Le recueil “Las pro­me­sas del día y otros poe­mas”,  du pres­ti­gieux auteur argen­tin Esteban Moore, se lit comme un récit de voyage très par­ti­cu­lier. En l’occurrence, un voyage de retour vers son pays natal. Le recueil débute par le poème qui lui donne son titre : il s’agit d’un réveil urbain dans une réa­li­té mono­tone et désenchantée.

L’atmosphère sen­so­rielle -odeurs, sons, visions- est pesante et éta­blit d’emblée un cli­mat gris et pes­si­miste. Quelles seront donc les pro­messes du jour ?

Après ce pre­mier poème en guise d’introduction, Perspectivas montre l’arrivée en avion à Buenos Aires, qui est mar­quée par la dis­tan­cia­tion : alors que d’autres pas­sa­gers admirent la ville et évoquent “sa voca­tion euro­péenne”, le poète rap­pelle l’“obs­cure pro­fon­deur de (la) vacui­té” qui entoure la capi­tale.  Mais puisque tout est, en effet, ques­tion de pers­pec­tive, le der­nier vers laisse -peut-être- la porte ouverte vers un « pur espoir », que l’on va retrou­ver à plu­sieurs reprises dans les dif­fé­rents poèmes du livre, au ton plu­tôt nar­ra­tif, écrits dans une forme libre par la ver­si­fi­ca­tion et la ponc­tua­tion, tra­dui­sant ain­si une spon­ta­néi­té appa­rente mais qui révèle toute la force d’une poé­sie réflexive et pro­fon­dé­ment vivante.

Esteban Moore, Les pro­messes du jour.

La lec­ture nous conduit sou­vent à tra­vers cette dia­lec­tique urbaine : la métro­pole est en géné­ral consi­dé­rée comme une menace (« la méga­lo­pole, lente, constante, a dévo­ré le quar­tier »  ou, plus loin « une ville qui dévore nos rêves ») car elle défi­gure le pré­sent et trouble les sou­ve­nirs du poète ; la ville trans­forme le pas­sé, auquel on ne peut plus se rac­cro­cher. La nos­tal­gie du pas­sé sera dès lors très pré­sente, par exemple dans le poème « Los amantes », où le poète nous parle des retrou­vailles entre deux per­sonnes que la dis­tance a éloi­gnées et qui essayent, grâce aux mots, de sau­ver de l’oubli la dou­ceur de leur jeu­nesse perdue.

La ville, elle, semble s’écrouler, nous entraîne dans sa chute et pro­voque un désar­roi pro­fond, notam­ment quand Moore insiste sur la des­crip­tion d’une socié­té éloi­gnée de la nature et de la lumière. Ce sont les vastes pay­sages de la cam­pagne qui donnent, lit­té­ra­le­ment, de l’air à la réflexion poé­tique, même si ces décors sont loin d’être idyl­liques et rap­pellent à l’auteur la fra­gi­li­té de l’existence. (« Les fleurs blanches /​ qui tremblent sous le ciel /​ absorbent la lumière »). 

Comme une paren­thèse dans le recueil, un poème rend hom­mage à son com­pa­triote Leopoldo Lugones et évoque, dans un pro­fond pes­si­misme, le sui­cide de ce poète en 1938, en buvant un mélange de cya­nure et de whisky.

Mais on peut bel et bien ne pas être déçu par ce que les jours nous pro­mettent : les touches d’espoir sont bel et bien pré­sentes et trouvent un ancrage très concret, essen­tiel­le­ment sen­so­riel, voire sen­suel : le pay­sage, les odeurs, les fleurs, la pré­sence d’une jeune fille, ou… un fau­teuil, ce qui nous fait à pen­ser aux « mer­veilles concrètes » de l’espagnol Jorge Guillén, et plus par­ti­cu­liè­re­ment à son poème Beato sillón (« sillón » signi­fiant donc « fau­teuil »), où la pré­sence de cet objet avait un sens en soi et où l’on pou­vait lire aus­si que les yeux « ne voient pas, ils savent » . Des objets qui prennent à chaque fois une grande impor­tance, comme cette ron­delle qui est à l’origine d’un long poème autour des sou­ve­nirs et des expé­riences vécues, comme si cet ancrage dans la réa­li­té était indis­pen­sable pour retrou­ver le sens du temps qui ne revien­dra plus.

