> Un petit sachet de terre, aux éditions La Porte

Un petit sachet de terre, aux éditions La Porte

Par |2018-12-09T08:19:24+00:00 5 décembre 2018|Catégories : Essais & Chroniques|

Pour qui cher­che­rait Laon  sur la carte de France, il ver­rait les noms proches de Soissons, Reims, Craonne… un peu plus loin, Verdun.  Et cher­chant bien, il lirait le nom de la route dépar­te­men­tale 18 CD, pour Chemin des Dames. Les noms qu’il lirait autour de ce par­cours,  Cerny-en-Laonnois et Craonne, ne cor­res­pondent plus aux empla­ce­ments des vil­lages d’alors, tota­le­ment détruits et recons­truits ailleurs.

Certains d’entre eux portent un double nom, car fusion­nés à d’autres, en 1923, pour en gar­der la trace, en rai­son de leur dis­pa­ri­tion « phy­sique » : Chermizy-Ailles, Pancy-Courtecon, Oulche-La Vallée-Foulon,  Vendresse-Beaulne, Colligis-Crandelain, Bouconville-Vauclair,où se trouve – recons­truite, la Ferme d’Hurtebise, détruite comme d’autres qui furent des enjeux majeurs du conflit, et recons­truite quand d’autres ne le furent pas :  la ferme Saint-Martinla Malmaisonla Royère ou Malval… noms de lieux morts dans un pay­sage rava­gé par les bom­bar­de­ments.

C’est donc de Laon, pré­fec­ture de l’Aisne, qui fut un enjeu majeur du 1er conflit mon­dial en tant que poste stra­té­gique proche de Paris, aux mains des alle­mands du 2 sep­tembre 1914 au 13 octobre 1918) que me par­vient l’enveloppe de mon abon­ne­ment, d’où je tire deux livrets et… soi­gneu­se­ment pro­té­gé dans un feuillet plié du même car­ton que les cou­ver­tures, l’émouvant témoi­gnage de ce qui « reste » vrai­ment, de tous ces morts – Français, Allemands, conscrits venus des colo­nies… – de tous ces hommes, dont on a per­du les corps, dans les plaines de Picardie : un éclat d’obus et une pin­cée de terre pro­ve­nant du Chemin des Dames

Alors que j’écris, le sachet brille d’une douce lueur sous la lampe de mon bureau… un peu de ces fan­tômes m’accompagne ce matin, tan­dis que je lis la livrai­son de novembre.

édi­tions La Porte, Raymond Prunier, Poèmes 14-18, Werner Lambersy, Bureau des soli­tudes,
4 euros le livret, ou sur abon­ne­ment, 6 numé­ros, 22 euros, chez l’éditeur, Yves Perrine,
215 rue Moïse Bodhuin, 02000 , LAON

 

Raymond Prunier, Poèmes 14-18

 

C’est une médi­ta­tion sur les lieux de la guerre que nous pro­pose le poète, par­cou­rant dans l’état de demi-conscience de la rêve­rie des lieux dont on devine qu’il les a lon­gue­ment arpen­tés en pen­sant à ceux qui y tom­bèrent :

 

 Quand j’emprunte le Chemin des Dames

Je mets des semelles légères

Je leur demande l’autorisation de poser mes pas sur le champ

Je redoute d’effacer les traces

En met­tant mes pas dans les leurs (…) 

 

Avec une infi­nie ten­dresse, il trace les por­traits de ces « fan­tômes de novembre », et leur parle dans un silen­cieux échange – et écoute la « rumeur de mille voix enche­vê­trées », leur donne sa voix, ses « lèvres vivantes ». Il nous fait entendre ces mères « divi­ni­té pro­saïques encloses dans la nuit des cui­sines » qui avaient incul­qué, à leurs fils, sans ima­gi­ner le terme, ce devoir d’obéissance qui les a per­dus dans la glaise ; ce père pour lequel toutes les choses s’arrêtent et deviennent « à jamais impos­sibles impos­sibles impos­sibles » ; un per­mis­sion­naire rêvant de mimo­sas avant de retrou­ver les « mâchoires d’acier de boue de pluie » ; « les fian­cées d’Hurtebise /​ Qui chaque novembre reviennent mau­dire leur injus­tice », l’ennemi si pareil que « Le Rhin ne jus­ti­fie pas la mort de l’un /​ Ni de l’autre »,  ou ce sol­dat écri­vant à sa femme :

