Jean Pichet, Le vent reste incompris, Jean-Marie Guinebert, La Vie neuve

Par |2022-03-06T07:51:17+01:00 4 décembre 2021|Catégories : Critiques, Jean Pichet, Jean-Marie Guinebert|

Jean Pichet — Le vent reste incompris

Intro­duc­tion et tra­duc­tion par Miguel Ángel Real

Le poète se présente comme un obser­va­teur dont la réflex­ion est guidée par les élé­ments naturels (arbres, oiseaux, la lune, la lumière…), à par­tir desquels on se pose une série de ques­tions autour du temps. 

De même, les sens acquièrent une grande impor­tance dans le recueil. L’au­teur se demande si à tra­vers eux on peut acquérir une idée pré­cise du monde. Ou sommes-nous trompés par nos sen­sa­tions ? On nav­igue alors à la fron­tière entre réal­ité, sou­venirs et songes, sans qu’on puisse définir leurs lim­ites de façon franche, comme l’indique le dernier poème, qui donne son titre à l’oeuvre.

La voix posée de l’au­teur essaye de trou­ver une har­monie dans l’in­stant présent, en déploy­ant une sen­si­bil­ité à la thé­ma­tique proche des haïkus japonais. 

 

 

Jean Pichet — Le vent reste incom­pris,  Coll. Les cahiers, © Ed. Illador 2021.

LE CHÊNE ET LE RUISSEAU 

Le chêne est vieux ; très vieux. 

Mille ans. Plus, peut-être. 

Ses feuilles ont quelques jours
à peine. Et le ruis­seau
à ses pieds coule
comme depuis toujours. 

 

 

EL ROBLE Y EL ARROYO

 El roble es viejo; muy viejo.

 Mil años. Más, tal vez.

 Sus hojas tienen unos días
ape­nas. Y el arroyo
a sus pies fluye
como siempre.

 

LE TOUT PETIT PEU 

L’om­bre du tilleul 

pèse sur l’ab­sence. 

Étouffe le silence. Pro­tège 
quelques fleurs fanées. 

Ce sont elles, peut-être bien,
qui savent
le tout petit peu 
qu’il faut savoir pour con­tin­uer. 

 

 

LO POCO

 La som­bra del tilo

 pesa sobre la ausencia.

 Ahoga el silen­cio. Pro­tege
algu­nas flo­res marchitas.

 Son ellas, aca­so,
quienes saben
lo poco
que hay que saber para seguir.

 

 

 

 

 

IMPRESSION 

Le bruit des moteurs sur la route, 
le bruit du vent 
dans les roseaux du lac, 
le bruit des voix autour 
du bruit de mes pas — Un  goé­land 
passe. 

Tout devient silen­cieux. 

Comme oublié.

 

 IMPRESIÓN

 El rui­do de los motores en la car­retera,
el rui­do del vien­to
en los jun­cos del lago,
el rui­do de las voces en torno
al rui­do de mis pasos – Una gavio­ta
pasa.

 Todo se vuelve silencio.

 Como olvidado.

 

 

TOUSSAINT 

Soleil et ciel bleu 
ren­dent  le vil­lage pareil à celui 
que  mon­trent les cartes postales 
sur le tourni­quet  du tabac-presse. 

Mais un vent  froid 
comme l’eau du puits 
découpe dans l’air des masques 
de mélan­col­ie. 

D’énormes bam­bous feu­lent 
au-dessus des tombes. 

Si vives les images du sou­venir!
Mais inaccessibles.

 

 

TODOS LOS SANTOS

Sol y cielo azul
hacen que el pueblo se parez­ca
al que mues­tran las postales
en el expos­i­tor gira­to­rio del estanco.

Pero un vien­to frío
como el agua del pozo
cor­ta en el aire más­caras 
de melancolía.

Bam­bús enormes bufan
sobre las tumbas.

¡Qué vivas las imá­genes del recuer­do!
Pero inaccesibles

 

 

∗∗∗

Jean-Marie Guinebert, La Vie neuve

Dans la pre­mière par­tie du recueil, “Chants méta­physiques”, l’au­teur mène une réflex­ion sur le sens de la poésie, de l’ex­is­tence et du temps, écrite notam­ment autour de l’en­fance, très présente.

On observe un cer­tain désen­chante­ment (ou est-ce tout sim­ple­ment la réal­ité ?) dans lequel les ani­maux ont une grande impor­tance, comme si l’écrivain voulait for­mer une seule entité avec eux pour mieux com­pren­dre le monde.

