tions de tra­duc­tion nom­mées « Le Piranha Transocéanique » (https://​piran​hamx​.club/​i​n​d​e​x​.​p​h​p​/​l​e​-​p​i​r​a​n​h​a​-​t​r​a​n​s​o​c​e​a​n​i​que) et « Ventana Francesa » (https://​www​.piran​hamx​.club/​i​n​d​e​x​.​p​h​p​/​q​u​i​e​n​e​s​-​s​o​m​o​s​-​2​/​v​e​n​t​a​n​a​-​f​r​a​n​c​esa) Traductions publiées : - “Fauves” (Editorial Corps Puce), poèmes de l'auteur équa­to­rien RAMIRO OVIEDO (Traduit avec Marceau Vasseur, décembre 2017) - “Erratiques”, poèmes d'ANGÈLE CASANOVA, pho­tos de PHILIPPE MARTIN. Edition bilingue. Éditions Pourquoi Viens-Tu Si Tard, octobre 2018 - “Les tra­vaux de la nuit”, de PAUL SANDA. Édition bilingue. Ed. Alcyone, décembre 2018.