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Les Cahiers du Loup Bleu

Par |2018-09-02T20:03:38+00:00 4 septembre 2018|Catégories : Essais & Chroniques|

Une bro­chure de quelques pages, sous une cou­ver­ture tou­jours iden­ti­que­ment illus­trée d’une bande hori­zon­tale de forme variable sur la pre­mière de cou­ver­ture, et d’un loup – bleu, évi­dem­ment – dont les traits sont dus à des artistes dif­fé­rents 1 – un pour chaque auteur. Une cita­tion de Stephen Jourdain, en der­nière page, pré­cise l’intention de cette col­lec­tion appa­rem­ment minus­cule – appa­rem­ment seule­ment  :

Un loup qui ne rejoint pas la forêt renie sa nature de loup. Un homme qui ne rejoint pas le bou­le­ver­sant poème qui couve sous ses pau­pières renie sa nature d’homme.

 

Fondée en 2000, la col­lec­tion des cahiers contient 16 titres, dont ceux de Jacques Goorma, qui inau­gure la série, Alain Fabre-Catalan, Marc Syren, Anne-Marie Soulier… Modestes, les presque bro­chures pro­posent des textes très dif­fé­rents les uns des autres dont je retrouve, à l’occasion de celui qui vient de m’arriver, quelques titres dans les rayons.

Je feuillette en effet aujourd’hui les poèmes de Chantal Dupuy-Dunier, qui m’a offert “Ton nom c’était Marie-Joséphine, mais on t’appelait Suzon” (2ème tri­mestre 2018). Poésie d’un extrême dépouille­ment, les textes de Chantal touchent par leur sim­pli­ci­té : ici, la ten­ta­tive de res­sus­ci­ter, à par­tir de bribes, d’objets oubliés – de ces petits déchets qu’on oublie au fond d’un tiroir – le per­son­nage cli­vé d’une femme au pré­nom trop aris­to­cra­tique pour la vie qu’elle mène – vie mélan­co­lique qui n’en fait pas une Madame Bovary, mais une per­sonne par­fai­te­ment inté­grée, dont per­sonne ne com­prend la confuse dou­leur d’être deux en elle et que retrace une nar­ra­trice toute en empa­thie pour son per­son­nage, dont on retient ce pas­sage :

(…) Ta fille m’a don­né tes cor­sages.

Je n’ose les por­ter,

comme si un sor­ti­lège pou­vait sou­dain

me trans­for­mer en quelqu’un d’autre.

Vêtements magiques pen­dus sur des cintres

pour conser­ver quelque chose de ton corps,

Protégeaient-ils la peau de Marie-Joséphine

ou celle de Suzon ?

*

 

Le déli­cat poème de Chantal m’a pous­sée à recher­cher d’autres titres dans les rayons : ain­si, Arnoldo Feuer, sous le titre Chemins de forêts et de champs,(2ème tri­mestre 2018) emmène son lec­teur en pro­me­nade au fil de 47 brefs poèmes : 7 vers  cha­cun – deux de plus qu’un tan­ka, mais avec une simi­la­ri­té  dans le trai­te­ment des thèmes – la nature et ses dif­fé­rents mondes, végé­tal, miné­ral, ani­mal avec les­quels le poète vit en har­mo­nie –  et ce lien du 7, chiffre sym­bo­lique affi­ché dans le poème japo­nais par le rythme des syl­labes (31 regrou­pées par 5 ou 7). Tendres, humo­ris­tiques, par­fois méta­phy­siques, ces petits sep­tains laissent comme un écho dans l’âme et la mémoire :

 

XI

Encore le chas­seur

une mésange lui tri­cote

de branche en branche

un gilet

de ciel bleu

il en oublie

le gibier

 

 

*

Autre titre, autre uni­vers : la Rue com­po­sée de Sylvie Villaume (2ème tri­mestre 2017), dont la dis­po­si­tion du texte mime dans tous les sens celles des voies d’une ville.

*

Je pos­sède aus­si Irrésistible de Jacques Goorma (4ème tri­mestre 2015) sous-titré “fable d’âme”, avec en épi­graphe une cita­tion de l’Epître de Jacques sur la langue. Ce très beau texte, se pré­sente comme l’autobiographie, en prose, d’un “être” nom­mé Irrésistible, qui annonce tout de go à un des­ti­na­taire qu’elle tutoie, s’être enfuie de l’asile où on la tenait enfer­mée et vou­loir  “ten­ter de te dire ce que j’ai appris de si impor­tant et com­ment je me suis éveillée à moi-même. Ce qui est res­té de mon aven­ture et a sur­vé­cu à mon oubli.”