 

 Solange

Chère femme

Dis aux petits que je marche vers le front de la lote­rie majeure

Ils com­pren­dront

Ne leur parle pas d’honneur

Ni de sol à défendre

Nos vingt-huit arpents nos trois vaches

Ne valent pas ma vie (…) 

 

Raymond Prunier écrit dans une langue simple, sans affé­te­rie de style – il écrit comme on par­le­rait à ses morts fami­liers, et ses poèmes sont por­teurs d’une intense émo­tion, née de la réa­li­té don­née à ces ombres évo­quées. Ombres sans repos – sans sépul­ture – dont les émo­tions, les sen­ti­ments, la haine par­fois, vous frappent si vous leur par­lez.

Les images, très rares,  sont pro­fon­dé­ment jus­ti­fiées – ain­si cette bise qui « mord vora­ce­ment (ses) joues » de poète ados­sé au mur du cime­tière, comme les rats sans doute mor­dirent les visages de ceux qui sont tom­bés dans la boue des tran­chées. Les savants en rhé­to­rique nomment Ekphrasis  la figure de style qui  désigne cette vivace évo­ca­tion de choses et d’êtres qui sont absents, autant que les ombres évoquées/​convoquées des Enfers par Ulysse, qui leur verse une liba­tion de sang pour les faire appa­raître, dans le rituel de la νεκυια à  laquelle l’a ini­tié Circé.

Ces ombres, le poète – ou son double – les convoque au rythme de ses pas – nul besoin de ver­ser le sang – celui des vic­times est tou­jours mêlé à la glèbe…  et c’est ain­si que je lis la « Présence » chris­tique du der­nier poème :  

 

Ce pain que je mords

Le temps où je meurs

Ce vin que je bois

Le sang que je verse

Ce cri que je lance

Dans l’effroi du feu nour­ri (…)

 

Présence, tou­jours, sur la tombe de « Germain » où il porte des fleurs, auprès du « Monument aux vivants » dési­gnant par anto­no­mase la stèle où s’inscrivent les noms qui ne sont pas le sien, qui demeure « Monument le mot le dit /​ C’est ce qui reste quand on va tout oublier /​ Cela demeure je suis là /​ Souvenir vivant très pré­sent /​ Qui revien­dra vous saluer tou­jours ».

 

Werner Lambersy – Bureau des Solitudes

 

Guy Rouquet1  est le dédi­ca­taire du petit recueil sui­vant com­men­çant par ces vers :

 

Ne crai­gnez rien

Le monde

Ne man­que­ra jamais

De poèmes

 

 Le poète qui nous ras­sure en limi­naire envi­sage la mort – sa propre mort : « Demain /​ Je ne res­pi­re­rai plus ». Mais cette mort, il la décrit cos­mique, habi­tée d’étoiles et des poèmes « qui se pré­parent sans moi ».  Et dans la fou­lée de sa rêve­rie, il envi­sage un futur dans lequel la Terre aura depuis long­temps vécu, temps mythique à l’envers où, par ce retour­ne­ment que per­mettent les mots, le poète peut envi­sa­ger sa genèse comme celle de l’univers sen­sible  « Ma mère ouvrait /​ Les cuisses à la voûte /​ Céleste » et per­cu­ter cette image de celle de ce « petit cadavre /​ Sur une côte mal connue », mort sans avoir trou­vé le refuge. C’est une vaste fresque qui se des­sine, à petits traits, dans ce recueil minus­cule, où comme en écho aux poèmes 14-18, on entend ici

 

Les pleu­reuses du vent

Dans le cor­tège

Indifférent

Des vagues (qui) repre­naient

En choeur

La liste des héros morts 

 