Le recueil se nour­rit donc d’instantanées qui illus­trent la dia­lec­tique de l’existence :  pre­nons l’exemple de cer­taines mai­sons qui ont subi la force des élé­ments et qui témoignent d’un pré­sent instable ain­si que d’un pas­sé incer­tain, mais qui hébergent tout de même « une petite fille qui brosse patiem­ment ses longs cheveux ». 

Mais l’harmonie sera tou­jours pas­sa­gère ; elle est créée, comme on vient de l’indiquer, par la vision d’une jeune fille qui passe dans la rue. Le bon­heur, la grâce du per­son­nage semblent d’abord incom­pris par l’observateur, mais d’autres textes du livre, en prose cette fois (Ella, Esa mujer), nous montrent com­ment le regard et les sens se libèrent quand le poète retourne dans cer­tains lieux pour trou­ver un refuge où va se révé­ler l’intensité des ren­contres. Ces lieux clos -un petit appar­te­ment, par exemple- laissent « dehors les sons du monde, les rumeurs de la ville, les insi­dieux regards ».

Le point de départ des ques­tions posées dans ce livre est, jus­te­ment, le regard que l’on porte sur les choses. Loin d’être un voyeur pas­sif, le je poé­tique se pré­sente à nous pour mener une recherche exis­ten­tielle intense à tra­vers les mots. Par ailleurs, les sou­ve­nirs se mélangent par­fois avec les rêves, comme dans le poème qui s’intitule, jus­te­ment, « Sueños » (Rêves), où résonnent des échos du roman­cier mexi­cain Juan Rulfo car les morts et les vivants semblent coha­bi­ter dans une quête de vérité.

On peut aus­si faire allu­sion dans ce retour au pays aux réunions entre amis, qui décrivent des tranches de vie où l’on évoque le par­tage du typique asa­do argen­tin et où le nom de Carlos Gardel, pro­non­cé avec une « fer­veur empha­tique » semble être un hom­mage à la mémoire collective.

Las pro­me­sas del día y otros poe­mas” est un tra­vail sur la mémoire et sur le sens de la poé­sie et le pou­voir des mots. Le livre nous fait éga­le­ment réflé­chir sur notre place dans le monde, et sur la valeur, toute rela­tive, du « retour aux sources », qui ne nous garan­tit pas une quel­conque sta­bi­li­té mais, au contraire, laisse la porte ouverte à toute une série de ques­tions à tra­vers les­quelles nous pou­vons nous deman­der, comme fait le poète, quelle est la pro­messe cachée dans chaque journée.

 

 

Esteban Moore lit ses poèmes au fes­ti­val inter­na­tio­nal de poé­sie, au Teatro el Círculo Rosario, Argentine.

Les pro­messes du jour

 

La ville se réveille sous les accords monotones

            /d’une musique méca­nique, moteurs et métal

                                   en mou­ve­ment

Le soleil éclaire le fir­ma­ment trouble – sa vaste palette de gris

les for­ma­tions vapo­reuses de com­bus­tible brûlé

l’air fétide, aigre, acide

                        est accom­pa­gné

par la fumée sombre des décharges à ciel ouvert en feu

                                                           /​qui flotte létale au sud

 

La radio, entre des chan­teurs lati­nos /​ rock banlieusard

                        et cum­bia

des cri­tiques tra­ves­tis, his­toires de sexe, secrets d’alcôve, drogue, crimes,

la vie intime des joueurs de football

            les implants mammaires

                        des vedettes – les boti­ne­ras[1] – les star­lettes de service,

trans­met les der­nières nou­velles -argu­ments poli­tiques-visions du monde

cuites en leur propre inté­rêt dans la cuisine

                                   /​ des « savoirs conven­tion­nels » -q.v : J.K Galbraith-

conçues par les pro­prié­taires des vies et des biens

qui tendent les fils qui guident leurs marion­nettes parlantes

 

La ville se rend déjà à la soli­tude de la foule,

dans les rues -restes de nourriture

                                   -bou­teilles

                                   -ordures

l’odeur péné­trante de l’urine, de la merde

                                                           /​tellement humaines

 

 

 

 

Las pro­me­sas del día

 

La ciu­dad des­pier­ta a los monó­to­nos acordes

                      /​de una músi­ca mecá­ni­ca, motores y metal

                                                    en movimiento

El sol ilu­mi­na el fir­ma­men­to tur­bio -su dila­ta­da  pale­ta de grises

 las vapo­ro­sas for­ma­ciones de com­bus­tible quemado

el aire féti­do, agrio, ácido

                                se acompaña

del humo oscu­ro de los incen­dia­dos basu­rales a cie­lo abierto 

                                                               /​que flo­ta letal desde el sur

 