Méditation phi­lo­so­phique sur l’âme et la pen­sée, dans le style d’un (bref) roman pica­resque, auquel ne manquent ni l’humour, ni la pro­fon­deur, par celle qui assure à son inter­lo­cu­teur, poète évi­dem­ment, qu’elle ins­pire, accom­pagne et ren­contre dans le poème :  “je suis souffle, parole, chant (…) Je suis le grand silence qui te parle depuis ton aube sur la terre”, ce petit texte est un joyau.

*

Je fini­rai ce tour d’horizon des bro­chures du Loup bleu en citant le Deuil du singe, de Marc Delouze, publié lui aus­si au 2ème tri­mestre 2018. Regroupés en trip­tyque, des textes puis­sants, qui traitent de la mort, on le devine – mais avec un inci­pit à faire fré­mir : “Né au milieu des char­niers /​ l’oreille cer­née par tous les cris du monde”… On ne s’étonne pas de croi­ser des vers de L’Enfer de Dante, dans cet uni­vers où “Le seul séjour des morts /​ c’est le corps des vivants” – ni de lire le deuxième volet, (qui contient le poème épo­nyme du recueil et qui est intro­duit par une épi­graphe de Kafka), comme une sorte d’Apocalypse d’un “monde mou”, où nous errons “dans la nuit des temps liquides”, en quête d’un sou­ve­nir dis­pa­ru, et que le poète tente de retrou­ver “avec la pioche ébré­chée de (ses) mots”…. La der­nière par­tie, dédiée à “Ali Podrimja, poète du Kosovo retrou­vé mort allon­gé sur la terre du Larzac (…)”  donne la parole au mou­rant dans un long et ter­ri­fiant mono­logue d’agonie :

 

mon corps

mon corps s’échappe de mon corps

comme le verre de mes mains

qu’un étran­ger me ten­dit

il y a long­temps

long­temps

 

(…)

 

dans mes narines le sang d’un insecte écra­sé

sous mes doigts le fin filet de ses che­veux

 

dans ma bouche l’éternelle cha­rogne du poème (…)

*

Cinq loups, cinq uni­vers poé­tiques dif­fé­rents… l’unité de cette petite col­lec­tion réside dans l’ouverture des formes et sujets qu’elle accueille, et qu’il est impor­tant de suivre.   

 


Notes

  1. Les Cahiers du Loup Bleu, Les Lieux-Dits édi­tions,  une tren­taine de page envi­ron, chaque exem­plaire orné en 4ème de cou­ver­ture du des­sin d’un loup signé par un artiste dif­fé­rent.  for­mat 21 x 13,5. Brochures agra­fées. 7 €[]

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Marilyne Bertoncini

Marilyne Bertoncini, co-res­pon­sable de la revue Recours au Poème, doc­teur en Littérature, spé­cia­liste de Jean Giono, col­la­bore avec des artistes, vit, écrit et tra­duit. Ses textes et pho­tos sont publiés dans diverses revues fran­çaises et inter­na­tio­nales, et sur son blog : 
http://​mino​tau​ra​.unblog​.fr.

Principales publi­ca­tions : 

  • tra­duc­tions de l’anglais (US et Australie) : Barry Wallenstein, Martin Harrison, Peter Boyle (Recours au Poème édi­teurs, 2014 et 2015), Carol Jenkins ( River road Poetry Series, 2016)
  • Secanje Svile, Mémoire de Soie, Tanja Kragujevic, édi­tion tri­lingue, Beograd 2015
  • Livre des sept vies , Ming Di,  Recours au Poème édi­tions, 2015
  • Histoire de Famille,  Ming Di, édi­tions Transignum, avec des illus­tra­tions de Wanda Mihuleac,  juin 2015

Poèmes per­son­nels

  • Labyrinthe des Nuits, suite poé­tique, RaP édi­teur, 2015
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, Encres Vives, avril 2016
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence,  Jacques André  édi­teur, 2017
  •  Aeonde, La Porte, 2017
  • AEncre de Chine, livre-ardoise sur un pro­jet de Wanda Mihuleac
  • Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englou­ti, édi­tions Imprévues, 2017
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence, Jacques André édi­teur , mars 2017.
  • L’Anneau de Chillida, L’Atelier du Grand Tétras, 2018
  • Sable, sur des gra­vures de Wanda Mihuleac, Transignum (à paraître)

(fiche bio­gra­phique com­plète sur le site de la MEL : http://​www​.​m​-​e​-​l​.fr/​m​a​r​i​l​y​n​e​-​b​e​r​t​o​n​c​i​n​i​,​e​c​,​1​301 )

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