Les consi­dé­ra­tions – presque des apho­rismes – au fil d’une pen­sée libre de contraintes, évo­quant comme au hasard  des ful­gu­ra­tions qui tra­versent l’esprit, entre autres sujets,  la maî­trise de Rubens, qui eût pu être écri­vain s’il n’avait si bien peint les nom­brils – parlent d’avenir, de la dou­leur de vieillir sous la moque­rie des autres, quand on est seul à connaître l’enfant encore en soi : « Je me plains/​ Des clones qui me fixent /​ Dans chaque miroir /​/​ ?  Ça n’est pas moi ! Ça ne peut pas être moi ! /​/​ Pourtant ! Pourtant disent /​ Les autres et tous de rire » – et le des­tin des corps à rejoindre tous cette « Terre à cadavres /​ Comme des car­tables /​ D’écoliers. »

 

Il s’agit, on le com­prend, de deux très beaux textes  – accom­pa­gnés de ce petit sachet de pous­sière,  ils consti­tuent le plus émou­vant hom­mage qu’on puisse faire2  aux dis­pa­rus pour les­quels ces mots consti­tuent un “tom­beau” – au sens lit­té­ral et lit­té­raire – qu’il faut abso­lu­ment se pro­cu­rer, très vite : le tirage n’est que de 200 exem­plaires.


Notes

  1. Guy Rouquet dirige l’Atelier ima­gi­naire depuis sa création en 1985. Il est à l’initiative des prix Prométhée et Max-Pol-Fouchet. Il est le créateur de la « Quinzaine littéraire et artis­tique », organisée autour d’écrivains œuvrant ou ayant œuvré au sein des jurys inter­na­tio­naux du prix Prométhée et du prix Max-Pol-Fouchet dans la grande région lour­daise, en liai­son étroite avec ses par­te­naires ins­ti­tu­tion­nels et des acteurs du monde des arts, des lettres et de l’éducation.[]
  2. je relaie ici l’initiative des abon­nés à La Porte, d’adresser un poème, manus­crit, à l’éditeur Yves Perrine, avec le titre “Poème pour un petit sachet de terre”[]

mm

Marilyne Bertoncini

Marilyne Bertoncini, co-res­pon­sable de la revue Recours au Poème, doc­teur en Littérature, spé­cia­liste de Jean Giono, col­la­bore avec des artistes, vit, écrit et tra­duit de l’anglais et de l’italien. Ses textes et pho­tos sont publiés dans diverses revues fran­çaises et inter­na­tio­nales, dans des antho­lo­gies, et sur son blog :  http://​mino​tau​ra​.unblog​.fr.

Principales publi­ca­tions :

Traductions : 

  • tra­duc­tions de l’anglais (US et Australie) : Barry Wallenstein, Martin Harrison, Peter Boyle (Recours au Poème édi­teurs, 2014 et 2015), Carol Jenkins ( River road Poetry Series, 2016)
  • autres tra­duc­tions :
  • Secanje Svile, Mémoire de Soie, Tanja Kragujevic, édi­tion tri­lingue, Beograd 2015
  • Livre des sept vies , Ming Di, Recours au Poème édi­tions, 2015
  • Histoire de Famille, Ming Di, édi­tions Transignum, avec des illus­tra­tions de Wanda Mihuleac,  juin 2015
  • Instantanés, Eva-Maria Berg, édi­tions Imprévues, 2018

Poèmes per­son­nels : 

  • Labyrinthe des Nuits, suite poé­tique, RaP édi­teur, 2015
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, Encres Vives, avril 2016
  • Aeonde, La Porte, 2017
  • AEncre de Chine, livre-ardoise sur un pro­jet de Wanda Mihuleac
  • Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englou­ti, édi­tions Imprévues, 2017
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence, Jacques André édi­teur , mars 2017
  • L’Anneau de Chillida, L’Atelier du Grand Tétras, 2018
  • Mémoire vive des replis, poèmes et pho­tos de l’auteure, édi­tions “Pourquoi viens-tu si tard?”, novembre 2018
  • Sable, sur des gra­vures de Wanda Mihuleac, Transignum (à paraître mars 2019)

(fiche bio­gra­phique com­plète sur le site de la MEL : http://​www​.​m​-​e​-​l​.fr/​m​a​r​i​l​y​n​e​-​b​e​r​t​o​n​c​i​n​i​,​e​c​,​1​301 )

X