La radio entre can­tantes lati­nos /​ rock chabón

                               y cumbia

crí­ti­cos tra­ves­ti­dos, his­to­rias de sexo,  secre­tos de alco­ba, dro­gas, crímenes,

la vida ínti­ma de los juga­dores de fútbol

                   los implantes mamarios

                              de las vedettes  -las boti­ne­ras –las estrel­li­tas de turno

trans­mite las últi­mas noti­cias -argu­men­tos polí­ti­cos – visiones del mundo

hor­nea­das  en bene­fi­cio pro­pio en la cocina

                                          /​de los ‘saberes conven­cio­nales’ –q.v.:J.K. Galbraith-

conce­bi­das por los pro­pie­ta­rios de vidas y hacienda

quienes  ten­san los hilos que guían a sus mario­ne­tas parlantes

 

La ciu­dad ya se entre­ga a la sole­dad de la multitud,

en las calles -res­tos de comida

                                     -botellas

                                     -basura

el  pene­trante olor de la ori­na, de la mierda

                                                                  /​tan humanas

 

* * *

 

Perspectives

 

« …une mer de verre mêlée de feu… »

            Apocalypse 15,2

 

Tu pour­ras écou­ter —pen­dant que le com­man­dant entame

la des­cente annon­cée 

les mots du pas­sa­ger assis près du hublot

qui, tout en obser­vant depuis les hau­teurs les lumières de la ville

com­mente à haute voix

la ferme voca­tion euro­péenne qui y habite

                        /​il sou­ligne son impor­tance pour le monde

 

Il décrit avec pro­fu­sion de détails

les par­ti­cu­la­ri­tés de cer­tains endroits

                        /​bâtiments et monu­ments qui la caractérisent

 

Il indique leur pla­ce­ment sur la plaine indéchiffrable

                        /​semée de grappes ser­rées de lumière

Magique -ver­re­rie élec­tri­sée -qui scin­tille dans la nuit noire

                                   /​au rythme d’allez savoir quelles musiques

dans cet océan d’ombres et de brumes qui amplifie

                                   /​la sombre pro­fon­deur de sa vacuité

 

La voix aux pré­ten­tions élevées

de cet inter­prète impro­vi­sé de ta ville

se mélange avec tes pen­sées et

…………………………………………….tes sou­ve­nirs

 

La sienne n’est ni ne sera ta ville

celle qui s’étend incon­trô­lable -traî­née par les dési­rs d’un grand nombre

dans les régions encore nues du pur espoir

 

 

 

Perspectivas

 

                                                  “…un mar de cris­tal mez­cla­do con fue­go…” 

                                                             Apocalipsis  15.2

 

Podrás escu­char — -al tiem­po que el coman­dante inicia

la anun­cia­da manio­bra de descenso

las pala­bras del pasa­je­ro ubi­ca­do en la ventanilla

quien obser­van­do desde la altu­ra las luces de la ciudad

comen­ta a viva voz

la deci­di­da voca­ción euro­pea que la habita

                           /​destaca su rele­van­cia para el mundo

Describe con abun­dan­cia de detalles

las par­ti­cu­la­ri­dades de algu­nos de los lugares

                         /​edificios y monu­men­tos que la caracterizan

 

Señala su ubi­ca­ción en la indes­ci­frable llanura

                     /​sembrada de apre­ta­dos raci­mos de luz

Mágica -elec­tri­za­da cris­ta­lería -que titi­la en la noche cerrada

                                     /​al compás de vayan a saber qué rit­mos  

en ese océa­no de som­bras y bru­mas que magnifica

                                     /​la oscu­ra pro­fun­di­dad de su vacío

 

La voz alta en pretensiones

de este impro­vi­sa­do intér­prete de tu ciudad

se mez­cla con tus pen­sa­mien­tos y

……………………………………………. recuer­dos

La suya no es o será tu ciudad

esta que se expande incon­tro­lable -arras­tra­da del anhe­lo de muchos

en las aún des­nu­das regiones de la pura esperanza

 

 * * *

 

Notes sur un week-end dans la campagne

 

 

Nuit

La nuit noire

a sa lune blanche

pâle ; froide.