La par­tie cen­trale, au titre explicite (“Le cycle court des amours douce-amères”) présente ce “piètre ragoût amoureux” qui sem­ble tout de même indis­pens­able dans notre exis­tence. Le pes­simisme côtoie la lumière dans une recherche qui fait appa­raître un va-et-vient d’é­mo­tions et qui cul­mine dans un éro­tisme qui sem­ble apporter du sens.

Pour finir, « Après-dire » est écrit à l’om­bre de l’Il­i­ade. Ici, la vie est con­sid­érée comme un voy­age dans lequel la dialec­tique sens – non-sens sem­ble être le moteur. Une cer­taine ironie transparaît égale­ment, comme pour nous encour­ager à nous accrocher aux petites choses afin de con­tin­uer notre périple existentiel.

Jean-Marie Guinebert, La Vie neuve. Coll. Les cahiers, © Ed.Illador 2021.

NIHILISME CANIN 

Je refuse  — je repousse
L’in­dif­férente vibra­tion
Des étoiles lointaines

Ain­si hurlait le chien
Sa plainte longue
Com­prise de lui seul

À la nuit.

 

NIHILISMO CANINO

Me niego – rec­ha­zo
La indifer­ente vibración
De las estrel­las lejanas

Así aulla­ba el per­ro
Su larga que­ja
Que sólo él entendía

A la noche.

 

L’en­fance était pro­fonde
Autant que la mare
Com­mune et noire
Au cen­tre du  vil­lage —
Piquée de nénuphars
Mêlés
Dans l’ob­scure pro­fondeur
Aux reflets des étoiles
Elle atti­rait
Accueil­lante et froide
Les bêtes inap­privois­ables
Et les amants abandonnés

 

La infan­cia era tan pro­fun­da
Como la char­ca
Común y negra
En el cen­tro del pueblo -
Pic­a­da por nenú­fares
Mez­cla­dos
En la pro­fun­di­dad oscu­ra
Con los refle­jos de las estrel­las
Atraía
Acoge­do­ra y fría
A las bes­tias indomables
Y a los amantes abandonados

 

Com­bi­en de temps
Encore
Com­bi­en d’an­nées
De saisons
Te fau­dra-t-il livr­er
Ta face rav­agée
Retournée comme terre meu­ble
À la semai­son
Des amours mort-nés
Sans espoir de moisson.

 

Cuán­to tiem­po
Aún
Cuán­tos años
Y esta­ciones
Nece­si­tarás para entre­gar
Tu ros­tro dev­as­ta­do
Revuel­to como tier­ra mol­lar
En la siem­bra
De los amores que nacieron muer­tos
Sin esper­an­za de cosecha

 

Présentation de l’auteur

Jean-Marie Guinebert

Jean-Marie Guinebert est en 1966 en Char­ente. Il vit à Paris et tra­vaille à Ver­sailles. C’est en marchant dans les jardins parisiens qu’il cherche (et trou­ve par­fois) les rythmes de son écri­t­ure. Il y croise par­fois son dou­ble, Ratapoil. 

© Crédits pho­tos Gas­ton Bergeret.

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

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Miguel Angel Real

Val­ladol­id, Espagne, 1965. Diplômé en philolo­gie française de l’université de cette ville. Il réside en France depuis 1991, où il enseigne l’espagnol en tant que pro­fesseur agrégé. Ses poèmes, tant en espag­nol qu’en français, ont été pub­liés dans de nom­breuses revues en Espagne, en France et en Amérique. Il est l’auteur des recueils de poèmes Zoologías (Ed. en Hui­da, 2019), Como dados redon­dos (Ed. Cis­ne­gro, Mex­ique), dont fut pub­liée une sélec­tion bilingue inti­t­ulée Comme un dé rond (Édi­tions Sémaphore, France, 2019), Vir­tudes de la iner­cia (Ed. Las­tu­ra, 2022), et Geográ­fi­ca Mente (Ed. Las­tu­ra, 2026), ain­si que les recueils de poèmes en français Les rébel­lions inutiles (Douro, 2022), Le givre promis (Tar­mac, 2023) et Con­stat du désor­dre (Encres Vives, 2024). Il a égale­ment pub­lié le recueil d’aphorismes en espag­nol Por si las som­bras (Apeadero de aforis­tas, 2025). En tant que tra­duc­teur de poésie con­tem­po­raine en français et en espag­nol, il a traduit – seul ou en col­lab­o­ra­tion – plus de deux cents auteurs pour dif­férents médias à tra­vers le monde, pub­liant une douzaine d’ouvrages dans ce domaine. Il est codi­recteur de la plate­forme poé­tique oupoli.fr
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