 

 

Aube

Le ciel sombre

pro­met par sa couleur

l’eau et la grêle

 

 

Midi

Les fleurs blanches

qui tremblent sous le ciel

absorbent la lumière

 

 

Soir

Les coups de queue sou­dains du brou­ha­ha font fré­mir la joncheraie

troublent les eaux tièdes et peu pro­fondes de la lagune

on n’entendra plus l’âpre -rauque chant de la grenouille

les ramiers qui s’éloignent en bat­tant leurs ailes avec désespoir

                        /​annoncent la pré­sence des rapaces

 

 

 

Notas de un fin de semana en el campo

 

Noche

 

La noche negra

tiene su luna blanca

páli­da ; fría

 

 

Amanecer

 

El cie­lo oscuro

pro­mete de su color

aguas, gra­ni­zo

 

Mediodia

 

Las flores blancas

tem­blan­do bajo el cielo

absor­ben la luz

 

Atardecer

 

Los repen­ti­nos cole­ta­zos de la tara­ri­ra estre­me­cen el juncal

entur­bian las aguas bajas y tibias de la laguna

ya no se escu­chará el áspe­ro -bron­co can­to de la rana

las tor­ca­zas que se ale­jan batien­do sus alas con deses­pe­ra­ción   

                                              /​anuncian la pre­sen­cia del ave rapaz

 

 

Note

1. On appelle « boti­ne­ras » les femmes qui sortent ou qui ont des liai­sons avec des footballeurs
mm

Miguel Angel Real

Né en 1965, il pour­suit des études de fran­çais à l’Université de Valladolid (Espagne), sa ville natale. Il tra­vaille en 1992 à l’Agence France Presse à Paris. Agrégé d’espagnol, il enseigne au Lycée de Cornouaille à Quimper. En tant qu'auteur, ses poèmes ont été publiés dans les revues La Galla Ciencia, Fábula et Saigón (décembre 2018) (Espagne), Letralia (Venezuela), Marabunta, El Humo et La Piraña (Mexique), ain­si que dans l'anthologie de poé­sie brève “Gotas y hacha­zos” (Ed. PÁRAMO Espagne, décembre 2017). Les revues fran­çaises “Le Capital des Mots”, “Festival Permanent des mots” “Lichen”,“La ter­rasse” et “Revue Méninge” ont éga­le­ment publié cer­tains de ses poèmes en fran­çais, ori­gi­naux ou tra­duits de l'espagnol. Il a publié en avril 2019 un recueil per­son­nel, Zoologías, aux édi­tions En Huida (Séville). Les édi­tions Sémaphore publie­ront bien­tôt son recueil bilingue Comme un dé rond. Il fait par­tie du comi­té de rédac­tion de la revue poé­tique espa­gnole Crátera. Il se consacre aus­si à la tra­duc­tion de poèmes, seul ou en col­la­bo­ra­tion avec Florence Real ou Marceau Vasseur. Ses tra­duc­tions ont été publiées par de nom­breuses revues en France (Passage d'encres, Le Capital des mots, Mange-Monde), Espagne (La Galla Ciencia, Crátera, El Coloquio de los Perrros) et Amérique (Low-Fi Ardentia, Porto Rico, La Piraña, Mexique). Dans cette der­nière publi­ca­tion il dirige deux sec­tions de tra­duc­tion nom­mées « Le Piranha Transocéanique » (https://​piran​hamx​.club/​i​n​d​e​x​.​p​h​p​/​l​e​-​p​i​r​a​n​h​a​-​t​r​a​n​s​o​c​e​a​n​i​que) et « Ventana Francesa » (https://​www​.piran​hamx​.club/​i​n​d​e​x​.​p​h​p​/​q​u​i​e​n​e​s​-​s​o​m​o​s​-​2​/​v​e​n​t​a​n​a​-​f​r​a​n​c​esa) Traductions publiées : - “Fauves” (Editorial Corps Puce), poèmes de l'auteur équa­to­rien RAMIRO OVIEDO (Traduit avec Marceau Vasseur, décembre 2017) - “Erratiques”, poèmes d'ANGÈLE CASANOVA, pho­tos de PHILIPPE MARTIN. Edition bilingue. Éditions Pourquoi Viens-Tu Si Tard, octobre 2018 - “Les tra­vaux de la nuit”, de PAUL SANDA. Édition bilingue. Ed. Alcyone, décembre 2018.